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novembre 2007

29/11/2007

La lune rousse a-t-elle croqué la case disparue ?

LunerousseMardi soir, alors que je roulais sur les quais, j'avise devant moi, à fleur d'horizon, une lune énorme, grasse comme un bigarreau et rousse qui plus est. Je me demandai ce qu'elle avait bien pu ingurgiter pour être aussi bouffie.

Aujourd'hui, j'ai trouvé... La lune est facétieuse : elle joue au puzzle. Grande experte en méccano, elle déplace les pièces et, parfois, elle va même jusqu'à en croquer. Vous ne me croyez pas ? Vous pensez que tout ça n'est que baliverne, billevesée, fadaise et autre coquecigrue ? Je vous comprends ; c'est difficile à croire. C'est pourquoi j'ai décidé de vous apporter la preuve de ce que j'avance. Jugez vous-même :

La_case_manquante

Alors, convaincu(e) cette fois ? Pensez-vous toujours que je divague encore ?

25/11/2007

Langue maternelle

Mere_enfant_caravaggioA la naissance, après avoir été expulsés du ventre de la mère, nous faisons notre première expérience de l'exil. Nous voilà livrés à la lumière du monde, le corps nu et fripé, irrémédiablement privés des douceurs de ce corps liquide dans lequel nous nous étions développés. Heureusement, nos pères ont été prévoyants. Dès notre arrivée au monde, ils nous offrent un nom (le patronyme) et un territoire (la patrie). Cela suffira-t-il à compenser la perte du corps de la mère ? On ne le saura jamais. Les hommes sont si pressés et si pusillanimes. Ils ont cultivé le sens du service minimum.

Il nous reste la mère. Celle-là même qui vient de nous expulser, de nous projeter violemment à coups de contractions musculaires saccadées à l'extérieur de leur chair dont nous avions appris à peupler les secrets. Cette mère-marâtre qui vient de couper les ponts avec nous, que dis-je couper, qui vient de trancher le lien torsadé où circulait la vie. De cette rupture, nous garderons toujours le stigmate sur notre corps, cette meutrissure ineffaçable : le nombril.

Alors, il nous faudra apprendre à reconquérir la mère. Par tatônnements successifs, nous allons à la découverte de son corps. Nous en connaissions la face interne ; nous voilà maintenant en train d'en explorer les linéaments. Les seins nourriciers, les aisselles et leur moiteur parfumée seront nos premiers refuges. Et puis, il y a cette voix. Durant notre vie antérieure, nos perceptions sonores étaient scandées par les pulsations régulières du sang qui fuse dans les artères. Toujours le même bruit, toujours le même rythme. Le beat était bon, mais quel ennui ! Et voilà que nos oreilles font l'apprentissage de la mélodie, du grave, de l'aigu, mais aussi de ces mots sussurrés, chuintés, claqués, modulés, mouillés.

A la naissance, le père nous a donné un vrai nom ; la mère, elle, nous donne des phonèmes.

En procédant à l'exploration du corps de la mère, nous découvrons aussi cette autre organe étrange : la bouche. C'est elle qui vient se coller à notre peau pour y déposer des baisers, celle elle qui s'étire pour faire briller les yeux dans un sourire amoureux, elle encore qui s'ouvre et se ferme alternativement pour laisser échapper toute cette variété de sons dont le sens reste un mystère, mais dont la mélodie est si belle.

La mère nous a expulsé pour notre plus grand désarroi. Elle nous reconquiert pour notre plus grand bonheur. Avec les mots. Ce n'est que bien plus tard que nous pourrons mettre du sens à cette musique : langage, lent-gage. Et si ce que nous avons coutume d'appeler l'amour maternel n'était rien d'autre qu'une manière de demander pardon à l'enfant pour l'avoir si violemment projeté dans le monde ? Serait-ce le remords d'une faute ?

Quand, quelques années plus tard, nous aurons apprivoisé les mots, nous découvrirons que la mère nous a laissé un cadeau immense : la langue. Celle-là même qu'on dit maternelle et dont Assia Djebar écrit dans "Nulle part dans la maison de mon père" :

" Doux diminutifs de la prime enfance, tendresse chuchotée, mots chuintés, glissés entre les dents, tout l'amour de ma mère me caressant naguère la peau, les joues, palpant mon corps de fillette au bain maure quand elle m'essorait, moi, nue et grelottante, entre d'épaisses serviettes, en plein coeur ombreux et brûlant du hammam. "

Le cadeau du père est le territoire de l'identité administrative : le patronyme et la patrie. Particulièrement pratique pour se faire établir un passeport, pour se mouvoir de par le vaste monde. Celui de la mère est aussi un territoire, mais il n'est pas référencé sur les cartes. Il s'agit d'une contrée imaginaire, si longue à explorer qu'une vie n'y suffit pas : c'est l'univers de l'amour déchu puis reconstruit avec ce bout de chair caché derrière les lèvres : la langue. C'est un mélange de sons, de baisers mouillés et de mots. C'est la langue de la mère, the mother tongue.         

19/11/2007

Quelles bonnes questions allez-vous poser aujourd'hui ?

QuestionsIsidor Isaac Rabi a obtenu le prix Nobel de physique en 1944 pour ses travaux sur le radar. Lorsqu'on lui demandait à quoi il attribuait son succès, il avait coutume de répondre qu'il le devait à sa mère et à sa façon singulière de l'accueillir le soir, au retour de l'école :

" As-tu posé de bonnes questions aujourd'hui, Isaac ? "

C'est bien connu, les questions sont plus importantes que les réponses. Et les questions d'aujourd'hui ne sont pas celles d'hier. Chaque jour apporte son lot de surprises, d'interrogations, de découvertes. Chaque jour est une pulsation propice à aiguillonner notre curiosité naturelle.

Et vous. Savez-vous quelles questions vous allez poser aujourd'hui et à qui ?

18/11/2007

Grand déplaisir

Regroupement_familialQuand je rentre d'Irlande, je suis régulièrement surpris de constater combien les deux pays, pourtant si proches sur le plan géographique, renvoient des conceptions aussi opposées vis-à-vis des étrangers.

En Irlande, il est communément admis que le développement du pays passe par l'afflux d'intelligences et de mains étrangères. Si l'Irlandais de la rue a un regret aujourd'hui, c'est qu'il n'y ait pas plus d'immigrés pour accélérer la construction de ces routes qui font si cruellement défaut, développer les logiciels de demain ou vendre de nouveaux services dans un environnement multi-lingues.

Autant le dire de but en blanc, les Irlandais ont favorisé l'émergence sur leur territoire d'une société multi-culturelle et multi-lingue. A travers une série d'incitations fiscales aux entreprises, ils ont encouragé la mise en place d'une infrastructure économique tournée autour des activités de demain. Ils en recueillent aujourd'hui les fruits économiques.

Et en France, me direz-vous ? Eh bien, on fait juste le contraire. Au lieu de préparer la mise en place des fondations sur lesquelles se créeront les richesses de demain, on préfère aider des marins-pêcheurs qui n'ont pas su utiliser les efforts consentis par la collectivité pour moderniser leur pratique à l'image de ce qu'on fait les Américains ou les asiatiques. On paye cher pour le maintien en survie de secteurs condamnés et on investit très peu sur l'avenir. Conséquence : comme on n'est plus compétitif, l'étranger est devenu synonyme de menace et, dans un esprit d'amalgame où se mêlent ignorance et peur de l'autre, on en vient à stigmatiser l'immigration.

Vendredi matin, alors que je tentais de me frayer un chemin dans les embouteillages parisiens, j'écoutais la chronique d'Olivier Duhamel sur France Culture. Le thème du jour était la loi Hortefeux sur le regroupement familial. Et là, comme si la pilule des tests ADN n'avait pas été suffisamment dure à avaler, je découvris quelque chose qui m'avait complètement échappé. La loi Hortefeux comprend, au-delà des tests ADN, tout un arsenal de dispositions restrictives au regroupement familial. Désormais, pour que sa requête soit en mesure d'être acceptée, un candidat au regroupement familial doit :

  • Connaître la langue française
  • Maîtriser les valeurs de la République, et...
  • Disposer de ressources financières au moins égales au SMIC.

Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous. Pour moi, le coup de projecteur sur l'amendement Mariani et les fameux tests ADN était tel que j'avais complètement oublié les dispositions restrictives exposées ci-dessus. J'avais en particulier complètement occulté les fameuses conditions de ressources. Désormais, en France, au pays qui se flatte d'avoir édicté les Droits de l'Homme, quand on est immigré, le droit d'être rejoint par son conjoint dépend de l'argent qu'on gagne !

Plus ça va, plus s'accroît la distorsion entre la représentation mentale que je m'étais construite de mon pays et celle que ses responsables politiques me renvoient. C'est déjà assez pénible de devoir subir les quolibets des collègues étrangers quand ils soulignent le ridicule de notre président de la République. Les Espagnols se marrent quand il atterrit à Madrid pour ramener au bercail les hôtesses de l'air bloquées au Tchad ; les Allemands s'irritent de l'indélicatesse de notre super-Dupont quand il s'accapare le travail de longue haleine de leurs diplomates. Les Anglais eux ne disent rien ; ils sourient. Vous savez, ce même sourire qu'ils avaient après la demi-finale de la coupe du monde de rugby. Pourtant, tout cela n'est rien à côté de la sensation de honte qui m'étreint quand je prends connaissance des lois promulguées dans mon pays.

Ce qui cause aujourd'hui mon malaise, c'est le sentiment que, sous l'impulsion d'une droite qui aurait perdu ses complexes et ses scrupules, le pays succombe progressivement aux tentations isolationnistes et xénophobes les plus extrêmes. Comme le souligne Olivier Duhamel à la fin de sa chronique : "Là réside problablement la vraie victoire de la vraie droite et des vrais adversaires de l'immigration". Dire qu'il y a des esprits naïfs pour affirmer que notre président est responsable de la déroute du Front National ! Certes, M. Le Pen à été défait dans les grandes largeurs lors des dernières élections présidentielles. Mais, dans le même temps, il ne faudrait pas oublier que grâce à M. Sarkozy, les "idées" du Front National sont, elles, entrées en force au gouvernement de la France. Faut-il s'en réjouir ?

Depuis déjà 2 à 3 ans, j'ai mal à la France. Et la seule rupture que je puisse voir depuis maintenant 6 mois, c'est que ce mal me devient de plus en plus difficile à supporter.

 

17/11/2007

Menus plaisirs

Hapenny01C'est étrange. C'est toujours dans des moments de détachement, lorsque je me laisse aller, que je me fais surprendre par la beauté simple de la vie. La semaine dernière, je suis resté plusieurs jours à Dublin. Arrivé le lundi sous un soleil éclatant, je devais vite constater le caractère exceptionnel de l'épisode. Dès l'après-midi, le temps était au crachin et la grisaille ne devrait plus quitter la ville, au moins jusqu'à mon retour sur Paris, jeudi dans la nuit.

Mercredi soir. Après le travail, je me résous à prendre le bus pour me rendre au centre ville. J'y vais avec un collègue. Parvenus au stop, nous nous protégeons de la pluie sous l'abribus. Comme de coutume, le trafic est chaotique. Pour avoir une idée approximative de ce qu'est la circulation à Dublin en temps normal, il faut imaginer un jour de grève conjointe de la SNCF et de la RATP à Paris. Les Parisiens ne savent pas goûter leur bonheur ! Back to Dublin, donc. Comme tout est bloqué, le bus ne prend pas la peine de s'arrêter à l'endroit conventionnel ; il se fige au centre du rond point à une centaine de mètres. Contre toute logique, alors que nous sommes à l'heure de pointe, la compagnie de bus a affrété le plus petit modèle de car qui se puisse concevoir. Il n'y aura donc pas assez de place pour tout le monde. Mon collègue et moi sommes refoulés.

Plutôt que d'attendre le bus suivant prévu dans 20 minutes (mais qui peut tout aussi bien arriver 1 heure plus tard), mon collègue et moi décidons de prendre le tramway dont l'arrêt le plus proche se trouve à environ une demi-heure à pied. 

Nous marchons d'un pas rapide. La bruine cingle mon visage. Mon collègue me parle de son enfance. A Nice. Quatre personnes dans un 2 pièces en rez-de-chaussée dans le quartier des musiciens. Rue Rossini, pour être précis. Il me parle de ses études au collège Vernier, à deux pas de la gare. C'est incroyable ! Sans le savoir, mon collègue vient de me faire faire un retour de plus de 30 ans dans le passé. A cette époque, alors que ma mère enseignait l'anglais dans ce collège, justement, il m'arrivait de l'accompagner au moment des conseils de classe, par exemple. Je l'attendais au bar juste en face, y jouais au flipper ou lisais un livre. J'aimais la voir sortir de l'enceinte du collège, adresser des sourires et des gestes d'au-revoir aux enfants, puis se diriger vers moi. C'étaient des moments banals, mais ils ressemblaient au bonheur.

La pluie se fait plus dense. Désormais, je suis complètement détrempé. Des rigoles se sont dessinées sur mon visage. En général, il s'agit d'une sensation détestable. Pourtant, là, j'adore. La pluie me lave des scories du présent ; elle libère l'accès au passé, ou au moins, aux bribes de mémoire qui affleurent ma conscience. Quand nous montons dans le tramway, j'ai l'esprit en apesanteur. Est-ce l'effet d'avoir eu le visage modelé par les agaceries de la pluie, est-ce cette plongée aussi subite qu'inattendue dans le temps de l'adolescence, je me sens différent. Je respire plus librement.

Arrivés à O'Connell, mon collègue et moi nous séparons. Il rentre chez lui vers les quartiers chics du sud ; je veux profiter de ma dernière soirée en ville pour goûter l'ambiance bon enfant du centre. Je remonte les bords de la Liffey vers l'ouest à la recherche d'une taverne. Je ne la trouve pas. Je m'engage alors sur le Ha'penny bridge (voir photo ci-dessus) dont le nom évoque le péage d'un demi penny dont les usagers devaient s'acquitter pour emprunter ce pont. Un peu après le mitan de ma traversée, je m'arrête subitement. Je viens de recevoir en plein poire les effluves de la mer. C'est un choc délicieux. Je reviens quelques pas en arrière, me tourne en direction de l'embouchure de la rivière. J'enfle mes poumons pour tenter de retrouver cette même sensation. Il en reste quelques traces inconstantes. Je vois alors l'océan ; les images se bousculent. Ce sont des scènes de départ, d'adieux, de mouchoirs tendus, de larmes versées, de visages qui s'estompent, de cornes de brume, puis rien... juste le bruit du bois qui souffre sous les coups de boutoir de l'océan quand il éreinte la coque du navire. Les rêves voyagent dans la tête des hommes, confusément, au gré du mouvement de balancier qui accompagne la traversée. Au bout, ce sera Coney Island, Londres ou Liverpool. Même si la langue est la même, il faudra encore et toujours apprendre les codes de la survie.

Temple_barAprès avoir traversé rapidement le quartier de Temple Bar et ses pubs emblématiques, je me dirige maintenant vers Grafton Street, l'artère la plus réputée de la ville. Déjà décorée en préparation de Noël, j'y croise des groupes de jeunes gens qui parlent français, espagnol, italien, allemand et bien d'autres idiomes encore que j'ai du mal à identifier. En quelques années, Dublin est devenue une Babel européenne. C'est aussi le nouvel eldorado pour de nombreux jeunes qui ne trouvent pas de travail dans leur pays d'origine.

La faim commence à me tirailler. Entre Grafton et Dawson Street - la rue des bars à la mode comme le Café en Seine ou le Samsara - j'avise un local mi-restaurant, mi-bar à vin, la Cave. Je descends les marches qui mènent au sous-sol et me retrouve plongé dans une atmosphère Saint-Germain-des-Prés des années 50. La musique d'ambiance est au jazz, le décor est tout de tapisseries à dominante rouge. Comme je suis seul, je m'assieds au comptoir. Je me revois 25 ans auparavant au Petit Opportun, cette-fois, fumant cigarette sur cigarette et sirotant une coupe de champagne offerte par le patron. A côté de moi, un homme d'une cinquantaine d'années me salue. Puis, il pose les yeux sur le journal devant lui et se met à se parler à lui-même. Il faut croire qu'il aime ce qu'il se raconte car un sourire lumineux éclaire son visage pendant tout son monologue.

Mon diner est maintenant terminé. Je remonte à la surface. La pluie a cessé. Je suis fatigué et je commence à avoir froid. Je presse le pas vers la station de taxi la plus proche, sur Dawson Street.

- Merrion Hall in Ballsbridge, please.

Le taxi file dans la nuit dublinoise. L'asphalte humide joue au kaléidoscope avec l'éclairage urbain. Je quitte le centre vers les quartiers posh. Quelques minutes plus tard, je monte l'escalier d'une mansion de style édouardien. Voilà. Je suis arrivé. Ma chambre est sous le toit. Par une mansarde, je jette un dernier regard vers les lumières mouillées de la ville. Je me déshabille en toute hâte et je me glisse sous les draps. Ils sont lourds et moelleux. Mon corps se laisse écraser par cet amas de douceur qui vient épouser pesamment ma silhouette. Décidément, les Britanniques ont poussé l'art de se coucher à un point de perfection difficilement atteignable. Je tente de résister quelques secondes au sommeil qui me gagne. Je sais que l'effort est inutile. Je m'abandonne alors.

Je souris.

11/11/2007

A compétences égales, faut-il donner en priorité le pouvoir aux femmes ?

Adam_eve_van_eick_520Une étude rendue publique récemment par le World Economic Forum montre qu'en matière d'égalité des sexes, le monde progresse certes, mais alors tout doux, tout doux. La France se classe 51ème sur 128 pays étalonnés. Même dans le pays qui sort en tête - la Suède - les inégalités de salaires entre hommes et femmes sont en moyenne de... 40%.

C'est dire si les archétypes culturels ont la peau dure.

Parce qu'enfin, il faudra bien reconnaître un jour les choses comme elles sont : en matière de conduite des affaires, les femmes ont un savoir-faire supérieur à celui de leurs confrères masculins. De nombreuses données semblent en tout cas étayer ce point.

  • Meilleur niveau d'études : en France par exemple - mais c'est vrai aussi dans la plupart des pays occidentaux - elles sont plus nombreuses que les hommes à suivre des études supérieures
  • Plus grande capacité à créer et gérer des entreprises : aux Etats-Unis, sur la base d'études socio-démographiques réalisées par Andrew Beveridge, les femmes créeraient plus d'entreprises que les hommes et celles qu'elles dirigent enregistreraient une croissance plus forte.

En général, je suis plutôt suspicieux par rapport aux généralisations sur les attributs respectifs des sexes. J'ai même une tendance naturelle à mettre directement au rencart des sentences comme "les femmes ont (exemple : la faculté de fonctionner en mode multi-tâches), mais n'ont pas (exemple : le sens de l'orientation)". Je me méfie comme de la peste de ces phrases, car elles visent à mettre des gens dans des catégories, des boîtes. En général, il ne ressort rien de bon de ce genre de discours. Même si la boîte est jolie, le spectre de la discrimination pointe vite le bout de son vilain nez.

Pourtant, dans le cas présent, la lecture en parallèle d'une interview de CNN réalisée auprès de Mohammad Yunus m'a amené à réfléchir et à me demander s'il n'y aurait pas une justification logique, rationnelle au fait de donner (à compétences égales s'entend) plus de responsabilités aux femmes qu'aux hommes. Yunus a reçu le prix Nobel de la paix en 2006 pour avoir développé au Bangladesh l'attribution de micro-crédits auprès des plus démunis. Grâce à cette forme de financement inédite et révolutionnaire (prêter à des gens insolvables va à l'encontre des principes élémentaires de bonne gestion d'une banque), il aide des millions de personnes à sortir du cercle infernal de la pauvreté.

L'institution financière créée à cette fin - la Grameen Bank - compte à ce jour 7,3 millions de clients et emploie 25.000 personnes. Or, il se trouve que 97% des clients de la banque sont... des femmes. Le journaliste de CNN s'étonne. Comment expliquer un pourcentage aussi écrasant, d'autant que nous sommes dans un pays musulman - le Bangladesh - où traditionnellement, les questions d'argent font partie du domaine réservé des hommes ?

Mohammad Yunus fait cette réponse :

"Au fil de l'eau, nous avons remarqué que lorsque une somme d'argent déterminée entrait dans la famille par l'intermédiaire de la femme, elle apportait beaucoup plus de bénéfices que lorsque cette même somme était introduite par le canal de l'homme. Comme les femmes s'occupent des enfants, l'argent emprunté est utilisé dans le contexte du ménage. Ce n'est pas ce qui se produit quand l'emprunteur est l'homme. Les femmes ont une vision à long terme, elles veulent accéder à un futur désirable. Les hommes sont plus superficiels ; leur horizon est plus immédiat." (Tradution libre de votre serviteur)

Vision long terme d'un côté, approche court-termiste de l'autre. Tout ne serait-il pas qu'une question de profondeur de vue, d'horizon ?

Je ne sais pas vous, mais moi, ça me parle. Depuis que je travaille en entreprise ou avec les entreprises, je suis surpris de voir combien les dirigeants au plus haut niveau peuvent être amenés à privilégier des décisions à effet immédiat au mépris des conséquences futures. Dans certains cas, c'est un peu comme s'il n'y avait pas de lendemain après le dernier jour du trimestre fiscal, comme si chaque trimestre était le dernier. J'ai toujours été effaré par cette attitude. Car, qu'il s'agisse d'un ménage qui entend échapper à la morsure de la pauvreté, d'une entreprise focalisée sur la maximisation de la valeur apportée aux actionnaires (shareholder value), voire d'un pays cherchant à sortir de la spirale déclin relatif tout en restaurer l'équilibre de ses comptes publics, nous sommes dans tous les cas pris dans la gestion du dilemme court-terme versus long-terme. Et à ce jeu, il semble que ceux dont le regard plonge le plus loin vers l'horizon aient les meilleurs résultats. Les femmes plus que les hommes, donc.

A suivre...

03/11/2007

Liquidité & tyrannie

EauJe ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis quelques temps l'actualité bouillonne d'évocations de l'élément liquide. Les glaces fondent, les digues ont sauté, l'inondation nous menace. Jugez plutôt : triplement du budget de la présidence de la République, augmentation de 140% des indemnités du président, fluidification des rapports sociaux à l'UIMM. Ce fluide-là c'est le liquide-argent, celui qui a remplacé les espèces sonnantes et trébuchantes, dont l'étymologie cache à peine ces épices odoriférantes venues d'Orient et s'entassant sur les docks de la Venise du XIVème.   

Pourtant, tout cela est bien super-flu au regard d'autres manifestations de l'eau-vive dont je voudrais vous entretenir ici : celles de la liquidation & des larmes. La liquidation, d'abord, les larmes ensuite.

La liquidation, terme stalinien s'il en est, renvoie au rapport entre le tyran et l'histoire. En écoutant hier Philippe Sollers, invité des Matins de France Culture, répondre aux questions de Marc Krawetz et d'Alain-Gérard Slama, ce dernier à évoqué les trois "placards" de l'histoire de France : Vichy, la guerre d'Algérie et... Mai 68.

Sur Mai 68 justement, vous souvenez-vous de ce candidat à la présidence de la République qui affirmait récemment vouloir "liquider" l'héritage de Mai 68 ? A ce propos, Philippe Sollers affirme : "la première volonté de quelqu'un qui veut installer une tyrannie, c'est de faire disparaître au maximum l'histoire. Plus il y a de connaissance de l'histoire, moins on est soumis à quelqu'un qui veut usurper la propriété du temps." 

Or, avez-vous aussi remarqué qu'à côté de cette désormais fameuse liquidation, on assiste en parallèle à une submersion émotionnelle du terrain de l'histoire. Dernier discours du candidat Sarkozy : liquidation de l'héritage de Mai 68. Premier discours du président Sarkozy : lecture en public de la lettre de Guy Môquet. Assisterions-nous à une revitalisation d'une autre partie de cette même histoire ? Relayée par les chaînes de télévision, cette lecture fera pleurer la France entière. Télédiffusion, effusion et communion. C'est décidé : de nos chères têtes blondes à nos valeureux rugbymen, tout le monde y passera. Nous sommes cette fois-ci dans l'incantation d'un texte dont il est par ailleurs difficile de dire s'il appartient au registre de la correspondance privée ou du document d'histoire. Après l'éradication, l'endiguement à visée révisionniste, voici venu le temps de la surexposition médiatique à des fins de communion collective larmoyante.

Ici, Philippe Sollers est encore plus cinglant. "L'ignorance est toujours sentimentale, c'est bien connu. Plus les gens sont ignorants, plus ils se livrent à des passions, à des effusions sentimentales. C'est bien ce qui est recherché par toute tyrannie : à la fois l'ignorance et l'émotion. Nous avons vu ça au XXème siècle".

Liquider une période de l'histoire, c'est provoquer de l'oubli pour laisser se former un vide. Mais celui qui a usurpé la propriété du temps a aussi une sainte horreur du vide. Alors, dans l'espace dont il aura chassé l'intelligence et la raison, il convoquera les forces du pathos pour faire naître le sentiment de communion. L'acte est de nature religieuse ; l'usurpateur est le principal officiant. C'est autour de sa personne qu'il entend voir se rassembler, converger les forces souterraines de l'émotion collective. D'abord retransmise sur les chaînes de télévision, la lettre de Guy Môquet deviendra ensuite, à travers sa lecture à date fixe - le 22 octobre - un rite de commémoration.

Pour celles et ceux qui penseraient que les débats sur l'histoire et la mémoire - c'est-à-dire la façon dont nous construisons notre identité historique - sont bien secondaires, pour celles et ceux qui estimeraient qu'il ne faut pas y voir malice, je me contenterai simplement de rappeler cette phrase d'Arthur Rimbaud dans Une saison en Enfer : "Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille des hommes".

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  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
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  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
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  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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