A la naissance, après avoir été expulsés du ventre de la mère, nous faisons notre première expérience de l'exil. Nous voilà livrés à la lumière du monde, le corps nu et fripé, irrémédiablement privés des douceurs de ce corps liquide dans lequel nous nous étions développés. Heureusement, nos pères ont été prévoyants. Dès notre arrivée au monde, ils nous offrent un nom (le patronyme) et un territoire (la patrie). Cela suffira-t-il à compenser la perte du corps de la mère ? On ne le saura jamais. Les hommes sont si pressés et si pusillanimes. Ils ont cultivé le sens du service minimum.
Il nous reste la mère. Celle-là même qui vient de nous expulser, de nous projeter violemment à coups de contractions musculaires saccadées à l'extérieur de leur chair dont nous avions appris à peupler les secrets. Cette mère-marâtre qui vient de couper les ponts avec nous, que dis-je couper, qui vient de trancher le lien torsadé où circulait la vie. De cette rupture, nous garderons toujours le stigmate sur notre corps, cette meutrissure ineffaçable : le nombril.
Alors, il nous faudra apprendre à reconquérir la mère. Par tatônnements successifs, nous allons à la découverte de son corps. Nous en connaissions la face interne ; nous voilà maintenant en train d'en explorer les linéaments. Les seins nourriciers, les aisselles et leur moiteur parfumée seront nos premiers refuges. Et puis, il y a cette voix. Durant notre vie antérieure, nos perceptions sonores étaient scandées par les pulsations régulières du sang qui fuse dans les artères. Toujours le même bruit, toujours le même rythme. Le beat était bon, mais quel ennui ! Et voilà que nos oreilles font l'apprentissage de la mélodie, du grave, de l'aigu, mais aussi de ces mots sussurrés, chuintés, claqués, modulés, mouillés.
A la naissance, le père nous a donné un vrai nom ; la mère, elle, nous donne des phonèmes.
En procédant à l'exploration du corps de la mère, nous découvrons aussi cette autre organe étrange : la bouche. C'est elle qui vient se coller à notre peau pour y déposer des baisers, celle elle qui s'étire pour faire briller les yeux dans un sourire amoureux, elle encore qui s'ouvre et se ferme alternativement pour laisser échapper toute cette variété de sons dont le sens reste un mystère, mais dont la mélodie est si belle.
La mère nous a expulsé pour notre plus grand désarroi. Elle nous reconquiert pour notre plus grand bonheur. Avec les mots. Ce n'est que bien plus tard que nous pourrons mettre du sens à cette musique : langage, lent-gage. Et si ce que nous avons coutume d'appeler l'amour maternel n'était rien d'autre qu'une manière de demander pardon à l'enfant pour l'avoir si violemment projeté dans le monde ? Serait-ce le remords d'une faute ?
Quand, quelques années plus tard, nous aurons apprivoisé les mots, nous découvrirons que la mère nous a laissé un cadeau immense : la langue. Celle-là même qu'on dit maternelle et dont Assia Djebar écrit dans "Nulle part dans la maison de mon père" :
" Doux diminutifs de la prime enfance, tendresse chuchotée, mots chuintés, glissés entre les dents, tout l'amour de ma mère me caressant naguère la peau, les joues, palpant mon corps de fillette au bain maure quand elle m'essorait, moi, nue et grelottante, entre d'épaisses serviettes, en plein coeur ombreux et brûlant du hammam. "
Le cadeau du père est le territoire de l'identité administrative : le patronyme et la patrie. Particulièrement pratique pour se faire établir un passeport, pour se mouvoir de par le vaste monde. Celui de la mère est aussi un territoire, mais il n'est pas référencé sur les cartes. Il s'agit d'une contrée imaginaire, si longue à explorer qu'une vie n'y suffit pas : c'est l'univers de l'amour déchu puis reconstruit avec ce bout de chair caché derrière les lèvres : la langue. C'est un mélange de sons, de baisers mouillés et de mots. C'est la langue de la mère, the mother tongue.



Si je devais alimenter la source de mes larmes en cette fin de soirée d'un week-end de mélancolie habité, ce sont entre vos lignes que j'irais les puiser. La flamme de la femme qui brûle derrière moi, se trouve soudain très blême derrière la projection d'une mère...
Ce que vous écrivez est aussi vraiment très beau, et c'est avec fierté que je me revêts de mon costume maternel...
Merci pour ces mots, j'en ai des frissons... sincérement !
Rédigé par : Mystérieuse | 25/11/2007 à 23:03
En tant que mère, je voudrais apporter une nuance que j'ai fortement ressentie lors de l'accouchement. La mère n'expulse pas l'enfant, elle le libère. C'est presque la même chose, mais c'est pourtant très différent. J'avoue que votre texte est très beau, mais je regrette de vous annoncer ceci : votre mère ne vous a jamais expulsé, elle n'a fait qu'obéir à votre volonté d'être libéré. C'est une petite nuance qui aura sans doute, un jour, de grandes conséquences pour votre vision de l'amour maternel. Je me disais qu'il vous fallait cette info...
Rédigé par : Fanny - anosenfants | 05/12/2007 à 16:16
Merci Fanny pour votre précision. A mon tour, je vous dois une précision : je suis né d'une césarienne. Libéré, certainement, mais expulsé aussi.
Rédigé par : Jean-Marc à Fanny | 05/12/2007 à 23:26
C'est un trés beau texte. Nicher la nostalgie de notre première adresse dans la langue est une vraie belle idée. Je ne pense pas qu'il y ait d'espace entre expulser et libérer l'enfant, c'est le recto et le verso d'une même page nommée naissance. C'est une violence naturelle qui va dans le sens de la vie et de l'aventure et qui dépasse les désirs ambivalents de la mère.
Je lirai sans doute "Nulle part dans la maison de mon père", merci pour ce lien.
Rédigé par : Sylvie | 10/12/2007 à 11:07