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Economie de l'immatériel

  • Bertrand Duperrin (Français... mais avec une version en anglais, as well)
    Pour découvrir les mutations sociétales induites par la dissémination des nouvelles technologies et notamment ce que le "Web 2.0" va changer dans notre manière d'échanger avec les autres.
  • Chris Anderson (The Long Tail - English)
    L'un des concepts les plus novateurs de l'économie de l'immatériel. Maintenant que les marchands ne sont plus contraints par la disponibilité d'espace pour vendre leurs produits, les consommateurs voient leur liberté de choix s'élargir. Et ils s'en donnent à coeur joie. Sus à la tyrannie des hits ! A nous les éditions limitées, incunables, épreuves rares. Si vous ne voulez pas rester à la traîne de cette révolution en marche, je vous invite à faire un tour ici.
  • Claude Aschenbrenner (SerialMapper - Français)
    La carte n'est pas le territoire. Certes. Mais elle dit tant de choses sur notre façon de nous représenter le monde. Un délice.
  • Collectif de créateurs d'entreprises en série (Entreprise facile - Français)
    Vous voulez échapper à la tyrannie du salariat ? Vous vous défiez des slogans de gauche (le "travaillez moins pour que plus parmi nous travaillent" de Mme Aubry) ou ceux de droite (le désormais célèbre "Tavaillez plus pour gagner plus" de M. Sarkozy repris en écho par Mme Lagarde) ? Vous avez envie de *** CREER *** votre entreprise ? Alors, c'est ici que ça se passe : le vade mecum indispensable pour les candidats à la création d'entreprise et un excellent site de référence pour ceux qui ont déjà fait le pas.
  • Emmanuelle Chen-Huard (Cajou)
    Dans l'économie de l'immatériel, la technique veut systématiquement occuper le haut du panier. Dans sa pratique du journalisme & de la communication, Emmanuelle sait toujours la remettre élégamment à sa place pour replacer l'homme au centre des débats.
  • Garr Reynolds (English)
    Je ne sais pas vous, mais moi, je suis chaque jour affolé de voir combien les compétences dans l'art de présenter ont du mal à se répandre dans le corps social. Les technologies censées nous aider (PowerPoint et cie) n'y changent pas grand chose. Pire, on dirait que leur utilisation agit comme un amplificateur des lacunes. Ces dernières deviennent criantes. Alors si vous voulez confronter vos pratiques aux considérations d'un expert, faites un petit tour par ici.
  • Guy Kawasaki (How to Change the World - English)
    Quand on a été aux commandes du marketing aux côtés de Steve Jobs lors du lancement du Mcintosh et qu'on a participé en tant que capital-risqueur au lancement de nombre de sociétés dans la Silicon Valley, fatalement on a des choses intéressantes à raconter...
  • Jacques Froissant (Français)
    Le registre de ce qui bouge dans la high-tech en France. Un observatoire aussi des opportunités de travail qui en découlent.
  • Jean Michel Billaut (Français)
    Pas besoin d'avoir 20 ans pour être un "as" des nouvelles technologies. La preuve.
  • Jean Véronis ("Technologies du Langage" en français)
    La vision de l'universitaire, bien ancrée sur la réalité.
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    Une vision iconoclaste et rafraîchissante sur les nouvelles règles de bon comportement dans l'économie de l'immatériel
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    "Stay hungry, stay foolish" (Steve Jobs, en 2005 devant un parterre d'étudiants de Stanford)
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Avis à la population

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23/11/2008

L'uniforme ne veut plus rien dire ; alors le monde devient énigmatique

Il y a quelques jours, je participai à l'événement d'annonce d'une technologie particulièrement innovante dans le domaine des réseaux sociaux d'entreprise. A mes côtés, il y avait un expert de la sociologie des mutations organisationnelles induites par la diffusion des nouveaux usages du web, un dénommé Stowe Boyd. Dans le jargon du métier, on regroupe ce genre de personnes sous le vocable de "keynote speaker". Les Québécois, souvent plus attentifs que nous au respect de notre belle langue les appellent des "conférenciers invités". Ces intervenants ont toujours un coup d'avance dans la compréhension des mutations en cours, ils cultivent souvent un look décalé et font appel à foison aux métaphores pour véhiculer leur message. J'aime ces gens-là car ils m'aident à voir le monde différemment, à voyager dans les angles morts de la rhétorique des classes dominantes. J'aime les écouter pour déceler, au travers de leurs propos souvent iconoclastes ou provocateurs, des os conceptuels à ronger.

Ce fut le cas lors de la présentation de Stowe Boyd. Alors qu'il dresse les orientations du nouvel humanisme en gestation, il énonce ce propos qui me frappe immédiatement : sur le plan spirituel, les dogmatismes fondés sur un principe d'autorité centralisée s'effritent. Ils laisseront la place à un monde devenu énigmatique et où l'autorité sera diluée au-delà des sphères traditionnelles d'expression du pouvoir, vers le lointain, le limes.

Sans doute emballé par ce que j'avais entendu, grisé par l'excitation intellectuelle, la chaleur du lieu, la sympathie des participants et les bulles de champagne, je sors de la conférence en omettant de reprendre mon paletot. Lorsque je me rends compte de mon oubli, la nuit est bien avancée. Le local est fermé. Je devrai attendre le lendemain pour récupérer mon manteau et tout ce qui va avec : clefs de voiture, d'appartement, etc.

Le lendemain, à la première heure, je pars récupérer mon bien. Mais voilà. L'idée d'habiter un monde énigmatique avait eu le temps de se ménager un petit territoire dans ma tête. Chemin faisant, je tombe en arrêt devant une séquence de trois affichettes publicitaires mettant toutes en scène des hommes en uniforme.

La première, c'est dans le métro que je la découvre. Un bobby y apparaît le regard apeuré, salement amoché. Il vient de subir l'agression d'un de nos compatriotes, qui a manifestement sauvagement massacré la belle langue de Shakespeare. C'est plutôt frais et sympathique.

Bobby

La seconde, je la découvre une fois régurgité à l'air libre. Elle est tout sauf primesautière. On y voit un enfant-soldat dans un uniforme tout neuf, souriant à l'objectif. Comme l'indique le slogan, on préfèrerait le voir tirer des pénaltys plutôt que des balles réelles. 

Enfant Soldat

La juxtaposition de ces deux représentations d'humains en uniforme, vus à quelques minutes d'intervalle m'intrigue. Résultat : quand, en marchant, je découvre à la terrasse d'un café un garçon posant des sets de table représentant des Saint-Cyriens en tenue d'apparat, forcément, je m'arrête. Et là, j'ai un choc. Le message publicitaire ne promeut pas les mérites de la carrière militaire ; il vante la valeur de l'enseignement reçu à l'Ecole à la lumière des qualités requises pour exercer une fonction de management.

Saint Cyrien

Je suis pris alors d'un sentiment de confusion total. Le flic qui se fait tabasser : subversion du principe d'autorité traité sur le mode humorisque. Les jeunes gens en habit de parade appelés à développer des compétences de management hors du commun : subversion à nouveau, mais cette fois-ci au profit du principe d'utilité ou d'employabilité. Le seul des trois, qui assume pleinement ce que nos aïeux appelaient le prestige de l'uniforme, c'est... l'enfant.

Oui, décidément, le monde est bien énigmatique. Mais je ne suis pas certain qu'on ait gagné au change.

Car si l'habit ne dit plus rien d'intelligible, il ne reste plus alors que mon corps nu, sans défense, recroquevillé sur lui-même dans une involution sans fin. 

Corps nu recroquevillé

11/11/2008

La guerre et ses dimensions

La guerre est poing fermé ; elle est point de suspension sur le tracé de la vie. Le point : 0 dimension.

La guerre est jeu de lignes qui se heurtent et s'affrontent. La ligne, c'est aussi le nom donné à ces hommes au regard vidé par une anxiété sans contour, scrutant un ennemi invisible  : 1ère dimension.

La guerre, c'est un espace à conquérir, un no man's land à traverser, des hectares (sang maître sur cent mètres) de terrain à enlever à l'adversaire. Nous voilà dans un univers à 2 dimensions.

La guerre a ses commémorations, aussi, comme aujourd'hui, pour que le souvenir de ceux qui ont souffert traverse la mémoire des générations présentes et futures. Le temps : 4ème dimension.

Mais il manquait à la guerre une représentation qui renseigne sur sa profondeur, la fameuse 3ème dimension. Ce vide vient peut-être d'être comblé à travers un travail étonnant signé Lena Gieseke sur le Guernica de Pablo Picasso.

Je vous laisse découvrir. 

02/11/2008

Le sourire de l'éléphant

Lors de ma dernière escapade nocturne dans les rues de Rome, je me suis arrêté longuement Piazza della Minerva. Jusque là, je n'avais jamais vraiment prêté attention à cette place. Bien sûr, la place est superbe. En son centre, il y a cet étrange obélisque du Bernin soutenu par un éléphant goguenard. Il y  aussi l'une des rares églises gothiques de Rome, Santa Maria Sopra Minerva.

Et puis, il y a aussi le superbe Grand Hôtel de la Minerve, dont le nom, français, suggère le luxe, l'obséquiosité de serveurs aux petits soins et des notes salées. Je pousse la porte à tambour. Comme il est tard, je me retrouve seul dans le hall rutilant de lumière sous une verrière multicolore. Au fond, trône en majesté la déesse aux yeux pers.

Hall Hotel de la Minerve

Et c'est là, l'esprit dans le vague après deux verres de Tignanello, en observant la déesse de la guerre, que tout commence à se bousculer dans ma tête. Je revois les héros troyens et achéens rivaliser d'audace pour estourbir leurs ennemis. Je vois le cadavre d'Hector traîné par Achille au pied des murailles de la cité ilienne. J'imagine Ulysse massacrant les prétendants lors de son retour à Ithaque. Plus près de nous, je repense au peintre de batailles d'Arturo Pérez Reverte, au regard écoeuré de Judith du Caravage tirant par les cheveux la tête d'Holopherne sous l'oeil blasé de la vieille servante. Je repense à toutes ces décollations, à ces saints céphalophores, aux premiers martyrs chrétiens. Des chrétiens à nouveau, mais passés dans le camp des vainqueurs : voici les milices fascisantes de Pierre Gemayel passant sommairement par les armes les réfugiés palestiniens de Chatila, sous les yeux merveilleusement bleus d'Ari Folman, alors jeune recrue de Tsahal. Avec ou sans Bachir, je vois s'accélérer sous les yeux vides de la déesse la valse des atrocités. Je me souviens alors d'une conversation avec Dave K., un Américain à Paris, qui ne comprenait pas comment l'Europe pouvait être aussi ringarde au regard des "US standards". Je lui rappelai alors que l'Europe avait deux passions : la beauté et la cruauté. Je lui indiquai que cela pouvait aller jusqu'à la destruction de soi, que le XXème siècle en était l'illustration exemplaire. Je lui glissai aussi que les Etats-Unis n'auraient jamais eu une gloire aussi rapide au firmament des nations s'ils n'avaient pas tiré leurs marrons du feu, quand nous parachevions notre déchéance dans le sang et dans l'horreur. Minerve et vermine : deux anagrammes pour dire le destin de notre continent. La guerre profite toujours à quelqu'un. Ecoeuré par le tourbillon des images, je quitte la déesse vierge aux yeux pers. Car il faut être vierge pour aimer si peu la vie et jouir autant de la souffrance des hommes. Je quitte précipitamment le hall de l'hôtel. Je pousse avec vigueur le tambour et me retrouve dans l'obscurité de la nuit romaine.

En face de moi, à quelques mètres à peine, l'éléphant du Bernin m'observe.

Le sourire de l'éléphant

Il me sourit.

25/10/2008

Via della Pace / rue de la Paix

Il y a quelques jours, je me suis rendu à Rome pour raisons professionnelles. Comme à l'accoutumée, j'en ai profité pour faire une petite balade nocturne dans les rues du Centro Storico. J'y ai mes repères et mes habitudes : Piazza Navona bien sûr, mais aussi le café Sant' Eustachio d'où je peux admirer le lanternon de Sant'Ivo, ou encore la découverte, après avoir parcouru un dédale de ruelles tortueuses, de la façade de Santa Maria della Pace, tache claire se détachant sur fond de lierres, de murs ocres décrépits et de flamboyantes bougainvillées. 

Via della Pace. A chaque fois que je parviens à ce point de ma balade, je goûte un moment de bonheur intense. Je dois m'arrêter. Tout y est. La profusion des couleurs, d'abord. Pour peu qu'il ait plu ou que les services de la voirie aient fait leur tour de nettoyage des rues à grandes eaux, le pavé irrégulier est rutilant et la lumière vacillante des lampadaires vient exploser en mille reflets diffractés. La nonchalance des hommes, ensuite, marchant sans hâte par petits groupes, tout à leur plaisir de déguster une glace en adressant des oeillades aux femmes assises à la terrasse des cafés.

Via della Pace à Rome ; rue de la Paix à Paris. La mise en parallèle s'impose. Et rien à mon sens ne traduit mieux la différence fondamentale entre ces deux villes. Il n'est qu'à voir les plaques :

L'ordre, la sobriété et l'harmonie classique d'un côté...

Rue de la Paix

...le désordre, la profusion et l'imprévu baroque de l'autre.

Via della Pace (Roma)  

Copyright (C) 2005, Jan Koster, Haren, Pays-Bas.

 

12/10/2008

L'économie du lien

Joann Sfar (Le Petit Prince) 

J'aime les renards. Celles et ceux qui me font l'amitié de me lire le savent depuis un certain voyage en Irlande. Alors, quand Arthémisia (qu'elle en soit remerciée ici) m'a parlé récemment de la sortie du Petit Prince de Joann Sfar, j'ai bondi sur l'occasion. J'ai illico acheté le livre. Et j'ai été ravi. Le Petit Prince a un visage improbable de martien blond avec de grands yeux bleus qui lui mangent le visage. Mais le renard... Ah oui, le renard. Ce sont ses oreilles qui sont insensées. Longues et effilées. Elles semblent bien lourdes à porter comme les ailes d'un célèbre albatros. Et puis il y a cette phrase ou plutôt cette définition que j'avais oubliée. A la question "Qu'est-ce que signifie 'apprivoiser' ?" , du Petit Prince, le renard répond : "C'est une chose trop oubliée. Ca signifie créer des liens".

Créer des liens. Par le passé, c'était le rôle de la religion. Aujourd'hui, cette fonction est dévolue aux réseaux sociaux façon Facebook.

A propos de Facebook justement, c'est par ce canal que m'est parvenu ce cadeau de Marie-Hélène (un autre grand merci). C'est une superbe vidéo montrant Joann Sfar dessinant au rythme de la lecture du texte de Saint-Exupéry.

Le renard y trône en majesté.

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Addendum : Pour une vision plus économico-pragmatique de l'éthique du lien et de ses implications dans l'économie, voici une intervention intéressante de Jay Rosen.

La seule différence (mais elle est de taille) entre les points du vue du renard et de Rosen, c'est que pour le premier les hommes sont trop focalisés sur l'économie des biens pour prêter attention à leurs liens, alors que pour le second l'économie des liens constitue un préalable indispensable à une saine et juteuse économie des biens. 

05/10/2008

Quelle est votre identité numérique ?

Hier, j'évoquais avec mes enfants ma conviction quant à l'existence de passerelles entre les mondes. Sans entrer dans des considérations sophistiquées sur l'immanence et la transcendance, je leur racontai l'histoire de la dernière négociation d'Abraham, de son insistance pour acheter au prix fort, au vu et au su de tous, la grotte de Makpéla en face de Mamré pour enterrer son épouse Sarah. Je leur parlai du chêne de Mamré, le lieu où l'Eternel avait annoncé à Sarah qu'elle porterait descendance. Le lieu en face duquel elle aurait sa sépulture. Premier souffle, dernier souffle réunis autour de l'image verticale du chêne dont la ramure pointe vers le ciel et dont le tissu rhizomatique de racines plonge dans l'humus. Comme je n'y arrivais pas, je leur parlai des liens entre le monde réel et le monde virtuel, j'évoquai les travaux de sociétés testant leurs prototypes de produits sur Second Life avant de les commercialiser dans le monde réel. Naturellement, nous en vînmes à parler des avatars, ces dédoublements de nous-mêmes appelés à peupler les espaces virtuels. Et de là, nous basculâmes sur une discussion autour de la délicate question de l'identité

Alors, ce matin, quand, en consultant le blog de groupe Reflect, je suis tombé sur un billet d'Alexis Mons proposant de déterminer son identité numérique, je me suis dit que ça tombait pile poil. Le questionnaire est très bien présenté, même s'il est un peu long (il faut compter environ 20 minutes). En revanche, le cheminement proposé à travers les questions est passionnant. Il m'a donné à réfléchir à de multiples facettes de ma représentation sur le web. 

Voici les résulats me concernant :



Si la présentation des résultats peut surprendre en première instance, vous avez toujours le recours de vous référer à l'article fondateur de Dominique Cardon, sociologue au laboratoire Sense d'Orange Labs, sur les différentes typologies d'identités numériques. Passionnant !   

Ca vous tente ?

Si oui, cliquez ici et laissez-vous conduire.

Bonne découverte !

02/10/2008

Moment magique

A l'origine, il y a une réflexion qui me taraude sur le principe de création artistique. Est-ce pure excitation cérébrale, la fameuse cosa mentale du grand Léonard ou bien une histoire de roupignolles comme le suggère Cézanne ? Mon petit doigt me dit que la réponse n'est ni d'un côté, ni de l'autre, mais plutôt sur la passerelle qui fait sans cesse dialoguer la tête et les couilles.

Comme je ne me sens pas à faire un long exposé sur la question, j'ai pensé qu'une petite vidéo ferait sans doute mieux l'affaire. Car après tout, peu importe l'organe, pourvu qu'il reste l'organiste !

(Vidéo extraite du documentaire "The Art of Piano" réalisé par Vladimir Horowitz et présentant Glenn Gould interprétant J.-S. Bach)

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PS : merci Arthi pour m'avoir conduit à ce moment magique à travers un commentaire où il était question d'étincelle, de Glenn Gould et de miracle.

27/09/2008

Mécanisme de reconnaissance entre gens qui ne se connaissent pas

Handshake

Ah la "blogosphère" !

Samedi dernier, je découvre un billet sympa sur le blog de Tout pour elles. C'est sur les joies et les vicissitudes de la vie d'entrepreneur en solo. Comme je viens de passer 5 ans à vivre cette condition de self employed, forcément, je me sens concerné. Je témoigne de l'intérêt suscité à la lecture du billet en laissant un long, très long, commentaire. J'ai mis pas mal d'émotionnel dans ce commentaire. Aussi, je décide de le recycler sur mon blog et le publie sur cette tribune, ici.

Quelques jours plus tard, je reçois un courriel d'Hélène Desmas, responsable éditoriale de l'entreprise.com. Elle me dit avoir aimé le billet et me demande l'autorisation de le publier sur son site. Banco. 

Quelques heures plus tard, nouveau "ping" sur ma boîte courriel. Cette fois-ci, Hélène me fait savoir que l'article est en ligne sur le site de l'entreprise.com.   

Je reste émerveillé devant la dynamique en oeuvre. Un commentaire, un billet, deux à trois échanges de courriels entre personnes qui ne se connaissent pas, et hop, on tope. Done deal. Cela va tellement vite, que je ne sais même pas au juste quelle leçon en tirer.

Sérendipité, quand tu nous tiens.

22/09/2008

Sur une année d'université, un étudiant lira 8 livres en moyenne...

... mais pendant cette même durée, il lira 2.300 pages web et consultera 1.281 profils sur Facebook. C'est l'un des constats les plus frappants qui ressort de cette admirable vidéo réalisée par l'université du Kansas

Pour moi, le fait que cette vidéo émane d'une université américaine montre à quel point la crise de l'enseignement supérieur est profonde. Contrairement à ce que nos gouvernants veulent nous faire croire, le fait de nous synchroniser (de nous aligner, pour parler franglais) sur ce qui se pratique aux USA ne peut en aucun cas faire figure de panacée.

Car la crise de l'université est profonde. Elle renvoie tant à la chose enseignée qu'à la façon d'enseigner. Notre modèle repose sur des prémisses datant du Moyen-Age, époque depuis laquelle l'enjeu de l'enseignement universitaire à toujours été la transmission d'une denrée rare : le savoir. Depuis la naissance de la première université moderne à Bologne en 1088, l'enseignement supérieur a été codifié autour du principe d'unité de lieu (l'amphi) et d'unité de temps (le cours), où un expert (le professeur) transmet son savoir à un petit nombre d'élus (les étudiants). Ce modèle est cassé aujourd'hui. Désormais, le savoir est aisément accessible en dehors de l'université ; l'unité de lieu est rompue. La présence du professeur pour accéder à ce savoir est devenue facultative ; l'unité de temps est rompue. Car ce qui compte aujourd'hui, c'est plus, une fois que le savoir de base a été localisé, comprendre qui va m'aider à le contextualiser à mes besoins, à mon environnement, à mes désirs, à mes ambitions. En tant qu'étudiant, j'ai toujours besoin d'un professeur, pour m'aider à faire le tri, à filtrer, à contextualiser, à suggérer des passerelles, à me faire accoucher d'idées de mise en application. C'est un nouveau monde qui s'ouvre, un univers fait de connexions multiples avec des individus aux quatre coins du monde, d'interdisciplinarité et de sérendipité.

Bienvenue dans la Re-Renaissance !

__

PS : Si vous souhaitez continuer la conversation et que vous n'êtes pas rebuté(e) parl'anglais, je vous invite à vous rendre sur "Digital Ethnography", un blog lancé par l'Université du Kansas pour échanger spécialement sur ce thème.

21/09/2008

A l'âge de 38 ans, les ados d'aujourd'hui auront connu 14 emplois différents en moyenne

Il y a quelques jours, j'assistai à la réunion de rentrée en 3ème de mon fils de 13 (bientôt 14) ans. Les professeurs étaient en forme, plutôt dynamiques et motivants. Pourtant, on a quand même eu droit à quelques couplets sur l'air de "vos enfants sont des endormis", "c'est l'âge -et les hormones- qui veulent ça"... Je fais de mon mieux pour les observer, ces ados - les miens et ceux des autres. Et je n'ai pas l'impression qu'ils soient endormis. Je les trouve même plutôt passionnés pour ce qu'ils font. Si ce n'est que le monde dans lequel ils font germer leurs passions ne ressemble pas au mien. J'ai du mal à le comprendre, ce monde. C'est un peu comme si la différence d'âge entre nous -une génération- couvrait plusieurs années-lumière. 

Ci-dessous une petite vidéo intelligente pour mieux comprendre *** LEUR *** monde et la mise au défi qui en résulte, en matière d'enseignement.

Bienvenue dans un monde diffracté par l'usage des technologies !

20/09/2008

Mon expérience de créateur d'entreprise en solo

Ecluse (1) Depuis quelques temps, je ne sais pas pourquoi, je me lève tôt. Alors, dans l'attente du lever du jour, dans un appartement où tout le monde dort, je trompe mon ennui en lisant ou en me baladant sur le net. C'est justement ce que j'ai fait ce matin. Un petit tour sur ma boîte aux lettres. J'y relève notification de l'interview de Marc Traverson dans "L'entreprise.com" sur le thème "Surmonter l'échec d'une création d'entreprise".

La journaliste qui pose les questions est Corinne Dillenseger. Naviguant de lien en lien, je finis pas mouiller sur son blog : Tout pour elles. Je mets pied à terre et me balade entre les billets. Après une pause rires autour d'un sketch de Florence Foresti, je m'arrête sur les résultats d'un questionnaire intitulé "Le travail -indépendant- et vous". Je trouve l'enchaînement des questions excellent. Quant aux réponses... je m'identifie à fond ! Je n'en crois pas mes mirettes. Emporté par l'enthousiasme, me voilà soudain porté à relater ma propre expérience : j'écris le commentaire le plus long qui se puisse concevoir. Tout d'une traite. C'est un véritable soulagement, un défouloir. Il y a un beau substantif portugais pour dire ce que je ressens : desabafo. Le mot traduit ce qui se passe quand, alors que la coupe est pleine, vous ouvrez les écluses, vous ôtez la bonde.

Voici donc de larges extraits du commentaire laissé sur le site de Tout pour elles.

[Jusqu'à très récemment,] je travaillais moi-même en solo comme consultant en processus de vente pour entreprises de hight-tech. Depuis plus de 5 ans et cela marchait fort bien.

Lève tôt (depuis peu) et couche-tard (depuis longtemps), j'avais fait l'acquisition d'un studio à quelques pas de chez pour moi pour disposer d'un espace autonome de travail. Mes clients étaient sympas, gratifiants, réguliers dans le paiement de mes factures et n'hésitaient pas à me recommander auprès de leur réseau. Le bonheur !

Comme l'activité était intense, les repas étaient irréguliers. J'ai beaucoup aimé l'indépendance & l'autonomie. J'ai adoré notamment la liberté exquise de choisir ses clients, le pouvoir de dire "non" à un client dont certains attributs comportementaux ou éthiques seraient en opposition avec mes valeurs.

Voilà pour le côté fleuri et rose bonbon. Car il y a un autre versant à la médaille. La question 11 du questionnaire stipule : "Quelles sont les 3 choses qui vous dérangent le plus ?" Les réponses sont : la solitude en 1, l'administratif en 2 et l'incompréhension de l'entourage en 3. Je n'aurais pas dit mieux !

Voici quelques anecdotes à ce(s) sujet(s).

Sur l'incompréhension de l'entourage, d'abord. Avant même que je ne démarre mon activité en solo, lors d'un repas de famille un dimanche midi, mon beau-père me prend à parti dans un coin du jardin. Et là, sans préavis, il me balance cette phrase : "Vous n'êtes qu'un irresponsable. De quel droit vous premettez-vous de quitter votre bonne place (de salarié en entreprise, NDLR) ? Je vous rappelle que vous avez charge de famille". Pan sur le bec. Il ne connaissait pas l'objet de ma nouvelle activité et n'avait aucune idée des sentiments qui m'animaient -joie de démarrer à mon compte, angoisse de faillir, fébrilité devant les premiers prospects, difficulté à passer du costume de salarié à celui de "patron". Mais une chose est sûre : en trois coups de cuiller à pot, il venait de me "démolir".

Sur l'administratif maintenant. Quelques semaines plus tard, alors que les statuts venaient à peine d'être déposés (et agréés) et que je démarrais cahin-caha ma recherche de clients, je reçois un avis me signifiant le passage de l'huissier pour saisie. J'aurais soi-disant omis de m'acquitter de la TVA. Bon... Ce n'était qu'une malencontreuse erreur et tout s'est bien terminé sans que le serviteur de la loi n'ait eu à se déplacer. N'empêche ! On a beau dire, on a beau faire, cela jette un froid. Et pour moi, le message était clair. L'administration de mon pays venait d'afficher la couleur. Elle serait mon ennemi, guettant sournoisement ma défaillance. Une ombre grise derrière mon dos, sans visage, mais avec de très nombreux formulaires "cerfa" moches à pleurer. Mais pourquoi ce choix de couleurs hideuses comme le caca d'oie ou le bistre ? Et la rhétorique... comment dire... abstruse ? emberlificotée ? pompeuse ? Bref. En un mot comme en cent : "imbitable".

La solitude enfin...................................................

Le voilà le grand mal qui guette le créateur d'entreprise en solo. Les deux premières années, je n'y ai pas trop prêté attention. Trop occupé. Je travaillais 7 jours sur 7, quelques nuits en sus, pour faire bonne figure malgré les cernes sous les yeux. Bref, je n'avais pas le temps de me retourner. Au sens propre du terme. Conscient que le rythme que je m'imposais ne me menait nulle part, je calmai la cadence en année 3. Je décidai d'être indulgent vis-à-vis de moi et de rompre une fois pour toutes avec l'exigence productiviste que je m'étais auto-infligée. Je m'octroyais donc quelques plages de répit : des week-ends en famille, voire -ô luxe suprême- des parenthèses ciné en plein milieu de la semaine... Enfin, je prenais le temps de me retourner. Mais c'est à ce moment-là justement, en me retournant, que je fis une découverte qui me laissa pantois : personne ne m'avait suivi. J'étais seul. Et comme il régnait autour de moi une incompréhension polie autour de ce que je faisais, à la solitude bien réelle vint s'ajouter quelque chose d'encore plus difficile à supporter. J'ai nommé le "sentiment de solitude". Vous savez, je parle de cette amertume dans la bouche qui vous incite à vous enfermer dans votre mutisme à coups de "à quoi bon", "de toutes façons, tout le monde se fiche de mes états d'âme", "personne ne cherche à me comprendre". Bref, la litanie ennuyeuse du mal-aimé.

Voilà pourquoi, après cinq ans de travail en solo comme créateur de micro-entreprise, je décide de "casser" le jouet que j'avais mis, au démarrage, tant d'enthousiasme à créer. Je reviens dans le salariat. Sur les 5 années passées, mon bilan est en demi-teinte. Oui, c'est génial de se sentir libre de dire "oui" ou "non" à un client, mais que la solitude est lourde à porter et comme il est difficile de supporter le sentiment d'être en marge de la "vie réelle".

Enfin, je voudrais terminer sur une note de desabafo, de colère dépitée. Après avoir côtoyé l'administration de près, je peux affirmer en toute connaissance de cause, que les plus hautes instances de notre pays n'aiment pas les créateurs d'entreprise. Car comment expliquer, sinon, qu'un gérant non salarié de SARL -ce que j'étais- doive payer dès le début de l'année civile l'impôt sur les sociétés au titre de revenus qu'il n'a pas encore encaissés ? Comment expliquer que l'administration exige de moi le versement d'un salaire (alors que je suis statutairement non salarié), si ce n'est parce qu'en me rémunérant sur les seuls dividendes (le fruit du capital), je paierais moins d'impôts et de charges que si je me versais un salaire (le fruit du travail) ?

Il faudra bien un jour que quelqu'un se lève et clame haut et fort la vérité sur cette question : dans notre pays, les revenus du capital et de la rente sont moins taxés que ceux du travail. Or, c'est bien connu, la fiscalité est le reflet des valeurs de la classe dominante. C'est le prisme où se dévoilent ses inclinations d'un côté, son mépris et ses détestations de l'autre. Les hommes d'état qui font mine aujourd'hui d'être du côté du travail sont des bonimenteurs, des bateleurs sans vergogne. La droite qui nous gouverne est du côté du capital, du patrimoine et de la rente. C'était le cas au XIXème siècle, c'est toujours le cas. Plus décomplexée que jamais, n'a-t-elle pas atteint le summum du mépris avec la loi dite du "bouclier fiscal" ? Car ne s'agit-il pas là d'un moyen de plus de complaire les foyers dont les revenus du travail sont modestes voire nuls au regard de leur patrimoine, donc de leur capital ? Enfin, ne croyez-vous pas qu'un président authentiquement désireux de promouvoir le travail eût plutôt choisi de plafonner l'impôt des personnes physiques n'ayant, pour toute source de revenu, que le fruit de leur travail ?

--

PS : le présent billet a été repris sous une forme abrégée dans l'Entreprise.com. C'est ici.

13/09/2008

Révélation à vélo

Fausto Coppi 

Epoustouflant, ébouriffant... Les qualificatifs me manquent pour vous dire combien j'ai adoré la lecture des Forcenés de Philippe Bordas. Et pourtant, en première approche, rien ne me prédisposait à aimer ce livre. Il y est question de vélo. Le vélo et moi, ça fait deux. Moi, quand j'étais môme, j'étais plutôt foot. Pas par snobisme. Simplement par commodité. Quand, petit, on souffre d'asthme et qu'on vit dans une région où le plat est un concept abstrait abordé uniquement en cours de maths, le vélo, c'est un peu comme l'interdit absolu. Une figure de l'impossible. Trop douloureux. Trop de souffrance.

Il y avait bien pourtant dans ma classe de CE1 un gamin qui s'appelait Lauredi, dont le paternel tenait une buvette en face de l'hippodrome. Je me souviens encore du regard de mon père quand je lui présentai la photo de la classe et que je lui indiquais le nom et le prénom de chaque enfant. En m'entendant prononcer le nom de Lauredi, je vis son visage s'illuminer. "Lauredi... Le fils de Nello Lauredi ?" me demanda-t-il avec émotion. Oui. C'était ça, comme je devais l'apprendre un peu plus tard, renseignements pris. C'était bien le fils de Nello Lauredi, coureur du Tour de France dans les années qui suivirent la Libération.   

Dans son palmarès, une 6ème place au Paris-Roubaix édition 1956...

Mais que diable venait faire un fils du soleil, un émigré de Toscane dans l'enfer des pavés du Nord ?

C'est là le passage qui m'a le plus fasciné dans le livre de Philippe Bordas. Car sans crier gare, l'ancien journaliste sportif de l'Equipe se lance dans une dérive hallucinée associant dans un corps à corps inattendu l'épreuve sportive d'un côté, la vocation de Jérémie et la Kabbale, de l'autre. Le cahin-caha et le tohu-bohu sont au rendez-vous, prière de libérer le passage. A noter du reste une connivence certaine entre ces deux expressions : la présence simultanée du "h" dédoublé, comme dans le tétragramme divin.

Car voilà, pour reprendre les termes de l'auteur, le tohu en hébreu serait "le mal qui jette l'homme dans la confusion" (page 81, chez Fayard). Et le mal, c'est la Nord. "Et l`Éternel me dit : c'est du septentrion que la calamité se répandra sur tous les habitants du pays" (Jérémie 1, 14).

On parle bien de l'enfer du Nord, de ces pavés qui brisent les élans et éreintent les ambitions les mieux trempées. C'est là, dans ces décors chaotiques du pays chti' que la noblesse des classes popu', que les dandys aux muscles découplés et à l'envie rageuse iront jusqu'au bout d'eux-mêmes.  

C'était un autre temps aussi. Celui où existait encore un prolétariat qui se faisait bouffer les tripes et les poumons à l'usine ou à la mine. Pour eux, le cyclisme c'était la rédemption, la sortie par le haut vers la lumière et l'air libre.

Car le cyclisme, ce n'est pas pour les gars des cités d'aujourd'hui. "Douleur maximale. Salaire moyen. Sex appeal nul" (p. 113) . Ce n'est pas pour la bourgeoisie, non plus. Et ce à quelqu'époque que ce soit. Bordas est formel : "aucun champion français ne sort de la classe moyenne - qui cède la maîtrise du corps contre la jouissance des objets" (p. 115). Le vélo, c'est pour les sans-grades, les va-nu-pieds, les gueules cassées du progrès, les réprouvés de l'ascension sociale. C'est le sport d'une joyeuse bande d'exaltés, d'insensés, de têtes brûlées et de mollets conquérants que la proximité de l'enfer fait sourire. 

01/09/2008

Le double secret de Pénélope

Ulysse_et_penelope

Imaginez un peu la situation. Vous vous êtes morfondue dans l'attente du retour de l'être aimé, parti à la guerre. Vous vous êtes consacrée corps et âme à votre fils. Vous l'avez vu grandir. Vous avez assisté, admirative, à la transformation des lignes de son corps. Vous avez épié les changements dans la tonalité et la profondeur de sa voix. Pour meubler votre attente, vous avez donné le sein à une jeune fille des environs. En offrant votre poitrine à cette enfant, vous avez donné symboliquement une soeur à votre fils.

Vingt années d'attente angoissée se sont écoulées. Dans votre maison, de ravissants jeunes hommes se sont installés. Ils n'ont qu'un désir : vous voir succomber à leurs avances empressées. Vous résistez. Alors, pour tromper leur attente déçue, ils s'adonnent aux jeux de l'amour avec les servantes. Ce ne sont que rires, baisers, ripailles, jeux. Votre fille de lait vole d'un bras à l'autre, toute à l'ivresse de sa découverte des plaisirs de la chair. Votre fils, lui, semble bouder ces élans.

Et puis voilà qu'un inconnu affublé en mendiant déboule chez vous sans crier gare. Il réclame l'hospitalité avec autorité. En moins de 24 heures, il sème la mort et la désolation dans votre logis. Il massacre tous ceux qui vous courtisaient. Pire ! Il entraîne votre fils dans cette orgie de sang en le sommant de tuer les servantes. Ce dernier s'exécute et exécute sans barguigner. Il pousse même l'obéissance à son comble d'ignominie en choisissant pour les jeunes femmes une mort odieuse : la pendaison.

Leur forfait accompli, le mendiant se présente à vous. L'inconnu décline son identité ; il affirme être votre époux. Après une partie de fleuret moucheté pour valider qu'il s'agit bien de l'homme qui vous a laissé il y a 20 ans pour partir à la guerre, vous vous donnez à lui pour une longue étreinte qui durera toute la nuit.

Est-ce bien raisonnable ? Quelle femme ouvrira le cercle de ses bras à un homme qui aurait massacré plus de 100 personnes sous son toit (108 exactement), fût-il son mari ? Quelle femme supportera l'idée que son fils unique tue sans coup férir une cinquantaine de servantes, parmi lesquelles sa soeur de lait ? 

C'est pourtant là l'histoire du retour d'Ulysse à Ithaque. Il extermine les prétendants et entraîne Télémaque à tuer les servantes, au nombre desquelles figure Mélantho, la "perle noire" à qui Pénélope a généreusement offert son sein et son amour de mère.

Pourtant, je n'entends pas remettre en cause ce qui est écrit. Je veux croire que Pénélope et Ulysse se sont aimés d'un amour vrai et que leur étreinte se sera prolongée jusqu'au petit matin.

Mais voilà. Pénélope est une taiseuse. Elle est rusée aussi, tout comme son Ulysse. Il y aurait donc des passages manquants, volontairement tus. D'abord, il me semble que par fidélité à la parole de son homme, Pénélope a été infidèle. Ulysse revient après 20 années d'absence. Le fils de leur union, Télémaque a donc au moins 19 ans lors du retour de son père. Comme rien ne dit qu'il est glabre, il doit porter barbe. Or, depuis que Télémaque a du poil aux joues, Pénélope est affranchie de l'obligation de fidélité prononcée au moment du départ d'Ulysse pour Troie. J'imagine que Pénélope, experte dans l'utilisation de la navette, aura goûté au plaisir de chair avec chacun des prétendants. En s'offrant à chacun d'eux, elle s'épargnait la triste obligation de jeter son dévolu sur l'un en particulier. De retour de la guerre, Ulysse traîne trop sur les flots ou dans des bras ensorcelants. Il trompe Pénélope. Elle le trompe. Nul n'est dupe. Sans mot dire, les époux savent qu'il vaut mieux s'épargner mutuellement des tracas inutiles. Vivants, les prétendants ajouteraient trop de variantes au récit, l'emberlificoteraient. Alors Ulysse, qui aura été reconnu immediatement par sa femme avant même d'avoir franchi l'huis, devra s'acquitter de cette sinistre obligation de tuer ceux qui auront aidé son épouse à tromper l'ennui d'Ithaque. Pénélope infidèle... Cette idée est aussi au coeur de Naissance de l'Odyssée de Jean Giono.

Quant au deuxième secret, il touche à Mélantho, la fille de lait. Pénélope ne pourrait pas se faire à l'idée qu'elle soit pendue et a fortiori des mains de son propre fils. J'imagine, à l'image de l'hypothèse émise par Annie Leclerc dans Toi, Pénélope que la reine d'Ithaque l'aura cachée en un lieu connu d'elle seule.  

Pour que l'amour soit plein, Pénélope doit tromper Ulysse et Ulysse doit faire taire les prétendants. Fidèle, Pénélope serait toute rancoeur. Elle trompe Ulysse donc. Dans sa chair et par sa malice. Avec ses lèvres, toujours, quand elle embrasse d'autres bouches comme quand elle se tait et préserve ses secrets.

Homère lui-même ne nous prévient-il pas en nous laissant entendre qu'en matière de ruse, de mètis, le subtil Ulysse ne connaît qu'un maître : son épouse Pénélope ?

--

PS - Un immense merci pour Hélène de m'avoir fait découvrir Toi, Pénélope. Je me suis régalé à la lecture de ce petit livre.

Crédit iconographique : Ulysse et Pénélope de Miguel Escrihuela.

20/08/2008

L'olivier : briseur du temps & bâtisseur d'espace

Olivier  

Lundi matin. Reprise du travail après trois semaines de vacances sur les rives de la Méditerranée. Trois semaines à gambader entre les cistes, les arbousiers, les pins laricio en Corse ou leurs homologues d'Alep près des Baux. Trois semaines à m'énivrer des fragrances de l'immortelle, à étancher ma soif et mon désir d'amertume en cueillant des mûres, très précoces cette année. Et puis bien sûr, il y a ces deux inséparables du paysage méridional : le cyprès et l'olivier.

Alors que je roule vers l'aéroport, le moral en berne à la perspective de devoir affronter la pluie irlandaise, j'allume la radio. Je tombe sur la rediffusion d'une conférence de Jean-Pierre Vernant sur Ulysse au Collège de France. L'anthropologue raconte le retour du héros à Ithaque. Il relate le sort qu'Athéna jette sur Ulysse. Elle travestit ses traits et le transforme en mendiant, vêtu de haillons. Ainsi accoutré, il est méconnaissable à tous, y compris à son fils et à sa femme Pénélope. Après le massacre des prétendants, Ulysse révèle son identité à Pénélope. Mais sa femme reste incrédule.

Le voile sera levé pourtant. Pas par Ulysse, tout désemparé, soudain dépourvu de sa ruse légendaire. Par Pénélope. C'est elle qui dénouera l'embarras en évoquant avec malice un secret connu des seuls époux. En demandant de placer hors les murs le lit conjugal, Pénélope feint d'ignorer que ce lit est inamovible. Ulysse - car c'est lui qui a fabriqué le lit - a bâti la couche nuptiale sur un pied d'olivier plongeant profondément ses racines dans la terre d'Ithaque.

Ainsi, quand il entend Pénélope demander avec légèreté de déplacer le lit, Ulysse panique. Il s'émeut, bafouille certainement. Pénélope retrouve son époux dans son trouble. L'alliance d'amour peut être scellée à nouveau dans cette reconnaissance. Cette dernière tisse sa toile sur les nouures de l'arbre séculaire, de l'olivier. Les 20 années d'errance sont abolies. La guerre de Troie n'a pas eu lieu. Et pour bien marquer cet effacement de la durée, Athéna fera durer la nuit des retrouvailles en retardant l'arrivée de l'aube.

Autour de l'olivier, l'ancrage à la terre, l'abolition de la durée et l'amour recommencé.   

20/07/2008

La fleur et l'enfant

Desert 

Dans le désert du Neguev, au sommet d'une dune battue par les vents et éreintée par la sécheresse, il y a un enfant qui parle à une rose de Jéricho. La fleur est rabougrie et tend vers l'enfant ses doigts de sorcière desséchés comme une mamelle de femme prématurément vieillie à force d'avoir donné la vie et trop offert le sein. L'enfant sonde la rose et lui demande : " S'il était en mon pouvoir de faire crever le ciel, de l'égoutter, de l'essorer pour que l'eau vienne se déverser sur toi, que ferais-tu de ce présent ?" La fleur répondit : " Je me ferais plus haute et plus grande pour être vue de plus loin ; je deviendrais ainsi un repère pour les voyageurs égarés. " Cette réponse ne plut pas à l’enfant. Il s'en alla.

Le lendemain, l'enfant revint au même endroit, retrouva la rose de Jéricho, se pencha vers elle délicatement et lui posa la même question. Cette fois, la fleur répondit : "Je ferai éclore une fleur brillante et colorée, si éclatante qu'elle serait visible aussi la nuit. Ainsi, je pourrai guider les méharées qui traversent la région quand, à la nuit tombée, la température devient supportable aux hommes". L'enfant grimaça de dépit et s'en alla à nouveau.

Quelques jours s'écoulèrent. La rose se ratatinait de tristesse de ne pas avoir eu l'heur de plaire à l'enfant. Elle se demandait si elle aurait à nouveau l'occasion de le revoir. Après tout, dans le désert, les opportunités de rencontrer des gens sont rares. Et puis, quand on est une fleur, il est inhabituel qu'un humain - même de petite taille - s'intéresse à soi. 

Pourtant, quand l'enfant revint finalement, la fleur ne voulut pas montrer combien il lui avait manqué. Elle affecta la plus souveraine indifférence. L'enfant, obstiné, lui reposa même question. Mais cette fois, la rose de Jéricho feignit l'exaspération et lui répondit : "Tu m'énerves avec cette question idiote. Tu n'es qu'un gamin sans jugeote... Et quand bien même tu serais un homme formé... Personne ne sait faire tomber la pluie dans ce maudit pays où seuls pullulent les scorpions et les faibles d'esprit. Pourtant, je voudrais te faire une confidence. Si, par le plus grand des hasards, de l'eau venait à s'écouler en abondance sur ma tige, je m'abandonnerais au plaisir d'être baignée, j'exhalerais un parfum capiteux pour moi toute seule, je jouirais de me sentir belle et désirable. Et tant pis s'il n'y a personne pour en profiter. Je saurai me suffire à moi-même."

La réponse plut à l'enfant. Il détacha la gourde de sa ceinture et en déversa le contenu sur la rose de Jéricho. L'espace d'un instant, l'eau épousa les formes de la fleur. Puis, l'enfant rappela à la fleur son engagement. Cette dernière dégagea alors un parfum merveilleux, une fragrance inédite. Et son bonheur était si manifeste, que le vent venait parfois voler un peu de son odeur délicieuse et la conduire aux narines des voyageurs.

C'est ainsi qu'à cause d'un petit enfant curieux et des facéties du vent, la dune fut baptisée d'un nom arabe signifiant "le nard du sable". Désormais, lorsque les voyageurs s'approchent de la dune, leurs narines se dilatent, ils ferment les yeux et ils se délectent d'un parfum étrange leur évoquant le corps nu des femmes et la douceur d'une étreinte. Un sourire rêveur se dessine alors sur leurs lèvres.

Plus tard, quand ils se reposeront à la nuit tombée dans les caravansérails des cités marchandes, ils raconteront à qui veut bien les écouter, l'histoire de ce petit enfant du désert qui connaissait si bien la valeur d'un cadeau et le moment de le donner.                   

 

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Sur ma table de chevet

  • Mario Vargas Llosa: Tours et détours de la vilaine fille (ISBN 2-07-078083-X)
    Elle est l'archétype de la garce ; il est l'emblème du ballot. Pourtant, à eux deux, ils tissent une admirable histoire d'amour, sans la moindre mièvrerie ("huachaferia" en limésien, traduit en "cucuterie" dans le livre). (****)
  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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