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08/05/2008

Goya. Encore !

Hier, je profitai de la langueur estivale qui s'est gentiment abattue depuis quelques jours sur Paris pour me rendre à Beaubourg et visiter l'exposition "Traces du Sacré". J'ai adoré l'exposition. Je l'ai trouvée superbe grâce au choix des oeuvres, intelligente dans le tracé du chemin proposé et la qualité des notices explicatives, délicieusement polyphonique enfin par le jeu subtil des correspondances entre oeuvres picturales, sculpturales, sonores et cinématographiques. J'y reviendrai sans doute bientôt sur cette tribune.

Pourtant, c'est de la première image dont je voudrais vous parler. Rappelez-vous : il y a une semaine, jour pour jour, je quittais l'exposition "Goya Graveur" au Petit Palais. Je m'en faisais l'écho sur ce blog. Et là, à peine franchi le seuil de l'exposition, après avoir subi, incrédule, la voix d'une horloge parlante débitant le temps qui s'écoule d'un ton monocorde, je tombe sur une gravure de Goya, justement. Et pas la moins troublante, puisqu'il s'agit de "Nada. Ello dirá" extraite de la collection des Désastres de la Guerre.

Goya_nada_ello_dira

L'estampe dépeint un cadavre en décomposition s'extrayant péniblement de son caveau et traînant derrière lui une pancarte où est inscrit le mot nada, rien. Dans l'assistance de silhouettes incertaines, on distingue avec difficulté une balance en déséquilibre : le combat entre le bien et le mal, sans doute. Mais cette gravure, ici, est avant tout un prélude. Et quel jeu ! Celui où l'homme se retrouve seul, sans Dieu. Dans la même salle, que j'appellerais volontiers un pré-ambule, tant elle est séparée du reste du parcours de l'exposition tout en offrant des clefs d'interprétation à profusion, vous trouverez des tableaux d'églises en ruine et surtout, en surplomb avant de pénétrer dans un tunnel sombre et un rien inquiétant, le tableau de Nietzsche réalisé par Edvard Munch.

Dans le lointain, vous entendez les saccades du rire de Zarathoustra. Le ton est donné. La pitolade métaphysique peut commencer...

Mais je m'égare déjà. Revenons à ce cher Goya et à son estampe. Nada. Ello dirá est traduit en français par Rien. On verra bien. Pas sûr que ce soit un bon présage. Et dans l'expo, du reste, vous pouvez être assuré(e) qu'on en voit des vertes et des pas mûres. Pourtant, dans ce "on verra bien", Goya laisse encore une place à l'espérance. Le doute est bien là, lourdement ancré dans la terre du caveau, mais il ne cède pas encore toute la place au désespoir.

C'est pourtant l'effet d'un retour en arrière.

En effet, à l'origine, Goya avait intitulé l'estampe 69 des Désastres de la guerre : Nada. Ello lo dice. Comprendre : Rien. C'est ce qu'il dit ou c'est lui qui le dit. Là le message est sans appel. L'absence de Dieu est enterinée dans ce constat de désolation. Nulle rémission, nulle compassion ne sont possibles. Notre destin est entièrement entre nos mains. Goya annonçait donc le crime gratuit de Raskolnikov et le tout est permis de Dmitri (Mitia) Karamazov, avec près de 100 ans d'avance...

Le véritable patronyme de Goya est Goya y Lucientes. Or Lucientes, en espagnol, ça veut dire lumineux, brillant en français. Comme quoi on peut être brillant et sombre à la fois sans qu'il y ait la moindre contradiction dans les termes.

02/05/2008

Huit bouches de feu

Que_valorVoici 200 ans, jour pour jour, le peuple de Madrid se soulevait contre les troupes d'occupation françaises. Dos de Mayo. Ce fut un jour de colère, comme le souligne Arturo Pérez-Reverte dans son dernier livre éponyme. Rien d'un élan nationaliste, juste une réaction populaire spontanée pour rabattre le caquet à ces prétentieux de gabachos (terme péjoratif désignant les Français) baladant leur mépris dans leurs beaux uniformes de conquérants. L'éveil nationaliste, il viendrait en son temps, le lendemain très précisément -le 3 mai 1808- après que Murat et ses troupes eurent, en guise de représailles, fusillé nombre d'émeutiers véritables ou présumés .

Les 2 et 3 mai... Deux dates terribles immortalisées par Francisco Goya dans deux tableaux dépeignant l'horreur éternelle de la guerre.

A chaque fois que mon regard croise l'image de l'un de ces tableaux et surtout le "3 de Mayo", j'éprouve toujours un malaise profond. C'est plus fort que moi : je dois détourner mon regard et baisser les yeux. Je souffre de savoir que les corps anonymes engoncés dans les vareuses militaires, ces corps pointant leur fusil sur la poitrine dénudée de l'homme au visage basané et aux yeux exorbités, ces visages que le peintre a voulu tenir cachés, ces doigts qui appuieront bientôt sur la gachette, ces bouches que j'imagine haletantes appartiennent à des compatriotes. Ces machines à distribuer la mort, ce sont des soldats français.

C'est précisément ce qui m'est arrivé il y a tout juste deux jours en allant à l'exposition "Goya graveur" au Petit Palais. A peine avais-je quitté le hall gorgé de lumière à l'entrée et m'étais-je engagé dans l'ombilic obscur conduisant à l'exposition, que je fus littéralement assailli par l'image du 3 de Mayo. Le fait que ce fût une reproduction n'y fit rien. Pire, le choc fut d'autant plus violent que j'étais venu pour voir des estampes et que je ne m'attendais pas à voir ce tableau ici.

Je me préparai alors à ressentir à nouveau cette suffocation qui m'avait accablé un an plus tôt dans les couloirs du Prado. Ce ne fut pas le cas.

La première salle était consacrée aux Caprichos (les Caprices), un recueil de plus de 80 estampes où alternent des scènes de la rue peuplées de jolies prostituées et de michetons stupides, de célestines et de mères maquerelles, mais aussi de morts s'extrayant de leur tombe, de dames de haut lignage prêtes à toutes les bassesses, d'un bestiaire d'ânes savants et de chouettes inquiétantes, de bouffons, de vieilles chipies, d'épouvantails, de chauve-souris venues peupler nos esprits ensommeillés... Je fus étourdi par cet excès de fantaisie sans bride et même si l'angoisse pointait toujours sa face hideuse, même si le cauchemar semblait nous attendre au bout du chemin, je m'attendris devant la joliesse de certaines scènes et allai jusqu'à sourire à l'humour de Goya, aussi corrosif que l'acide nitrique sur la plaque de cuivre où il dessinait en creux ses personnages.

Bien_tirada_esta

Les choses devaient se compliquer quand je m'engageai dans la salle dédiée aux Désastres de la guerre. Tout y était : exécutions sommaires, corps atrocement mutilés, viols, amputations, émasculations, pendaisons, rapines, vengeances odieuses. Je compris alors que les corps à corps obscènes d'Otto Dix, de George Grosz, de Walter Gramatté, de Ludwig Meidner ou de Max Beckmann pendant et après la première guerre mondiale n'étaient que le bégaiement, la répétition hallucinée de ce que Goya avait déjà représenté 100 ans avant eux. L'horreur manque décidément cruellement d'imagination.

Quelques détails pourtant frappèrent mon imagination. Contrairement à ses descendants de l'école expressionniste allemande qui semblaient jubiler à exhiber la lumière sadique dans le regard du soldat écartant les cuisses de la femme qu'il s'apprête à violer, Goya peine à représenter le visage du bourreau. Autant il excelle pour rendre l'horreur sur le visage de la victime, autant il "préserve" le bourreau. Est-ce l'effet d'une pudeur subite ou de je ne sais quelle réserve soudaine ? Goya évite souvent de montrer l'ange exterminateur. Pourtant, même absent, il est bien là ; il se cache derrière un symbole de la mort qu'il va donner.

No_se_puede_mirarDans l'eau-forte No se puede mirar (on ne peut pas regarder) ci-contre, les soldats sont invisibles. D'eux, on ne voit que l'extrémité des fusils pointés vers les condamnés : les baïonnettes. Elles sont au nombre de 8. Ces détails sont ils fortuits ? J'y ai vu un rappel de la ville de Bayonne où la famille royale espagnole était tenue emprisonnée par l'Empereur. Quant au chiffre 8, il m'a suggéré le décret que Murat avait imposé aux autorités espagnoles une fois maté le soulèvement du 2 mai :

Dcret_du_6_mai_1808Je continue mon chemin. Dans la salle suivante sont exposées des estampes du recueil Tauromaquia (Tauromachie). Le spectacle -parfois non dénué de cocasse- du combat entre l'homme et l'animal me détend.

C'est une respiration de courte durée. Vient ensuite l'exposition des Disparates, les incongruïtés. Cette fois-ci, le choc émotionnel est auditif. Car, "disparate" se prononce comme "disparad" et disparad, cela veut dire littéralement : " Tirez ! "

Dans le guide que la Bibliothèque Nationale Espagnole (BNE) consacre actuellement à l'exposition Miradas sobre la Guerra de Indepencia, une lecture attentive permet de trouver cette consigne de l'Empereur à l'attention de Murat :

" Si la canalla se mueve, disparad. " (Si la canaille bouge, tirez.)

La fin de l'exposition Goya graveur renvoie au temps de l'exil bordelais. Les fureurs de la guerre se sont apaisées, mais l'oeuvre du peintre reste toujours empreinte d'une amertume incurable. Témoins, ses caricatures, dessins outrés où reviennent en puissance les esprits (duendes) qui hantaient les Caprichos. Je suis saisi par une étrangeté. Le titre du recueil est écrit avec deux "R" : car[r]icatures.

Là, c'est l'origine italienne du mot qui me revient à l'esprit : caricare, charger, caricatura, charge.

Charger, tirer...

Le 2 mai 1808 à Madrid, le peuple s'est levé. Les armées de la France impériale l'ont abattu.

Debout, chargez, tirez, couché.

Pesadilla.

Mala noche.

01/05/2008

Caen en Ligue 1 !

Julie_franckC'était il y a tout juste deux ans. Contre vents et marées, mais avec force amour et abnégation, Julie & Franck venaient d'ouvrir le premier club de Jorkyball (R) de Normandie, à Bretteville-sur-Odon, tout près de Caen.

Dès la saison 2007, soit leur première année d'activité, des résultats extrêmement encourageants venaient récompenser leurs efforts. L'équipe féminine du club jouait en Ligue 1 et finissait 4ème du championnat de France. Côté garçons, les deux équipes alignées terminaient 1ère et 2ème du championnat régional et l'équipe 1 ratait de justesse la 3ème marche du podium pour une bête histoire de set-average (c'est comme le goal-average, si ce n'est qu'au lieu de comptabiliser des buts, vous comptabilisez des sets).

Dès le début de cette saison, l'équipe masculine de Caen démarre sur les chapeaux de roue. Après les deux premières journées de compétition, Caen ne compte que des victoires à son actif. Lors de la dernière journée du championnat, qui se tenait à Wissous le week-end passé, le défi est simple : il faut remporter 3 matches sur les 4 confrontations.

Dimanche soir, le contrat était plus que rempli, puisque Cean avait remporté tous ses matchs. Résultat : le Jorkyball(R) normand de Caen est champion de France de Ligue 2. Il accède à l'élite nationale en saison prochaine.

Voilà un superbe résultat qui vient récompenser le talent des joueurs et, à leur côté, le super boulot réalisé par Julie & Franck depuis maintenant plus de deux ans.

Caen_en_1re_division_avril_2008_2 Champagne !

30/04/2008

Du "bootcamp" au "barcamp"

Ru_de_travailQuand, il y a plus de 20 ans, j'ai commencé à travailler comme salarié dans une grande entreprise d'informatique, il n'y avait pas 36 façons d'organiser l'espace de travail. Tout était structuré autour d'un espace clos, plus ou moins privatif, appelé "bureau". Les années se sont succédé. J'ai vu les cloisons disparaître progressivement : le bureau s'est dissous, tiraillé entre deux tensions contradictoires mais tout aussi dévastatrices venues des Etats-Unis. D'un côté, on a assisté au déploiement des espaces de travail ouverts, appelés "open spaces". Mais au même moment, on voyait se développer le concept de la cage à poule appliqué au lieu de travail, le fameux cubicle (prononcer CU-BI-KEUL) popularisé par l'inénarrable Dilbert de Scott Adams. Dans tous les cas de figure, que nous occupions un bureau traditionnel, un open space ou un cubicle, nous restions en présence d'espaces de travail spécialisés, c'est-à-dire dont l'usage est prévisible & codifié.

La semaine dernière, j'animai un atelier de formation au processus de vente pour le compte d'une société spécialisée dans l'édition de logiciels de réseaux sociaux d'entreprise. L'atelier s'est tenu du lundi au mercredi inclus dans un lieu qui m'était inconnu jusque là : la Cantine de Silicon Sentier. Avec un nom pareil, je m'attendais bien à ce que ce soit un espace high-tech & multi-fonctions pour geeks travaillant dans des start-ups Web 2.0. Ce que je découvris dépassa mes espérances. L'espace était bien multi-fonctions, mais à un degré que je ne soupçonnais pas. Jugez vous-même. En trois jours, dans un espace d'un seul tenant et sans cloison, parmi les activités qui se sont déroulées à La Cantine, j'ai dénombré :

  • la fête de lancement d'une start-up dont j'ai déjà oublié le nom (argh, mémoire ennemie...) ;
  • une réunion de sociologues devisant sur l'impact des réseaux sociaux dans la gestion de notre identité ;
  • le séminaire de lancement d'une société de vente en ligne - les roseaux sauvages - restreignant son domaine d'intervention et réservant son savoir-faire aux seules sociétés oeuvrant dans le commerce équitable ;
  • une autre formation que la mienne portant sur l'utilisation d'un logiciel libre de reporting & de décisionnel : JasperSoft
  • des petits groupes de 2 à 4 personnes se réunissant de façon ad-hoc et profitant de la richesse des équipements (internet sans fil, dispositifs de projection) pour travailler ensemble. Après enquête, j'appris que cette pratique portait un nom bien de chez nous : le coworking ;
  • des discussions détendues & sympathiques au bar avec Marie-Noëline, Marie ou Nathanaël, les animateurs de ce lieu hors du commun.

Laurent_fagC'est justement durant l'une de ces discussions-détente que je me fis expliquer l'une des originalités du lieu : l'organisation de barcamps. Un barcamp, c'est un ensemble de gens qui se regroupent autour d'un centre d'intérêt commun et qui partagent du savoir, des expériences et du fun, à travers des ateliers tenus de façon ad-hoc. Cette démarche s'affirme en opposition aux conférences traditionnelles où un détenteur de savoir bavard instruit une audience silencieuse. Elle entend favoriser l'émergence de connexions inattendues, nées de la rencontre inopinée de talents. Bienvenue à la sérendipité !

Est-ce le signe de mon vieillissement ? Il se trouve que plus ça va, plus j'apprécie & j'admire les jeunes d'aujourd'hui. Quand je pense qu'il y a peine 10 ans, alors que je travaillais dans une entreprise de haute technologie, on me demanda d'organiser un "bootcamp", c'est-à-dire de formaliser le parcours d'intégration des nouveaux embauchés... Le terme était hérité de l'argot militaire US puisqu'il désignait la période d'instruction initiale réservée aux bleus, aux bizuts. C'est dire !

Ces trois jours passés à la Cantine de Silicon Sentier furent pour moi un véritable moment de fraîcheur. Ce fut aussi le rappel, en tout point réjouissant, de notre capacité collective intarissable à inventer les nouvelles formes de notre manière d'être au monde. Désormais, les technologies nous affranchissent de plus en plus de la nécessité d'être attaché à un lieu. Notre adresse n'est plus de pierre et de béton ; elle est faite de bits & bytes et l'arobase a remplacé la désignation de la rue. Comme nous n'avons plus de port d'attache, nous avons besoin d'oasis d'un nouveau genre. Dans ces caravansérails du nomadisme moderne, les bootcamps rappelant la vision militaire de notre organisation sociale des XIXè et XXè siècles, cédent la place devant des formes nouvelles de stimulation de l'intelligence collective dont les barcamps ne sont que l'une des manifestations.

La Cantine préfigure avec génie ces espaces de demain où travail, échanges d'expéreiences, partage de savoirs et activités ludiques se combinent avec harmonie.

--

A voir : la vidéo de présentation de La Cantine, réalisée lors de son inauguration cet hiver en présence de MM. Huchon et Delanoë.

28/04/2008

Entendre des voix

Toscane_5Je viens de découvrir un prince de l'écriture, un joailler du lexique, un pur esthète de la langue française, un virtuose de l'imparfait du subjonctif : Eric Laurrent. Juste pour vous faire saliver, cette petite phrase de son dernier roman, "Renaissance italienne" :

" elle possédait une voix mélodieuse, limpide et particulièrement chatoyante, qui pouvait tour à tour épouser le flûté de l'enfant, le melliflu de la nonne, le velouté de la catin et le flegme de la vamp. " (Editions de Minuit - page 87)

26/04/2008

Le train entre en gare, l'étreinte aussi

Saint_pancras_treinteIl y a deux semaines, je suis allé à Londres en train. C'était la première fois que je m'y rendais depuis le transfert en novembre dernier du terminus de l'Eurostar de Waterloo Station à Saint Pancras.

Pour l'occasion, les Anglais ont complètement rénové la gare. Et ils n'ont pas fait les choses à moitié. En descendant du train, je me suis retrouvé sous une immense verrière. J'ai tout de suite pensé à la gare de Barrockstadt dans Syberia de Benoît Sokal. Je me sentais tout petit sous cette admirable cloche de verre et comme, ce jour-là, il faisait beau à Londres, le spectacle n'en était que plus merveilleux. Une sensation de retour à l'état foetal renforcée par l'évocation constante du corps de la femme.

Il y avait d'abord cette belle statue de Paul Day d'un homme et d'une femme enlacés : le corps de l'autre retrouvé, comme une réponse à la bien austère salle des pas perdus.

Il y avait aussi ce bar, où on ne sert que du champagne, la boisson des amants par excellence.

Et pour parachever le tout, il y avait cette exposition de photographies de James Stroud avec ces corps devenus purs objets esthétiques à force d'être tatoués, stigmatisés, scarifiés.

Photo_james_stroud

Un temple de beauté au bout des rails, qui l'eût cru ?   

25/04/2008

Illusion & mensonge

Il y a quelques semaines, je publiai un billet sur la Chine intitulé "Olympiades". En guise d'illustration, j'utilisai une idée originale de l'agence de publicité Foote Cone & Belding (FCB) consistant à utiliser les drapeaux pour mettre en avant un problème social important affectant le territoire correspondant : répartition inégale des richesses au Brésil, mutilations sexuelles en Somalie, méconnaissance géographique aux USA, dépendance énergétique en Europe, etc. Pour la Chine, le thème choisi était le travail des mineurs. Le rouge, quasi-omniprésent sur le drapeau, était censé représenter la proportion des adolescents de moins de 14 ans travaillant, alors que le jaune, la couleur des petites étoiles en haut à gauche, désignait ceux qui étaient scolarisés à cet âge. L'idée datait de 2004. Elle fut orchestrée sous la forme d'une campagne de sensibilisation appelée "Grande Reportagem" et diffusée dans la presse portugaise. Comme elle était on ne peut plus séduisante, le public fut conquis. Mieux encore : l'agence FCB reçut le prix "Epica d'Or" en 2005 au titre de ladite campagne.

Or, il y a quelques jours je reçois un courriel de mon ami Nicolas exprimant ses doutes quant à la véracité de l'information sous-jacente. Que dis-je des doutes... Chiffres à l'appui, il apporte la preuve que les chiffres utilisés par l'agence de publicité sont... FAUX. Selon l'UNICEF, la proportion de Chinois de moins de 14 ans scolarisés est de 75% et non pas moins de 10% comme le laisse suggèrer "Grande Reportagem". 

J'ai été berné. Mais le pire, c'est qu'en prêtant ma tribune à ce faux, j'ai propagé l'erreur et contribué, ce faisant, à générer un discrédit immérité. Il ne me reste donc qu'à adresser mes plus plates et sincères excuses à celles ou ceux qui auront pu s'offusquer à la lecture de mon billet.

En réalité, je suis furieux. J'ai été victime d'une illusion classique qui revient à confondre contenant & contenu du message. Comme le drapeau était bien celui de la Chine et que la campagne s'était vu décerner un prix international, je ne me suis pas posé une seule fois la question de l'authenticité des informations véhiculées. Bien mal m'en a pris ! Pourtant, je savais déjà combien ce qui porte le nom de réalité peut renfermer d'artifice. Les grands sculpteurs & architectes du baroque comme le Bernin ou Borromini l'illustrent brillamment dans leurs oeuvres. C'est même là une des causes de la fascination qu'elles exercent sur moi. Je sais bien, aussi, que le mensonge se drape toujours des atours de la légitimité pour singer le vrai et tromper la vigilance de l'esprit critique. Les faux-semblants sont toujours trop ressemblant ; c'est à travers ce trop plein de réalisme qu'ils dévoilent leur fausseté. Ceci n'est pas une afféterie et encore moins une pipe !

Les maîtres du baroque m'ont aussi enseigné que l'illusion servait mieux la réalité que ne le ferait le respect le plus strict de la nature ou des conventions. Il en va ainsi de l'utilisation de l'anamorphose en géographie. En prenant un sujet d'étude particulier comme par exemple la répartition des richesses dans le monde, nous sommes tellement accoutumés à voir le monde sous la forme de la planisphère obtenue après application de la projection de Mercator...

Carte_du_monde ... qu'il nous est difficile d'accepter que la représentation qui suit constitue un reflet plus exact de la vérité sur le sujet :

Richesse_mondiale_2002 Si le thème qui nous intéresse est la propagation du SIDA dans le monde, alors voilà à quoi ressemble notre planète :

Sida_dans_le_mondeSaisissant, non ?

Si maintenant vous commencez à douter et que vous vous sentez prêt(e) à découvrir la réalité de notre monde à travers la multitude de ses transformations, je vous invite à suivre ce lien sur le site de Worldmapper.

Il y a là de quoi dissiper les brouillards les plus épais des Phileas Fogg les mieux aguerris, non ?

   

20/04/2008

La beauté de l'imparfait du subjonctif

Sagrada_familia_gaudiDans le cadre de mes activités professionnelles, je suis régulièrement amené à animer des cours de vente. Cela pourra paraître étrange à certains, mais ce que j'aime avant tout dans la vente, c'est sa dimension humaine. Au désespoir de beaucoup, la vente est difficile à modéliser ; sa pratique peut sembler parfois approximative et apporter des résultats aléatoires. Cela est vrai. Mais à côté de cela, elle sera toujours empreinte de subjectivité, de croyances. Faite d'inhibitions et d'élans, elle restera toujours pétrie de doutes et de désirs. Activité humaine, trop humaine, portée par nos émotions et notre langue, elle échappe par définition aux logiques d'automatisation, d'embrigadement ou de délocalisation.

Or, il y a quelques mois, j'ai animé un cours de vente à Barcelone. C'était la première fois que je le faisais en espagnol. Avant d'en accepter l'idée, comme j'étais littéralement tétanisé par la peur, j'avais demandé à co-instruire ce cours avec une personne de langue maternelle espagnole, Rosy. Pourtant, une fois sur place, en dépit des moments de difficulté éprouvés à trouver le mot juste, malgré l'expression d'incompréhension lue sur les visages après avoir prononcé une locution manifestement née dans les méandres de mon esprit confus, mes appréhensions tombèrent. Voire, j'éprouvai un plaisir intense à m'exprimer dans la langue de Cervantès. Et savez-vous en particulier ce qui me procura le plus de plaisir ? Je vous le donne en mille : l'emploi du subjonctif.

La langue espagnole a cette caractéristique de disposer de deux temps pour le subjonctif passé : l'imperfecto del subjuntivo (es como si el sol estuviera pintado todo de oro) et le subjuntivo pasado (es como si el sol estuviese pintado todo de oro). Là où les choses se compliquent, c'est savoir quand employer l'un ou l'autre, l'un plutôt que l'autre. A chaque fois que j'ai posé la question à des Espagnols, ils m'ont répondu : "Fais comme tu le sens". Alors, je les ai pris au mot. Mais plutôt que de me laisser aller uniquement à des considérations d'euphonie, j'ai décidé de distinguer ces temps selon le moment auquel se rapportait l'action. Si l'action s'inscrivait dans le passé, j'utiliserais le subjonctif passé (estuviese). En revanche, si l'action était projetée dans le futur, j'emploierais l'imparfait du subjonctif (estuviera).

Cette approche discriminatoire ne fut pas complètement le fruit de l'arbitraire. Pour la prendre, je m'appuyai sur le distinguo très clair du portugais entre le subjontif passé (il n'y en a qu'un) et le subjonctif futur (c'est une idiosyncrasie). Dans cet idiome, le subjontif passé "se tu quisesses" (si tu avais voulu) ramène à une action déroulée dans le passé. La chose a été bel et ben entérinée. Il est inutile de revenir dessus, si ce n'est sur le mode du regret. Le subjonctif futur "se tu quiseres" (si tu veux), lui, se rapporte à un choix qui n'a pas été encore fait. C'est donc le temps du libre arbitre. D'où la fameuse salutation "Até amanhã, se Deus quiser" (à demain, si Dieu le veut), où l'idée de nous revoir demain ou un autre jour reste soumise, à tout moment, au bon vouloir du divin.

Mais quel est le rapport, me direz-vous, entre les variations du subjonctif et la pratique commerciale ? Il y en a plusieurs. Il se trouve d'abord que l'acte de vente nécessite d'embrasser les trois temps de base (le passé : comment faisiez-vous hier ?  - le présent : comment faites-vous/vous sentez-vous aujourd'hui ? - le futur : qu'envisagez-vous de faire demain ?). En outre, la rhétorique de la vente trouve ses ressorts dans le doute, le questionnement, la projection, la formulation d'hypothèses, la crainte... bref tout l'éventail des sentiments ou des circonstances qui nécessitent -au moins dans les langues latines- l'emploi du subjonctif. Ainsi, s'il m'était demandé de recruter un commercial en moins de 2 minutes, je demanderais juste au candidat de conjuguer le verbe "pouvoir" à l'imparfait du subjonctif. S'il venait à hésiter, s'il butait, je m'abstiendrais de le prendre. Comment voulez-vous en effet qu'il soit ensuite en mesure de faire visualiser à des clients potentiels le champ des virtualités offert par l'utilisation de ses produits et services ? 

Pourtant, il faut bien que je me rende à l'évidence : l'imparfait du subjonctif tombe en désuétude en français. A chaque fois que je m'essaye à une formulation du genre : "Eussiez-vous ces facultés à votre disposition, pourriez-vous... ", mon auditoire se fout de ma gueule. Je les comprends. Mais au-delà du caractère précieux que suggère désormais l'emploi de l'imparfait du subjonctif en français, il y a plus grave. J'ai le sentiment qu'à travers la disparition programmée de ce temps, nous perdons collectivement un degré de liberté dans notre faculté d'interagir avec autrui. Car le subjonctif est le temps du désir et de la liberté. C'est le temps des hypothèses, des incertitudes, des doutes exprimés, des émois suggérés et des plaisirs différés. Mais c'est aussi le temps du respect de l'autre, à qui il est explicitement reconnu le plein exercice du libre-arbitre. Désormais, j'ai parfois l'impression que plus personne ne comprend à quoi sert le subjonctif surtout à l'imparfait. Nous nous ingénions à en éviter l'emploi en restreignant au minimum l'expression de nos sentiments. Quel homme sait dire aujourd'hui à une femme : "J'attendais que ton regard se posât sur moi" ? Comme pour excuser pareille sécheresse de coeur, nous le faisons apparaître, mais à tort cette fois, après des locutions de temps comme après que. Enfin, il y a des règles grammaticales que je trouve particulièrement stupides. Quelle idée saugrenue en effet d'utiliser l'indicatif après la conjonction "si" alors que la vocation de cette dernière est justement d'ouvrir l'espace de ce qui pourrait être, le domaine par excellence du subjonctif ? Pourquoi sommes-nous obligés d'employer le subjonctif après "bien que", même quand l'action est accomplie ? Là encore l'espagnol est plus respectueux de l'esprit. Après "aunque", l'équivalent de bien que, le choix de la forme verbale variera selon que l'action aura été réalisée (indicatif) ou non (subjonctif). Je déteste les règles lorsque l'injonction qui nous est faite de les respecter à la lettre nous dispense de faire appel à notre intelligence et à notre sensibilité. A moins que les esprits qui ont eu pour mission de codifier notre grammaire aient senti tout ce qu'il y avait de subversif dans ce temps et se soient ligués pour en conjurer les effets en semant la confusion. Dans ce cas, Eryk Orsenna aurait bien raison d'écrire dans Les Chevaliers du subjonctif : "les subjonctifs sont les ennemis de l'ordre, des individus de la pire espèce" .

Au bout du compte, tout cela m'attriste. Pas parce que je suis un puriste. Non ! Bien au contraire. J'aime les métissages, j'aime qu'une langue évolue, j'aime qu'elle s'enrichisse d'apports extérieurs, qu'elle se créolise. Mais je peste dès qu'il y a perte de sens, surtout quand cette perte s'apparente à un abandon de liberté. Or c'est cela justement que je regrette avec la disparition progressive de l'imparfait du subjonctif : notre appauvrissement collectif. On m'a dit il y a longtemps, qu'aux Antilles francophones, les hommes et les femmes basculaient en créole quand ils contaient fleurette. Le français serait-il devenu trop pauvre pour être le réceptable de nos babils coquins et amoureux ?

Non seulement je suis triste, mais comme toujours chez moi, l'amertume se mue en colère. Je souffre de devoir assister, impuissant, au dessèchement du français. Car enfin, voulons-nous condamner les générations futures à rechercher l'âme soeur dans les ambiances saturées de bruit et d'obscurité des discothèques ? Aurions-nous oublié de nous regarder à la lumière du soleil ? Savons-nous encore nous dire le désir qui nous écrase les entrailles avec la légèreté d'une hypothèse ? Et puis, comment transmettrons-nous à nos enfants l'art de se pencher sur cet obscur objet du désir qu'est le subjonctif, d'effeuiller le voile des possibles, fût-ce à mots couverts ?

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Crédit photographique : Athos99 - M. Bobillier

13/04/2008

Sans feu ni lieu

Michel_serresCeux d'entre vous qui me font le plaisir de me lire régulièrement le savent sans doute. J'adore Michel Serres. A chaque fois que je me plonge dans un de ses livres, j'en ressors avec des idées nouvelles, nées de connexions inattendues, d'étymologies insoupçonnées et d'analyses aussi subtiles qu'originales.

La lecture de son dernier ouvrage, le Mal propre, n'aura pas dérogé à la règle. L'effet de frémissement des neurones aura commencé dès les premières pages. Michel Serres y avance l'idée que ce qui nous est propre ne l'est que parce que nous le marquons avec nos sécrétions intimes. D'entrée, nous voilà en présence d'un oxymore puissant en forme de jeu de mots : le propre (ce qui m'appartient) est le sale (ce que je souille). C'est parce que j'ai craché dans la soupe que personne ne viendra m'en contester la possession. Glaviot, urine, sang, sperme et merde, voilà comment je délimite mon territoire. La naissance de Rome, construite sur le sang de Rémus assassiné par son frère, ou les paroles de la Marseillaise nous le rappellent : nous possédons la terre quand cette dernière est abreuvée du sang de l'autre. Pareillement, selon l'usage commun, je "possède" une femme quand je l'ensemence de mon sperme. En voyageant maintenant de l'individu au collectif, on ne s'étonnera plus de constater que les deux pays les plus polluant du monde sont aussi ceux qui expriment le plus fortement leur ambition d'exercer une domination sans partage sur la planète. Il y aurait donc une connivence étroite entre la possession d'un lieu et la capacité à le salir.

Et puis, il y a cette petite histoire admirable. Michel Serres indique que le mot lieu vient du latin locus et qu'il désignait dans cette langue l'ensemble des organes génitaux et sexuels de la femme : loci muliebres. Lieu : il s'agit donc de notre premier habitat. Dans un élan fulgurant, Michel Serres montre comment Jésus a fait passer son message d'amour et de dépossession à travers son rapport aux lieux. Né du corps d'une femme qui n'aura pas été possédée, il passera sa vie à pérégriner, c'est-à-dire à aller de champ en champ, sans élire de domicile fixe. Même mort et enterré, il parviendra à s'affranchir de cette demeure qu'est la tombe. Il la désertera au troisième jour. " Suis-moi ", dit-il à ceux qu'il a désigné, car " je suis ". A ceux qu'il aura élu, il demandera de toute abandonner pour une vie sans feu, ni leu. Pour être près de lui, il faudra être sans lieu, ce qui dans sa bouche aurait pu donner : " Si tu veux être près de moi, tu devras être sans toi(t) ". Don de soi.

Les chemins de la foi passeraient-ils ainsi par l'abandon de l'esprit de propriété, l'éloignement du foyer et des lieux d'habitation ?

Quen_pensezvous

08/04/2008

Le triomphe de la bêtise

Estupidez_afficheJe ne sais pas si vous avez remarqué comme moi. Mais je trouve que la bêtise a pris du poil de la bête. Depuis quelques mois, elle gagne en vigueur et en audace. Elle n'a plus honte d'elle-même ; elle se fraye désormais son chemin avec une assurance bien assumée et n'hésite pas à bousculer sur son passage quelques anges égarés, quelques idiots invétérés qui n'auraient pas encore compris que nous n'avons plus besoin d'eux, que nous savons fort bien nous débrouiller tout seuls, maintenant, que nous sommes grands et vaccinés. Vous ne me croyez pas ? Commençons alors par l'exposé des faits. Il y eut d'abord l'édition du Magazine Littéraire de l'été dernier, exclusivement consacrée à ce thème. Toujours l'été dernier, Raphaël Enthoven, sur les Nouveaux Chemins de la Connaissance lui dédiait une semaine entière. Sur les traces de Bouvard & Pécuchet, des livres lui sont dédiés comme "La bêtise s'améliore" de Belinda Cannone et "Le Petit Lexique de la Bêtise Actuelle" de Christian Godin. En début de cette année, France Culture décida de rediffuser la séquence enregistrée six mois plus tôt. Et puis, il y eut cette découverte que je fis vendredi dernier, le 4 avril. J'assistai à la dernière représentation de "la estupidez" de Rafael Spregelburd au Théâtre Chaillot.

La estupidez, c'est le terme espagnol pour la bêtise. Il a été conservé tel quel pour désigner la pièce, même si, sur l'affiche, figure entre parenthèses la traduction en français : la connerie. Eh bien figurez-vous que cette imprégnation de plus en plus nette de la bêtise, je la vis là s'étaler devant moi avec brio et flamboyance comme lors d'un feu d'artifice du 15 août. Il y eut d'abord la mise en scène. Extraordinaire ! 5 acteurs virtuoses (Marina Foïs, Karin Viard, Marcial Di Fonzo Bo, Pierre Maillet et Grégoire Oestermann) jouent plus d'une vingtaine de rôles différents dans un décor à deux niveaux de profondeur avec une chambre d'hôtel et en arrière-plan son hinterland à l'air libre. Le tout est censé se passer dans la banlieue de Las Vegas. L'intrigue, quant à elle, est proprement à couper le souffle. Vous y trouvez un couple de vendeurs d'oeuvres d'art véreux inventant une histoire à dormir debout pour monnayer à plusieurs millions de $ une toile vierge, des acheteurs d'art prêts à mettre le paquet pour doubler une éventuelle concurrence, un savant fou qui vient de trouver l'équation dite de Lorenz dont la puissance détruira le monde le jour où les ordinateurs quantiques feront leur apparition, un groupe de joueurs de casino se servant de cette équation pour gagner 151 dollars par soir, deux enjôleuses aux amours tarifées, une Cruella de la presse people prête à tout pour un scoop, une bande de flics homos faisant les 400 coups après avoir découvert une valise providentielle de 500.000 $, un fils prodigue poursuivi par ceux qu'il croit être des représentants de la mafia - en réalité des apprentis crooners siciliens, un intello blasé gardant une handicapée et j'en passe. C'est fou, c'est déjanté à souhait, délirant. Pourtant, pendant plus de 3 heures - oui, le spectacle dure 3 heures + 20 minutes d'entracte - vous ne vous ennuyez pas une seconde. On rit, on sourit, on s'attendrit lorsque Marina Foïs en entraîneuse paumée raconte sa vie à Pierre Maillet en flic tarlouze au grand coeur. On se fait happer comme par une bonne série télévisée américaine type Desperate Housewives. Il y a du rythme à revendre, on n'a pas le temps de réfléchir à ce qui se passe. L'intrigue est inepte ? Et alors, que demande le peuple ! Comme à Marly-Gomont, on s'en fiche puisque le beat est bon. Et il est rudement bon le beat. Il est à l'image de notre époque : tout pour le présent, tout pour l'argent. Peu importe ce que vous faites, du moment que vous affichez un regard déterminé, un sourire de glace et que vous y mettez tout votre coeur, toute votre énergie. C'est l'apologie de l'hyperactivité. Et tant pis, si tout cela n'a pas de sens. Le tout c'est d'être dans le coup, d'être acteur de sa destinée, si conne soit-elle. C'est la tienne, mon pote et crois-moi, ça, personne ne peut te l'enlever.

Est-ce que ce ne serait pas cela justement la bêtise : cette capacité à remplacer le sens, à tout ramener à l'agitation ? Faut-il dès lors accepter que la volition soit occultée au profit d'un acte dénué de tout contexte ? Quel message, quelle intelligence se cachent derrière l'image d'un président en baskets montant au pas de course les degrés du perron de l'Elysée ? Par quel artifice sommes-nous parvenus à croire qu'une succession de coups médiatiques déconnectés les uns des autres pouvait dispenser de présenter une vision dont la cohérence s'inscrirait dans la durée ? Lorsque le présent écrase tout sur son passage, lorsque l'action - sans comique mais avec beaucoup de répétitions - prime sur toute tentative de mise en perspective, alors oui, on sait de façon certaine que la bêtise a triomphé.

Dans ce monde "globalisé", le crétin planétaire à supplanté l'idiot du village. C'est dommage. Il faut parfois faire preuve d'une grande sagesse pour continuer de regarder le doigt de l'homme intelligent quand ce dernier montre la lune.

04/04/2008

Certains anniversaires sont plus importants que d'autres.

Mlk_il_y_a_40_ansC'était il y a 40 ans. Le 4 avril 1968. A Memphis (USA), Martin Luther King était assassiné.

28/03/2008

Olympiades

Olympiades_jo_pekin_2008Ironie de l'histoire, en l'espace d'une quinzaine d'années, l'un des derniers bastions du communiste est devenu le fabricant du capitalisme mondial, apportant par l'exemple un démenti absolu aux grands naïfs qui faisaient accroire l'idée que capitalisme rimait avec démocratie.

Pour financer notre bien-être au meilleur prix, il faut bien que d'autres travaillent plus avec un salaire de misère. Et comme en Chine, on n'est pas très regardant avec la dignité de l'homme, on met au turbin les enfants au plus jeune âge.

C'est ce point qui a été dénoncé lors de la campagne citoyenne organisée par le magazine portugais Grande Reportagem en 2004-2005. Et quel plus beau support que le drapeau pour illustrer ce problème ? Le drapeau chinois, c'est un océan de rouge sang et un soupçon de jaune. La surface en rouge, justement, donne une idée assez exacte de la proportion d'enfants de 14 ans travaillant. Le reliquat en jaune, lui, montre le pourcentage de ces mêmes enfants de 14 ans, mais scolarisés cette fois.

Au siècle dernier, on nous avait enseigné à nous défier de ce régime bien peu recommandable, sous le prétexte qu'il était dirigé par une clique de vilains communistes. Mais, aujourd'hui, c'est comme si on nous demandait d'admirer ce pays, eu égard à son aptitude à embrasser le capitalisme. Alors, il faudrait subitement oublier les égarements de la Révolution Culturelle ou les manifestations étudiantes de la place Tian'anmen. Prenons exemple sur nos chefs d'état, dans leur bel et quasi-unanime mouvement d'allégeance. Vidons nos cerveaux des images de liberté baillonnée et extasions-nous devant la hauteur des tours de Canton ou de Shangai ; louons les taux de croissance de plus de 5% l'an. C'est un peu comme si, en ce début de siècle, les succès économiques suffisaient à compenser - à excuser ? - la tyrannie politique. Etrange arithmétique.

Heureusement, face à cette nouvelle mise en scène sordide, il reste encore quelques artistes pour nous rappeler à la réalité.

Jo_pekin_logo

Sans commentaire.

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Note importante : cet article a fait l'objet d'un erratum.  

26/03/2008

Ennemis publics & servitude librement consentie

Tv_micro_onde_chatHier soir, alors que je suivais les informations sur une chaîne prétendument nationale, je fus saisi de colère. Jugez vous-même. Voici l'ordre exact dans lequel furent présentées lesdites informations :

1. Découverte d'un nourrisson dans un congélateur. Mort.

2. C'est parce que le conducteur du minibus n'avait pas son permis mais de l'alcool dans le sang qu'il aurait perdu le contrôle de son véhicule et aurait été à l'origine de l'accident mortel de ce week-end sur l'autoroute A9. Des morts encore.

3. Descente de bande dans un bahut pour tout casser. Pas de mort, mais des dégâts.

4. Tribulations d'un professeur avec la justice après avoir giflé un élève.

5. Discours du président de la République à l'attention des autorités chinoises, révélant l'inquiétude de la France devant les agissements de la Chine au Tibet à quelques mois de la cérémonie officielle d'ouverture des JO de Pékin. 

A l'époque où je faisais des études de journalisme -il y a plus de 20 ans- je me serais fait passer un savon sévère si j'avais présenté les informations selon ce choix et dans cet ordre. Mon professeur d'alors m'aurait fait remarquer que les 4 premiers titres ne méritaient pas la qualité d'information -si ce n'est dans une gazette locale. Alors pensez bien que l'idée de les traiter en premier m'aurait sans doute valu une exclusion pure et simple du cours pour incompétence avérée.

Il faut croire que les temps ont changé. A quoi rime cet étalage de pseudo-infos ? Car aujourd'hui, il semble que les informations ne servent plus à informer. Alors à quoi servent-elles ? Manifestement, à désigner à l'opprobre du collectif les individus qui constituent un danger pour l'ordre, à montrer du doigt les ennemis publics. Qu'ils soient des parents dénaturés, des jeunes voyous des banlieues, des conducteurs sans permis et/ou alcooliques, les voilà les coupables, les fauteurs de trouble ! Voyez-vous comme ils sont laids et malfaisants ? Sentez-vous monter dans vos tripes une juste et saine aversion vis-à-vis de ces agents de déviance. Avez-vous envire de crier " Justice " et pafois même " Vengeance " ? Parvenez-vous encore à retenir le rictus de dégoût qui se dessine comme une ride mauvaise à la commissure de vos lèvres ?

Dans son dernier livre appelé Les Années, Annie Ernaux offre à la troisième personne une vision panoramique des 65 dernières années, de sa naissance jusqu'à aujourd'hui. En parcourant les années 2004-2007, elle évoque ce phénomène de fabrique de méchanceté maquillée derrière l'exigence de justice à grande échelle :

" Un discours mauvais cognait librement, rencontrant l'assentiment de la plus grande partie des téléspectateurs qui ne s'émouvaient pas d'entendre le ministre de l'Intérieur vouloir " nettoyer au karcher " la " racaille " des banlieues. Les vieilles valeurs étaient brandies, l'ordre, le travail, l'identité nationale, lourdes de menaces contre des ennemis qu'il était laissé aux " honnêtes gens " le soin de reconnaître, les chômeurs, les jeunes de banlieue, les immigrés clandestins, les sans-papiers, les voleurs et les violeurs, etc. Jamais un si petit nombre de mots n'avait propagé autant de foi depuis longtemps - des mots auxquels les gens s'abandonnaient comme s'ils avaient le tournis de toutes les analyses et informations, le dégoût des sept millions de pauvres, des SDF, des statistiques du chômage, qu'ils s'en remettaient à la simplicité. 77% des sondés estiment que la justice est trop clémente avec les délinquants. "

Et pour finir cette phrase en forme de prémonition :

" On pressentait que rien n'empêcherait l'élection de Sarkozy (...) Il y avait de nouveau une envie de servitude et d'obéissance à un chef " (page 227).

Le militant anti-apartheid Steve Bantu Bikou disait que " l'arme la plus puissante entre les mains de l'oppresseur est l'esprit de l'opprimé ".

Car la puissance de ceux qui nous gouvernent puise dans le désir d'asservissement des gouvernés. C'était là déjà une thèse formulée avec une élégance exquise par Etienne de la Boëtie dans un magnifique petit livre rédigé alors qu'il n'avait que 18 ans : le Discours de la servitude volontaire.

N'est-il pas grand temps d'en introduire la lecture et l'étude dans les classes de collège ou de lycée ?

Espérons simplement qu'il n'est pas déjà trop tard.

23/03/2008

Apprendre à regarder

London_versus_paris_2Parmi mes rites du week-end, il y a la lecture de l'hebdomadaire britannique The Economist auquel je suis abonné. Enfin, lecture est un bien grand mot. Disons plutôt que je feuillette rapidement le journal et me contente de lire les articles portant sur des thèmes qui m'intéressent. C'est ainsi que la semaine dernière, mon attention fut retenue par un papier intitulé "London and Paris - The rivals". Le propos consistait à comparer la situation présente des deux grandes villes (rivales ?) à la veille d'échéances électorales devant confirmer Ken Livingstone -dit le Rouge- et Bertrand Delanoë dans leur statut de maires respectivement de Londres et de Paris.

L'idée centrale développée par The Economist est sans surprise : entre les deux grandes métropoles, il y en aurait une en voie d'assoupissement (Paris), tandis que l'autre pèterait le feu (Londres). Pour habiter à Paris et pour me rendre 2 à 3 fois par an à Londres, c'est aussi ce que j'ai tendance à observer. Sur l'explication du boom londonien, The Economist offre une explication qui ne ferait pas sans doute plaisir à nos tenants du repli frileux sur une identité nationale équivoque. La clef du succès londonien tiendrait à son ouverture à l'immigration et à une capacité plus forte à gérer les contradictions inévitables résultant d'une croissance confinant parfois à l'anarchie. Les faits sont pourtant là : la capitale britannique jouirait d'un dynamisme économique & culturel fantastique à faire pâlir d'envie n'importe quelle métropole européenne. Nos jeunes concitoyens - qui ne sont pas tous des paresseux n'ayant d'autre ambition que de devenir fonctionnaires ou RMIstes comme le laisserait volontiers croire une frange de la population - ne s'y sont pas trompés. Ils sont 200.000 à vivre et travailler à Londres. En comparaison, il n'y a que 22.000 sujets de Sa gracieuse Majesté à Paris.

Mon propos n'est pourtant pas ici de discuter des mérites de l'article, ni de la légitimité des conclusions tirées. Mon propos renvoie au fait qu'après avoir terminé la lecture du papier, je n'ai pu m'empêcher de ressentir un vague malaise. En effet, il me semblait avoir remarqué à plusieurs reprises un biais dans la manière d'établir la comparaison entre les deux villes. Un biais subtil, certes, mais non moins présent et dans lequel certaines âmes chagrines cultivant une méfiance bien chevillée au corps devant tout ce qui vient de Grande-Bretagne verront une nouvelle manigance de la perfide Albion et de son affidé John Bull.

Intrigué par mon léger sentiment de malaise, je donne l'article en question à mon grand fils M. et lui demande me dire ce qu'il en pense après lecture. Deux heures plus tard, comme il n'est pas revenu vers moi, je lui demande s'il a pris connaissance de l'article. Et là, à ma plus grande surprise, il me fait la réplique suivante :

" Rien qu'avec la photo qu'ils ont mise en exergue, je ne risque pas de le lire ton article ", m'assène-t-il avec une pointe de mépris très génération Y.

Je lui demande de s'expliquer.

" Regarde ", rajoute-t-il. " D'un côté, ils ont pris une photo de Londres en plein jour. La lumière est claire. On voit un bateau sur le fleuve. On sent que la ville est active. De l'autre, c'est une image de crépuscule. Il n'y a pas le moindre mouvement à la surface de l'eau. On a l'impression que tout est à l'arrêt ".

Là, je dis "Chapeau bas". D'un coup, d'un seul, sans même le savoir, il vient de me donner l'explication au malaise que j'avais ressenti. Oui, l'article est biaisé et cela commence dès le choix iconographique.

Cela me rappelle une interview de l'académicien Pierre Rosenberg écoutée à la fin de l'année dernière sur France Culture à l'occasion de la sortie de son livre Dictionnaire amoureux du Louvre. A un moment donné, interrogé par Monique Canto-Sperber sur l'évolution de la fréquentation du Louvre, il déplorait qu'en l'espace d'une génération, les tableaux exposés au musée soient devenus pratiquement "illisibles" parce que les grilles d'interprétation auxquels ils font référence - les textes bibliques, l'Iliade et l'Odyssée, l'Enéide ou les Métamorphoses - étaient désormais très mal connues. Résultat : par delà l'émotion sensible immédiate née de la confrontation du regard et de l'oeuvre, comprendre l'intention de l'artiste devenait chose virtuellement impossible. Poussant plus loin son propos, Pierre Rosenberg regrettait par ailleurs que les jeunes générations ne recoivent pas un enseignement ad hoc pour les aider à décrypter les milliers d'images auxquelles elles sont exposées quotidiennement.

Car il est un vrai plaisir à pénétrer dans l'univers secret d'un producteur de représentation. Que ce soit afin de détromper les intentions partisanes d'un propagandiste ou pour embrasser celles, a priori plus bienvieillantes, d'un artiste de la Renaissance italienne, ce plaisir est celui de l'intelligence et de la sensibilité en action. En ce dimanche de Pâques, j'ai envie de vous faire partager celui que je viens d'éprouver après lecture de l'interprétation découverte sur le blog de Fromageplus de l'Adoration des bergers de Lorenzo Lotto.

Lotto_adoration_des_bergersNon, non. Il n'y a pas erreur. Il s'agit bien de découvrir comment l'histoire de la Passion (Pâques) est déjà présente dans ce tableau de la Nativité (Noël). Pour cela, il suffit de savoir regarder, c'est-à-dire de faire affleurer à la conscience les bonnes clefs de lecture. Comme le regard d'un ange par exemple...

C'est ici.

Joyeuses Pâques !

22/03/2008

Père absent ?

Pere_enfantHier après-midi, quand j'arrive dans le hall de la gare Saint-Lazare, aucun train pour Courbevoie n'est à quai. Résultat : je m'engouffre dans le kiosque à journaux, jette un oeil distrait sur les derniers titres, me dirige au rayon des livres, tombe sur un petit bouquin de problèmes logiques, l'ouvre et le feuillette sans conviction. Une énigme cependant retient mon attention :

Une mère est 21 ans plus âgée que son fils. Dans 6 ans, son fils sera 5 fois plus jeune qu'elle. Question : Où se trouve le père ?

La réponse m'a amusé.

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mai 2008

dim.