C'est étrange. C'est toujours dans des moments de détachement, lorsque je me laisse aller, que je me fais surprendre par la beauté simple de la vie. La semaine dernière, je suis resté plusieurs jours à Dublin. Arrivé le lundi sous un soleil éclatant, je devais vite constater le caractère exceptionnel de l'épisode. Dès l'après-midi, le temps était au crachin et la grisaille ne devrait plus quitter la ville, au moins jusqu'à mon retour sur Paris, jeudi dans la nuit.
Mercredi soir. Après le travail, je me résous à prendre le bus pour me rendre au centre ville. J'y vais avec un collègue. Parvenus au stop, nous nous protégeons de la pluie sous l'abribus. Comme de coutume, le trafic est chaotique. Pour avoir une idée approximative de ce qu'est la circulation à Dublin en temps normal, il faut imaginer un jour de grève conjointe de la SNCF et de la RATP à Paris. Les Parisiens ne savent pas goûter leur bonheur ! Back to Dublin, donc. Comme tout est bloqué, le bus ne prend pas la peine de s'arrêter à l'endroit conventionnel ; il se fige au centre du rond point à une centaine de mètres. Contre toute logique, alors que nous sommes à l'heure de pointe, la compagnie de bus a affrété le plus petit modèle de car qui se puisse concevoir. Il n'y aura donc pas assez de place pour tout le monde. Mon collègue et moi sommes refoulés.
Plutôt que d'attendre le bus suivant prévu dans 20 minutes (mais qui peut tout aussi bien arriver 1 heure plus tard), mon collègue et moi décidons de prendre le tramway dont l'arrêt le plus proche se trouve à environ une demi-heure à pied.
Nous marchons d'un pas rapide. La bruine cingle mon visage. Mon collègue me parle de son enfance. A Nice. Quatre personnes dans un 2 pièces en rez-de-chaussée dans le quartier des musiciens. Rue Rossini, pour être précis. Il me parle de ses études au collège Vernier, à deux pas de la gare. C'est incroyable ! Sans le savoir, mon collègue vient de me faire faire un retour de plus de 30 ans dans le passé. A cette époque, alors que ma mère enseignait l'anglais dans ce collège, justement, il m'arrivait de l'accompagner au moment des conseils de classe, par exemple. Je l'attendais au bar juste en face, y jouais au flipper ou lisais un livre. J'aimais la voir sortir de l'enceinte du collège, adresser des sourires et des gestes d'au-revoir aux enfants, puis se diriger vers moi. C'étaient des moments banals, mais ils ressemblaient au bonheur.
La pluie se fait plus dense. Désormais, je suis complètement détrempé. Des rigoles se sont dessinées sur mon visage. En général, il s'agit d'une sensation détestable. Pourtant, là, j'adore. La pluie me lave des scories du présent ; elle libère l'accès au passé, ou au moins, aux bribes de mémoire qui affleurent ma conscience. Quand nous montons dans le tramway, j'ai l'esprit en apesanteur. Est-ce l'effet d'avoir eu le visage modelé par les agaceries de la pluie, est-ce cette plongée aussi subite qu'inattendue dans le temps de l'adolescence, je me sens différent. Je respire plus librement.
Arrivés à O'Connell, mon collègue et moi nous séparons. Il rentre chez lui vers les quartiers chics du sud ; je veux profiter de ma dernière soirée en ville pour goûter l'ambiance bon enfant du centre. Je remonte les bords de la Liffey vers l'ouest à la recherche d'une taverne. Je ne la trouve pas. Je m'engage alors sur le Ha'penny bridge (voir photo ci-dessus) dont le nom évoque le péage d'un demi penny dont les usagers devaient s'acquitter pour emprunter ce pont. Un peu après le mitan de ma traversée, je m'arrête subitement. Je viens de recevoir en plein poire les effluves de la mer. C'est un choc délicieux. Je reviens quelques pas en arrière, me tourne en direction de l'embouchure de la rivière. J'enfle mes poumons pour tenter de retrouver cette même sensation. Il en reste quelques traces inconstantes. Je vois alors l'océan ; les images se bousculent. Ce sont des scènes de départ, d'adieux, de mouchoirs tendus, de larmes versées, de visages qui s'estompent, de cornes de brume, puis rien... juste le bruit du bois qui souffre sous les coups de boutoir de l'océan quand il éreinte la coque du navire. Les rêves voyagent dans la tête des hommes, confusément, au gré du mouvement de balancier qui accompagne la traversée. Au bout, ce sera Coney Island, Londres ou Liverpool. Même si la langue est la même, il faudra encore et toujours apprendre les codes de la survie.
Après avoir traversé rapidement le quartier de Temple Bar et ses pubs emblématiques, je me dirige maintenant vers Grafton Street, l'artère la plus réputée de la ville. Déjà décorée en préparation de Noël, j'y croise des groupes de jeunes gens qui parlent français, espagnol, italien, allemand et bien d'autres idiomes encore que j'ai du mal à identifier. En quelques années, Dublin est devenue une Babel européenne. C'est aussi le nouvel eldorado pour de nombreux jeunes qui ne trouvent pas de travail dans leur pays d'origine.
La faim commence à me tirailler. Entre Grafton et Dawson Street - la rue des bars à la mode comme le Café en Seine ou le Samsara - j'avise un local mi-restaurant, mi-bar à vin, la Cave. Je descends les marches qui mènent au sous-sol et me retrouve plongé dans une atmosphère Saint-Germain-des-Prés des années 50. La musique d'ambiance est au jazz, le décor est tout de tapisseries à dominante rouge. Comme je suis seul, je m'assieds au comptoir. Je me revois 25 ans auparavant au Petit Opportun, cette-fois, fumant cigarette sur cigarette et sirotant une coupe de champagne offerte par le patron. A côté de moi, un homme d'une cinquantaine d'années me salue. Puis, il pose les yeux sur le journal devant lui et se met à se parler à lui-même. Il faut croire qu'il aime ce qu'il se raconte car un sourire lumineux éclaire son visage pendant tout son monologue.
Mon diner est maintenant terminé. Je remonte à la surface. La pluie a cessé. Je suis fatigué et je commence à avoir froid. Je presse le pas vers la station de taxi la plus proche, sur Dawson Street.
- Merrion Hall in Ballsbridge, please.
Le taxi file dans la nuit dublinoise. L'asphalte humide joue au kaléidoscope avec l'éclairage urbain. Je quitte le centre vers les quartiers posh. Quelques minutes plus tard, je monte l'escalier d'une mansion de style édouardien. Voilà. Je suis arrivé. Ma chambre est sous le toit. Par une mansarde, je jette un dernier regard vers les lumières mouillées de la ville. Je me déshabille en toute hâte et je me glisse sous les draps. Ils sont lourds et moelleux. Mon corps se laisse écraser par cet amas de douceur qui vient épouser pesamment ma silhouette. Décidément, les Britanniques ont poussé l'art de se coucher à un point de perfection difficilement atteignable. Je tente de résister quelques secondes au sommeil qui me gagne. Je sais que l'effort est inutile. Je m'abandonne alors.
Je souris.
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