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octobre 2007

27/10/2007

Histoires baroques sous les tropiques

Pelourinho_salvador_da_bahiaDans un ouvrage récent intitulé La peste et l'orgie, le sociologue Giuliano da Empoli émet la thèse comme quoi le monde ne ne va pas vers toujours plus d'américanisation. Non, selon lui, le monde se brésilianise. C'est la victoire de Dionysos sur Prométhée. Fini le temps de la sueur, des lève-tôt et des gagne-petit ; voici venu le temps baroque du "vitalisme désordonné". C'est le triomphe du masque, l'avènement du culte de l'instant, du corps et de sa mise en spectacle. Stakhanov est mort ; vive Paris Hilton. Il n'y a plus de but et pas plus de scénario. Eros & Thanatos se retouvent ensemble pour mener la sarabande. Peu importe le lendemain, pourvu que le présent livre sa part de jouissance. Dans le monde brésilianisé de Giuliano da Empoli, il y aura toujours de la sueur demain, mais ce sera plus celle de notre corps ployé sous le joug du travail salarié ; ce sera celle de nos corps déjantés dansant sur des rythmes endiablés.

Endiablés, justement. La lecture de La peste et l'orgie m'a rappelé le séjour effectué il y a vingt ans au Brésil. J'y étais allé pour rejoindre ma belle, alors en mission à Rio de Janeiro. Ce fut pour moi une expérience étrange, un mélange de peur, de joie, de jubilation et de détestation. Je me souviens notamment de ces 2 jours passés à Salvador da Bahia de Todos os Santos (communément appelée Bahia) sous une pluie diluvienne. Nous étions logés dans la splendide pousada du Convento do Carmo (Couvent du Carme) sise au coeur même de la vieille ville baroque, sur la falaise qui domine l'océan. Dès le premier soir, alors que nous étions tout à la hâte de voir la ville, nous sortîmes de l'hôtel au mépris des recommandations contraires de la réception. Nous fûmes happés par l'obscurité. Je ne sais pas pourquoi, sous les tropiques, je trouve le noir de la nuit pesant. Il n'est pas uniquement couleur, il a aussi une consistance. Il n'y avait personne dans la rue ; nos pieds butaient sur les pavés lourds et irréguliers. Nous sommes entrés dans le premier estaminet ouvert que nous ayons trouvé. A peine entrés, une voix tonna : "Tiens, justement au moment où nous parlions du Diable, voilà qu'il pointe le bout de son nez". L'homme qui venait de parler me regardait fixement, laissant peu de place au doute. Me voilà promu en Exu (prononcer "échou"), l'orixa (prononcer "oricha") africaine connectée à la figure du Diable dans l'Eglise catholique. En réalité, Exu est une divinité ambiguë : il est irascible, vaniteux, sensuel, indécent et provocateur. Il ressemble assez au Dionysos des Grecs anciens. Dès le premier soir, nous étions plongés dans l'univers inquiétant du candomblé.

Mais le lendemain allait nous réserver d'autres surprises. Le matin, alors que nous nous baladions dans les travées du mercado modelo, un marché couvert sur le port, je découvris le prix de la misère. Des femmes splendides offraient leurs charmes pour tromper la faim. Il me fallut peu de temps pour comprendre les règles de cet échange : l'échauffement des sens se troquait contre une bière sur la terrasse en rotonde, la totale, elle, se monnayait contre un repas au restaurant.

L'après-midi, à l'heure bénie de la sieste, je sors faire un tour à la place du Pelourinho (place du Pilori), le coeur emblématique de la ville. Dans ce superbe ensemble baroque de maisons polychromes, à deux pas de la maison de Jorge Amado, j'avise la présence d'un bar à l'étage. Il est tenu par un Français avec un look à la Antoine. Je prends un tabouret, commande l'inévitable caipirinha et me laisse bercer au son de la musique d'ambiance. Assise à côté de moi, il y a (encore) une superbe jeune femme. Je dois reconnaître à ce propos que, de toutes les villes que j'ai visitées au monde, je n'ai jamais été aussi frappé par la beauté des corps qu'à Bahia.

Brasilianit_adenor_gondimMais revenons à cette jeune femme. Elle pose sur le zinc une boîte de pilules contraceptives, en extrait la notice, la tend au barman et lui demande de la lui lire. C'est la permière fois qu'elle doit prendre la pilule. A la question du barman de savoir si elle vient de se fixer avec un garçon, elle explique qu'il n'en est rien. En réalité, dit-elle, elle vient de se faire expulser de son appartement, faute d'avoir pu payer les derniers loyers. Résultat, elle se trouve à la rue. Désormais, pour le confort d'un toit pour la nuit, il va lui falloir monnayer ses charmes. D'où la pilule. Il n'y a pas d'émotion dans sa voix. Au contraire, elle évoque son sort en riant. La conversation roule. C'est tout juste si ses voisins de comptoir ne la félicitent pas. Chacun y va de son couplet sur l'art et la manière d'alpaguer le bon miché. Seul le barman la mettra en garde contre le risque de maladie. Tout en lui lisant la notice d'utilisation de la pilule, il lui recommande d'exiger l'emploi de capotes chez ses partenaires.

Elle, continue de rire.

--

Note : Voici quelques sites d'intérêt sur Bahia (en portugais).

22/10/2007

Ritournelle

Femme_en_bleu_londresSamedi dernier, je me suis rendu avec mon grand fils M. à un atelier d'écriture. C'était une première pour lui comme pour moi. Au total, nous étions un petit groupe de 7 personnes : 5 femmes et nous deux. La session était animée par Nadine Fontaine et se tenait dans les locaux de la librairie "Les mots en marge" à la Garenne-Colombes.

La règle du jeu était simple. Nadine nous donna une liste comprenant une dizaine d'incipit de livres. Il appartenait ensuite à chaun de nous de choisir la phrase qui nous insipirait le plus et de composer à partir d'elle une histoire. Nous disposions pour ce faire d'une demi-heure. A l'issue de ce temps, chacun lirait son histoire devant le groupe.

Ecrire une histoire à partir de (presque) rien, est une chose. Mais croyez-moi, la lire devant une audience d'inconnus, c'est tout sauf aisé. 

J'avais choisi la phrase : "Tu connais la chanson : Bleu, bleu, l'amour est bleu". Elle me disait quelque chose ; j'avais confusément l'impression de l'avoir lue récemment. Au-delà de cette impression de déjà-vu, elle m'inspirait. Un flot d'images parcourut mon esprit. Des images de fête surtout. De danse et de soleil. Je me mis immédiatement à écrire. Et voilà ce que ça donna :

Non. Je ne connaissais pas cette chanson. Bleu, bleu... Pourtant, tout le monde en sifflotait l'air. Bleu, bleu... Algo azul, algo prestado...Comme un jour de mariage en Espagne. Tu porteras sur toi quelque chose de bleu, mais tu ne seras pas empruntée. Tu souriras ; tu te laisseras aller. Et puis le bleu te va si bien. Oui, l'amour est bleu. Comme une orange, dira le poète. Comme un saphir, comme un ambassadeur en goguette. Car il y aura une cérémonie avec beaucoup d'invités. Ils seront amidonnés et carapaçonnés. Elles, porteront corsets, boléros et mantilles. Mais le bleu, toi seul le porteras. Eclatant. Coruscant. Brillant. Tourbillonnant comme cette valse étourdissante que tu interprèteras une rose aux lèvres. L'amour est bleu, dit la chanson. L'amour est taquin quand il virevolte comme toi sur la piste ; il est facétieux comme le rire d'un enfant qui vient de faire une farce. L'amour est canaille comme le bleu est canard. Tu te laisses emporter par le vertige de la danse. Un, dos... Paso doble... Tu redoubles de virtuosité. Bleu, bleu... Oui, j'ai été un bleu de te laisser dans les bras de Rafael. Pourtant, combien de fois ai-je rêvé de toi dans mes nuits sans sommeil. Combien de fois ai-je désiré t'enlever pour voyager ensemble au pays des roses bleues. Mais voilà. Je n'ai jamais su te dire mon désir. Rafael a su, lui. Il a volé mes rêves et les a mis en paroles de miel. Il a versé l'onguent de la séduction au creux de ton oreille et il a pris ta bouche. Le reste n'était qu'affaire de formalités et de papiers. Bleu, bleu, l'amour est bleu. Tu changes de partenaire. Tu as toujours le sourire aux lèvres ; tu jubiles. Tu te déploies. Tu resplendis. Moi, je suis là au fond de la salle, qui t'observe. Je suis ton fichu bleu sur la piste et il me donne le tournis. Bleu, bleu, l'amour est bleu. La nuit est noire maintenant. Je suis un peu gris. Je rentre chez moi.

Voilà.

Après la lecture de chacun de nos textes, je demeurais épaté par l'extraordinaire diversité des styles. C'est fascinant de voir combien nos perceptions du réel sont polychromes ; il n'y en a pas deux qui se ressemblent.

A la fin de l'atelier, nous demandâmes à Nadine de nous révéler la source de ses incipit. Bleu, bleu, l'amour est bleu est la première phrase du dernier roman de Lyonel Trouillot : "L'amour avant que j'oublie". Ca parle d'amour. De désenchantement, aussi. Mais d'amour, assurément et sans détour. Avec constance. Comme dans une ritournelle.

--

PS - Pour celles et ceux d'entre vous qui souhaiteraient en savoir plus sur "L'amour avant que j'oublie", j'ai trouvé une jolie critique sur le blog des livres. C'est ici.

18/10/2007

ADN : émerveillement et écoeurement

Twin_towers_guangzhouSi un jour on m'avait dit que j'éprouverais, à quelques semaines d'intervalle, des sentiments aussi contradictoires que l'émerveillement et la honte à cause de l'acide désoxyribonucléique, communément appelé ADN, je ne l'aurais pas cru.

C'est pourtant très exactement ce qui s'est passé.

Premier acte. C'était lors d'une nuit sans sommeil à Minneapolis. Alors que j'effectuais des recherches sur les twin cities (littéralement les villes jumelles, mais aussi expression usitée aux Etats-Unis pour désigner plus spécifiquement les agglomérations de Saint Paul et de Minneapolis), je tombai sur le projet de construction des twin towers de Canton. Je restai bouche bée devant l'audace de la forme et le génie dont il fallait faire preuve pour concilier esthétique et technique à un tel degré d'exigence. Je fus tout aussi surpris de constater que l'architecte qui avait remporté le projet était français : Hervé Tordjman. Son nom m'était inconnu. Bon OK, je ne suis pas un expert en architecture. Loin s'en faut. Mais bon. Des noms comme Jean Nouvel, Christian de Portzamparc ou Roland Castro ne m'étaient pas inconnus. En revanche, celui d'Hervé Tordjman l'était pour moi. Renseignement pris, je découvrais que Tordjman s'était inspiré de la double hélice de l'ADN pour dessiner ses tours jumelles. Visionnaire et élégant à souhait. Alain de Botton, dont le livre l'architecture du bonheur vient d'être traduit en français, doit jubiler !

Deuxième acte. Retour en France après de multiples déplacements dans tous les sens. Et là, je découvre que les hommes politiques que nous avons portés au pouvoir en mai ont des visées tout aussi audacieuses autour de l'utilisation de la molécule d'ADN. Malheureusement, contrairement aux tours de Canton, ces constructions mentales - et bientôt intégrées dans les lois de la République - manquent singulièrement de beauté. Je trouve même qu'elles laissent un arrière-goût infect dans la bouche et dans l'esprit. 

16/10/2007

Le sosie de l'homme blessé

Courbet_lhomme_blessTout a commencé ce matin avec ce commentaire laissé par Fanny selon lequel Gustave Courbet ressemblerait à Johnny Depp. A sa lecture, je fus surpris, car cela ne m'avait pas frappé. Alors, j'ai effectué une petite recherche. Et il est vrai que j'ai trouvé un ou deux clichés de l'acteur où j'ai pu déceler une certaine ressemblance avec le peintre. Pourtant, je restais partagé entre deux impressions contradictoires. D'un côté, je sentais confusément que Fanny avait sans doute vu juste sur l'existence d'un sosie contemporain de Courbet. Mais d'un autre, je restais peu convaincu de la capacité de Johnny Depp - pourtant un acteur que j'adore - à jouer ce rôle.

Le reste de la journée devait s'écouler sans heurt ; j'oubliai mes élucubrations matinales (pardon pour le pléonasme) sur le sosie de Courbet.

Le soir venu, cependant, je décidai de reprendre mes investigations. Et c'est en me baladant sur le site de Momina que je pus tirer les choses au clair. A la page consacrée à Courbet, Momina imagine le dialogue entre un homme et une femme alors qu'ils contemplent l'autoportrait de l'artiste en homme blessé :

- C'est vraiment ton type d'homme, Courbet ?
- Insolent et beau... que demander de mieux ?

Jaloux de l'intérêt qu'elle porte au défunt, il la tire par la manche vers une autre salle. Elle jette un ultime regard au peintre et se dit qu'elle devrait passer une annonce. "Cherche sosie de L'homme blessé. Envoyer photo et coordonnées. Réponse assurée."

C'est en lisant ces lignes que je compris qu'il fallait poursuivre assidument les recherches. Et à force de persévérance, je crois avoir identifié la doublure contemporaine de Gustave Courbet. C'était bien dans le monde du cinéma qu'il fallait chercher. Et même tout près de Johnny Depp, puisqu'il lui donne la réplique dans "Pirates des Caraïbes". J'ai désigné le bel & ténébreux Orlando Bloom.

Courbet_et_orlando_bloom Saisissant, non ?

14/10/2007

Fulgurances

Courbet_dsesprIncroyable ! Je n'en crois pas mes yeux !

Je viens de sortir du Grand Palais où j'ai parcouru à grandes enjambées les différentes salles de l'exposition consacrée à Gustave Courbet. Est-ce l'effet de la vitesse ? Je fus littéralement foudroyé.

Première salle : série d'autoportraits de l'artiste. Courbet se donne en spectacle. En amoureux transi, en violoncelliste, en fou de peur, en désespéré aux yeux exorbités. Fumeur de pipe ou blessé à mort, le peintre donne à voir de multiples visages de lui-même. Premier court-circuit. Cela me rappelle Pessoa et ses hétéronymes ; géniale prémonition de l'éclatement de nos identités.

Deuxième salle. Saisissement. Je reste ébahi devant la taille d'un enterrement à Ornans. Plus de 6 mètres de largeur sur 3 mètres de hauteur. Les couleurs rappellent celles des peintures noires de Goya. En vous plaçant bien au centre, à environ 3 mètres de la toile, je vous invite à vous accroupir. Vous aurez alors la sensation d'être dans la tombe. Personne ne vous prête la moindre attention. Tous les regards semblent perdus dans le vide ; seul le bedeau qui tient la croix vous adresse un regard vide. Terreur de la mort !

La troisième salle est à l'étage. Vous y accédez par un superbe escalier à double hélice. Elle est consacrée à une série de paysages. Moi, les paysages en peinture, cela m'a toujours laissé indifférent. Alors, je presse le pas, tout à ma hâte d'accéder aux fameux nus et de contempler l'Origine du monde. Oui, mais voilà. J'ai un nouveau choc. L'origine du monde est peinte ici même, dans cette salle. Pratiquement tous les tableaux exposés ont une connotation sexuelle explicite. Ce ne sont que grottes obscures, sources ombragées et vagues déferlantes. Partout suinte l'humidité des origines. Les titres sont explicites : la Source de la Loue, le Puits noir, la Grotte sarrasine, la Vague. Ils renvoient à l'intimité de la femme, à son fourreau. En plus, est-ce volontaire ? Tous ces tableaux sont présentés chacun en plusieurs versions. Dans la salle, je dénombre pas moins de 5 "Vagues" et 3 "Puits noirs" différents. Le sexe de la femme est suggéré jusqu'à la nausée. La répétition du thème dit l'obsession du peintre ; elle renforce mon malaise.

Quatrième salle. Elle est dédiée aux portraits. Je tombe en admiration devant Jo, la belle irlandaise. Je m'extasie. Je crois trouver un moment de répit dans la contemplation de ce chef d'oeuvre. Mais non ! Juste à côté figure un petit tableau intitulé Bacchante endormie. Je croyais pouvoir m'abandonner à la beauté d'une mortelle devant son miroir, mais voilà la figure du dieu qui apparaît en filigrane. Dionysos, l'ambigu, qui oscille sans cesse entre l'abandon au plaisir, la luxure et la cruauté absolue. Né à Thèbes. C'est la ville d'Oedipe et de sa malédiction de parricide. Mais bien avant Oedipe, il y eut cet autre drame familial dont parle Euripide. Agavé, a rejoint les ménades de Dionysos ; celles-là mêmes que les Romains appelleront les bacchantes. Un jour, prise d'ébriété et d'hystérie, elle démembre son propre fils, Penthée, le roi de Thèbes, dilacère son corps et pique sa tête à la pointe de son thyrse. Retour au secret des origines du monde. Un meurtre. Mais pas n'importe quel meurtre ; un infanticide.

La cinquième salle est ronde, comme il se doit. Elle est consacrée aux nus. En son centre trône l'Origine du monde. Autour, sur une couronne, figurent des toiles sublimes. Il y a le Sommeil, bien sûr, aussi appelé Paresse et luxure. Mais je reste surtout fasciné devant la Femme au perroquet. Autant la toile homonyme d'Edouard Manet est austère, autant celle de Courbet déborde de sensualité. C'est splendide.

Vient alors la sixième et dernière salle. Ce sont des scènes de chasse. J'ai une sainte détestation pour ce genre. Alors je me dis que je ne vais même pas y rester. Je m'y arrête, cependant. Et là, nouveau choc. Ce ne sont que hallalis et mises à mort. Mais ce n'est pas ça qui me choque le plus. Ce qui me trouble le plus, c'est que Courbet utilise toujours le même thème pictural pour signifier l'imminence ou la présence de la mort : la bouche béante.

Gueules_bantes

L'exposition est terminée. Je redescends les escaliers et me dirige d'un pas rapide vers la sortie. Je suis abasourdi. A travers ces 6 salles, j'ai l'impression d'avoir rencontré un frère, un alter ego avec qui j'aurais pu partager dans un autre temps les mêmes interrogations : l'atomisation de l'individu et l'éparpillement de soi (voir billet), l'angoisse de la mort, la présence obsessionnelle du sexe de la femme même dans les endroits les plus improbables (voir billet), la présence équivoque parmi nous de Dionysos (voir billet), les bouches béantes enfin (voir billet homonyme), comme expression de la douleur de vivre.

Eros & thanatos comme leitmotiv. Au centre, la femme. Nue. La bacchante est endormie. Répit. Acceptons-en l'augure. Mais dehors, qui mène la danse ? Dionysos est-il descendu parmi nous ?

    

07/10/2007

Bouches béantes

Guernica_kimino[La fiancée de Guernica, en hommage à Picasso - Kimiko Yoshida, auto-portrait]

Au commencement, il y a ce cliché sur le blog photographique de Gaëna. Deux femmes y sont assises sur un banc. Elles sont sans âge. Leur visage est buriné, renfermé. J'aime le titre de ce cliché : "capture d'âmes". L'expression de ces femmes a bien fait l'objet d'une capture. Elles ont été faites prisonnières dans l'obturateur de Gaëna. Sur leurs traits, je suis du doigt le tracé d'une vie rude, sans concession. Leur visage raconte la difficulté de vivre, d'enfanter, d'élever des enfants, puis de vieillir. Mais ce qui me frappe, ce sont leurs bouches. La première, sur la gauche, serre les mâchoires avec obstination. La seconde, en revanche, est bouche bée. Pourtant, je n'entends aucun son sortir de cette bouche ; je ne perçois que du silence, de la résignation. Les mots n'enchantent pas le pourtour de ces bouches.

Cette bouche ouverte me renvoie à d'autres images du passé, européennes, celles-là. Adam et Eve chassés du paradis chez Masaccio, le cri d'Edvard Munch et les gueules sans corps du Guernica de Picasso. Toutes disent la souffrance, le désespoir ou l'effroi. Toutes ouvrent la bouche, mais le son qui en sort est amuï ou désarticulé, au mieux.

Dans les trois cas, il manque la main amie qui retient le cri, qui étouffe l'aveu d'impuissance, qui diffère le moment de la reddition. C'est le geste d'Ulysse auprès de ses compagnons, quand ils sont ensemble dans l'attente, au fond des entrailles de leur cheval de bois passe-muraille. Au dehors, Hélène caresse doucement de sa main les flancs de la bête. De sa bouche sortent des appels polyphoniques. Hélène imite la voix de chacune des femmes des guerriers grecs. Elle aura pris soin au préalable de vérifier qu'ils sont tous là. Un par un, elle aura appelé les compagnons d'Ulysse. Elle les connaît tous. Hélène sait aussi que les tueries commencent toujours par des inventaires, des listes de noms. Une fois qu'elle sait à qui elle a affaire, elle adresse à chacun d'eux un mot d'amour, en prenant bien soin d'imiter la voix de la femme désirée, laissée là-bas, de l'autre côté de la mer Egée.

Dans le Chant IV de l'Odyssée, Ménélas raconte comment, coincé dans le ventre du cheval, il a entendu Hélène travestir sa voix pour aiguiser le désir des hommes et les conduire à la faute :

"Certes, j'ai connu la pensée et la sagesse de beaucoup de héros, et j'ai parcouru beaucoup de pays, mais je n'ai jamais vu de mes yeux un coeur tel que celui du patient Odysseus [Ulysse], ni ce que ce vaillant homme fit et affronta dans le cheval bien travaillé où nous étions tous entrés, nous, les princes des Argiens, afin de porter le meurtre et la Kèr aux Troiens. Et tu [Hélène, NDLR] vins là, et sans doute un Dieu te l'ordonna qui voulut accorder la gloire aux Troiens, et Dèiphobos semblable à un Dieu te suivait. Et tu fis trois fois le tour de l'embûche creuse, en la frappant ; et tu nommais les princes des Danaens en imitant la voix des femmes de tous les Argiens ; et nous, moi, Diomèdès et le divin Odysseus, assis au milieu, nous écoutions ta voix. Et Diomèdès et moi nous voulions sortir impétueusement plutôt que d'écouter de l'intérieur, mais Odysseus [Ulysse] nous arrêta et nous retint malgré notre désir. Et les autres fils des Akhaiens restaient muets, et Antiklos, seul, voulut te répondre ; mais Odysseus lui comprima la bouche de ses mains robustes, et il sauva tous les Akhaiens ; et il le contint ainsi jusqu'à ce que Pallas Athènè t'eût éloignée."
[Traduction de Leconte de Lisle, 1867]

Ca c'est vraiment joué à un cheveu. La main d'Hélène qui caresse ou frappe le bois selon les circonstances et sa bouche qui travestit les voix ; les deux ingrédients de la trahison sont là, qui agissent de conserve. Le rusé Ulysse sait tout cela. Il sait que la bouche ouverte trahit. C'est avec sa main qu'il comprimera la bouche d'Antiklos alors qu'il est sur le point de se trahir dans un cri de désir désespéré. Ulysse connait les connivences étranges qui lient la bouche et la main. Il somme ses compagnons de résister à la tentation en serrant les dents. Ils obéïront.

Malgré ses talents de prestidigitatrice et de divinatrice, la belle Hélène ne pourra pas capturer les âmes des guerriers grecs. Même si leur coeur aura débordé en entendant la voix de la femme aimée, Ulysse n'aura de cesse de maintenir les bouches closes. Le sac de Troie aura donc bien lieu.

Chez Masaccio, Munch ou Picasso, les bouches béantes racontent une perte irréparable. Mais quelle perte, quel abandon ont marqué la vie de cette femme qui figure à droite sur le cliché de Gaëna ? Quel cri s'est échoué sur les rives de ses lèvres ? Quelle main l'aura secourue avant que le cri ne s'échappe et avec lui, son cortège de malheurs et de pleurs ?

 

05/10/2007

Cherchez la femme (encore) ou le secret de la guerre

Aujourd'hui, j'étais en mode "relâche". Hormis quelques coups de fil programmés, je n'avais ni rendez-vous en clientèle, ni prestation particulière à fournir. C'était un moment de quasi-détente après plusieurs semaines de déplacements incessants. Un peu de laisser-filer après beaucoup de corde raide. Délicieux.

Alors, comme j'étais en relâche, j'ai pris mon temps pour lire le journal et feuilleter les éditions des jours précédents que je n'avais pas eu le temps de parcourir. Affranchi de l'obligation d'agir de façon rationnelle et efficace, j'ai lâché la bride à mon cerveau et me suis laisser envahir par une douce rêverie. Et comme d'habitude, c'est quand je me laisse aller comme cela que je me mets à établir des connexions étranges ou à entrevoir les liens les plus inattendus.

Tenez, ce matin, en lisant Le Monde daté du 2 octobre, je tombe sur la reproduction d'une photo représentant une jeune femme accroupie de profil, pointant un revolver. Il n'y a rien de martial dans sa posture, ni dans l'expression à peine perceptible de son visage. Elle est plutôt bien en chair ; elle semble jolie. Et puis soudain, je tombe sur ce détail qui me trouble. Elle chausse des bottines Richelieu, vous savez ces types d'escarpins qui allaient si bien aux mignons d'Henri III ou aux femmes sophistiquées de la Belle Epoque.

Gerda_taro_rpublicaine_sentranant_2 Le titre de la photo est "Milicienne républicaine à l'entraînement sur une plage de Barcelone, août 1936" et le cliché est de Gerda Taro, compagne de Robert Capa dans la chaleur de l'intimité comme dans le chaudron de la Guerre d'Espagne. Comme lui, Gerda Taro était photographe, comme lui elle était d'origine juive et fut connue sous son nom d'artiste. Comme pour lui, la sonorité de son pseudonyme rappelait le nom d'une star du cinéma : Franck Capra d'un côté, Greta Garbo de l'autre. Comme lui, elle allait passer l'arme à gauche à la guerre, dans l'exercice de son métier-passion. Elle fut même la première femme photographe à mourir sur un champ de bataille. Ecrasée par un char. Durant le repli républicain qui suivit la perte de Brunete à peine reprise. En juillet 1937.

Mais contrairement à Robert Capa, Gerda Taro allait tomber dans l'oubli. "Après la seconde guerre mondiale, le travail de Gerda Taro a disparu, sa signature derrière les photos est gommée, raturée ou occultée pour être remplacée par le prestigieux : photo Robert Capa" , lit-on dans l'article du Monde qui accompagne la photo. Doublement morte : sous les chenilles du char et sous la haveuse de la supercherie (1).

Un homme, une femme, la guerre... et des bottines Richelieu.

Dans l'après-midi, je m'en vais flâner dans une libraire près de la place Victor Hugo. Je n'avais pas d'idée précise d'achat. J'y allais simplement pour le plaisir de découvrir des nouveaux titres, laisser mon imagination batifoler après lecture d'une 4ème de couverture ou l'appréciation d'un titre. Ce faisant, je tombe en arrêt devant une première de couverture représentant le Rapt de Proserpine du Bernin. Ceux qui me connaissent savent qu'il s'agit de l'une des sculptures que je chéris le plus. Témoignage par excellence de l'esprit du baroque, je la trouve d'un érotisme troublant. Une fois passé l'émerveillement initial, je m'intéresse à l'ouvrage : il s'agit d'un nouveau livre de Philippe Sollers intitulé Guerres secrètes. Je fais ni une, ni deux. J'achète le bouquin et en entreprends la lecture.

Guerres_secrtes_sollers_couvertureLe thème peut sembler rebattu de prime abord : Philippe Sollers évoque les liens interlopes que les femmes entretiennent avec le déclenchement, le déroulement et le dénouement des guerres. Comme vous pouvez vous y attendre, il y est fait référence au jugement de Pâris. Comme vous l'aurez aussi sans doute deviné, Hélène de Sparte, puis de Troie et de Sparte enfin sert à merveille la thèse de l'auteur. Mais là où je suis tombé en amour devant ce livre, c'est en découvrant que le bruit et la fureur de la guerre de Troie n'étaient en réalité qu'un simple élément de décor et que le véritable enjeu de l'Iliade et l'Odyssée réunies était en réalité - selon Sollers - le conflit opposant Hélène à Ulysse.

Un homme, une femme, la guerre... à nouveau.

Là encore, je me suis laissé porter par la plume de Philippe Sollers. Il nous raconte la relation équivoque entre Ulysse et Hélène. Il nous dit comment Ulysse déguisé en mendiant pénètrera incognito dans Troie assiégée, comment, en dépit - ou en raison - de leur rivalité, ils se seront aimés charnellement à l'abri de ses remparts, comment Hélène, bien qu'informée des desseins des Grecs, prêtera serment de se taire. Comment elle tiendra parole, non sans avoir tenté par d'autres détours de perdre Ulysse et les siens. Il évoque la rouerie de l'une, la finesse de l'autre, la séduction qui s'exerce aux angles morts de leur lutte sans merci.

Je trouvai cette lecture sublime. Aussi beau que cet autre combat épique entre Tancrède, le preux chevalier croisé et son vaillant opposant masqué défendant les portes de Jérusalem et les couleurs de l'Islam. Tancrède blesse son ennemi et le met à terre. Il lui ôte alors le masque de fer pour en connaître l'identité. Apparaissent alors l'épaisse chevelure et le visage meurtri de la belle Clorinde. Suit alors ce discours halluciné de la femme qui va mourir, la révélation de l'amour, l'affliction de Tancrède. Le tout dans le style fleuri du Tasse.

Une homme, une femme, la guerre... Toujours.

Qui dira ensuite que la guerre n'est qu'affaire d'hommes ?

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(1) Aujourd'hui, l'International Center of Photography (ICP) de New York propose une exposition du travail de Greta Taro.

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  • Mario Vargas Llosa: Tours et détours de la vilaine fille (ISBN 2-07-078083-X)
    Elle est l'archétype de la garce ; il est l'emblème du ballot. Pourtant, à eux deux, ils tissent une admirable histoire d'amour, sans la moindre mièvrerie ("huachaferia" en limésien, traduit en "cucuterie" dans le livre). (****)
  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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