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décembre 2007

30/12/2007

Les roses d'Islamabad, de Jalalabad, ou d'ailleurs...

Hafiz_dtail_de_son_tombeauOn dit que les plus belles roses du monde proviennent de Shiraz, au sud de l'Iran. Shiraz, c'est aussi la ville des poètes qui, à l'image de Hâfiz ou de Saâdi, ont mis l'amour en rime de la plus belle des manières.

Car cette semaine fut pour moi marquée par les roses. Ce fut d'abord cette image étrange de ces milliers de pétales déposés sur la dépouille de Benazir Bhutto.

Benazir_bhutto_rosesCe sont les roses de la douleur. Elles me rappellent ces branches de fenouil (finocchio en italien), que les romaines jetaient sur les brasiers dressés sur ordre de la Sainte Inquisition pour y consumer les corps d'hommes dont le péché était d'aimer d'autres hommes. Ces roses-là sont les fleurs de la compassion face au fanatisme religieux. Pourvu que leur parfum apaise la souffrance et rende le passage vers l'au-delà plus supportable...

Et puis il y a cet article lu hier dans Libération et intitulé L'avenir en roses à Jalalabad. C'est l'histoire d'un jeune homme, Mathieu Beley, qui s'installe en Afghanistan pour y monter une entreprise de distillation. Son entreprise s'appelle Gulestan (le jardin des roses en persan), emploie 150 personnes et s'inscrit dans cette globalisation heureuse conciliant commerce équitable et développement durable. Avec l'essence extraite de ces roses, les femmes pourront encore nous griser, nous faire tourner la tête et chavirer nos coeurs. L'ivresse des sens et de l'esprit en résultera. Ce sont les roses de la vie.

Parfum de mort d'un côté, ivresse de vie de l'autre - voilà la rose dans sa plénitude et son amiguïté. Entre les deux, D.ieu nous a donné à choisir :

" J'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité " (Deutéronome / Devarim [Paroles] 30, 19)

Rose_damascneDe façon plus prosaïque, quoiqu'en rimes, Saâdi nous dit la même chose dans un recueil intitulé Golestan (notez l'éponymie avec l'entreprise de Mathieu Beley) :

"Emporte une rose du jardin
Elle durera quelques jours,
Emporte un pétale de mon jardin de Roses.
Il durera l'Eternité."

A toutes celles et tous ceux dont le regard se posera sur ces quelques lignes, je souhaite un excellent passage en 2008 !

24/12/2007

L'information veut être libre... ou bien extrêmement chère !

Mehdi_la_guitareLorsque je rentrai chez moi jeudi soir, je tombai nez à nez avec des amis de mon grand fils M. : Jimmy et Mehdi. Ce dernier se trouve être par ailleurs le guitariste et chanteur d'un groupe de rock appelé Orphee's cry, alias OC. Alors bien sûr, nous avons parlé musique. Il m'a fait écouter la dernière création de son groupe : un single appelé Nymphomaniac. Je lui ai dit que ça avait un air de famille avec The Cure, un groupe qui m'avait pas mal marqué quand j'avais 20 ans. Voire, je lui affirmai que sa voix ressemblait beaucoup à celle de Robert Smith.

Mehdi m'a aussi expliqué comment il comptait développer son business autour de la musique. Son approche est simple : elle consiste à faire connaître les créations du groupe en les publiant sur mySpace. Ce faisant, il a réussi a développer une communauté de fans qui suivent l'activité du groupe. Ces inconditionnels d'OC se rendent régulièrement aux concerts donnés par le groupe. Ils y font la claque et pour peu que leur groupe fétiche participe à une compétition dont l'issue se jouera aux voix, comme récemment dans le cadre de leur participation au festival Fallenfest, leur présence sera déterminante. Résultat : Orphee's Cry vient de se qualifier pour les demi-finales et a gagné ce faisant la possibilité de se produire en février au Trabendo. Excusez du peu.

La démarche de Mehdi et de ses acolytes me rappelle le modèle économique décrit par Chris Anderson dans la conférence qu'il a donnée récemment à l'événement Nokia World sur le thème de l'économie du gratuit. Grâce aux techniques de digitalisation, le coût marginal de diffusion d'un morceau de musique est proche de zéro. "Traitez le produit qui en résulte (CD) comme s'il valait zéro", conseille Chris. Il enchaîne ensuite : "Profitez de la baisse drastique du coût des réseaux pour diffuser vos créations au plus grand nombre. Si ce que vous faites a de la valeur, vous aurez tôt fait de réunir autour de vous et de votre produit, une communauté de fans". Enfin, "une fois que votre cercle d'adorateurs sera constitué, fort d'individus littéralement passionnés par ce que vous faites, ces derniers seront capables de payer le prix fort pour vous voir vous produire en live".

Dans cette nouvelle économie digitale, le coût marginal du produit (enregistrement, vidéo) vaut epsilon. C'est pour cela que vous pouvez le consulter gratuitement sur le web. En revanche, un concert de votre groupe préféré constituera une expérience unique s'inscrivant dans un espace (un certain nombre de places disponibles dans une salle) et un temps (le jj/mm/aaaa entre 21 heures et 23 heures) bien délimités. C'est pour ça que les places de concert d'un groupe célèbre se vendent entre 40 et 100 euros l'unité. Là est le paradoxe : comme un concert comprend environ 20 titres, cela revient à un coût unitaire de 2 à 5 euros le titre - et sans possibilité de le réécouter !

Mais voilà, avec la baisse spectaculaire des coûts de la technologie, une nouvelle donne économique est en train de voir le jour. Alors que la valeur du produit tend vers 0, la valeur de l'expérience vivante correspondante croît. Le titre enregistré ne vaut plus rien (récemment, certains artistes comme Radiohead ou Prince sont même allés jusqu'à offrir gratuitement le CD ou le téléchargement de leurs dernières créations). Il devient juste un vecteur de buzz et de trafic pour vous faire désirer assister à la version live. Et là, il vous faudra casser votre tirelire ! 

Le mot d'ordre de l'artiste devient alors quelque chose comme : "Accédez à mes créations au moindre coût - voire, piratez-moi ! C'est le prix à payer pour que naisse et mûrisse en vous le désir de venir me voir quand je me produirai sur scène" . Malheureusement, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres et à en croire les conclusions du rapport Olivennes commandité par notre président, on ne peut que regretter que les hommes qui nous gouvernent s'obstinent - par conservatisme ? par ignorance ? par volonté de préserver leurs privilèges ? - à ne pas entendre la clameur qui monte de la rue.

22/12/2007

Madone, nomade...

100_0719_3Mercredi dernier, j'étais à Marseille.

J'aime Marseille. C'est même la ville de France que je préfère. Peut-être parce qu'elle me semble si peu française. Marseille m'a toujours fait rêver à des terres lointaines au-delà des mers. Et puis Marseille, c'est aussi ce splendide creuset des peuples de la Méditerranée, ce confluent où les filles ont des yeux de chat et des chevelures noir jais.

Mais si j'étais à Marseille mercredi dernier, c'était pour y fêter l'anniversaire de mon père. J'avais envie qu'il me parle de la Méditerranée justement, de l'Algérie où il est né, de son enfance là-bas.

Le temps était enchanteur, comme à chaque fois que le mistral a soufflé. La mer scintillait de mille reflets d'argent et le ciel avait l'éclat d'un baiser sans apprêt. Alors, comme le temps s'y prêtait, nous nous sommes rendus au bout de la corniche, à Callelongue, là où la route s'arrête au pied des calanques.

Callelongue_marseilleTapenade, salade de soupions... Le décor était planté comme dans un polar de Jean-Claude Izzo. Il n'y manquait que la poutargue et un verre de Lagavulin. Mais voilà, si j'adore les oeufs de mulet (découverts lors d'un séjour en Sardaigne), je dois confesser que je ne raffole pas de whisky. Alors, ce sera juste un verre de muscat de Beaumes de Venise.

Quand nous sommes sortis du restaurant, le soleil déclinait déjà sur la baie. Nous avons repris la corniche, direction centre ville, pour jouir encore de ce spectacle merveilleux.

Une petite balade sur la Canebière à chiner dans les librairies et nous voilà attablés à la brasserie des Danaïdes. Ce soir-là, à l'instigation de la Pensée de midi, il s'y donne une conférence sur le thème des "Mythologies méditerranéennes". Thierry Fabre a réuni autour de lui un réprésentant de chacun des 3 grands monothéismes dont la Méditerranée est le berceau : le dessinateur Jacques Ferrandez, l'humoriste, romancier et comédien Fellag et l'écrivain Maurice Attia.

Pour lancer le débat, Thierry Fabre s'adresse tour à tour aux trois invités et leur demande de partager leur vision sur ce que signifie être méditerranéen. La réponse de Maurice Attia me marque. Il y a trois points qui caractérisent l'appartenance à cet espace, affirme-t-il.

Le premier, c'est le rapport à la mère. Pour illustrer le propos, Attia raconte une histoire. Ce sont trois mères juives qui se retrouvent pour parler des mérites respectifs de leur fils. La première : "Mon fils m'aime tellement, que, chaque semaine, il m'invite dans l'un des plus grands restaurants de la ville". La deuxième de renchérir : "Le mien, c'est tous les jours qu'il m'envoie un bouquet de fleurs". Alors, la troisième prend la parole. Elle dit : "Tout ça, ce n'est rien. Jugez plutôt. Le mien, 2 fois par semaine, il paye quelqu'un pour parler de moi". Madone ou matrone, la mère méditerranéenne est abusive, excessive, possessive. Excessive, abusive, obsessive, elle est le point fixe de tout attachement, qu'il soit de raison ou de passion. Omniprésente, la mère est ici, pour reprendre le bon mot de Gad Elmaleh, "l'auteur de l'auteur", la matrice fondamentale et l'éternelle nourrice.

Le deuxième point de repère de l'espace méditerranéen, selon Maurice Attia, c'est la terrasse. Il confiera qu'à chaque fois qu'il aura eu besoin de calme, de goûter au sentiment d'absolu ou de plénitude, il sera allé le rechercher sur une hauteur, sur un promontoire, un mira d'oro. Qu'il s'agisse des hauteurs qui dominent la Casbah à Alger, de Notre-Dame de la Garde à Marseille, du cimetière marin de Sète, la terrasse constitue ce lieu magique de l'espace, où cicatriser les blessures du présent et laisser s'épanouir les desseins les plus audacieux. L'évidence du bonheur y apparaît dans l'éclat des lumières et la profusion des parfums. C'est l'ivresse de Camus dans les Noces, quand il se donne tout entier à la jouissance de l'être-là.   

Quant au troisième invariant de la Méditerranée, Maurice Attia l'associera à l'idée d'exil et de retour. Chaque année, alors qu'il vit désormais à Orléans, il dit avoir besoin de découvrir un lieu inconnu sur les rives de la Grande Bleue. C'est l'esprit du nomade qui, mêlé à une forme de nostalgie, conduit alors ses pas.

La madone pour dire l'attachement, le nomade pour dire la séparation et la terrasse, au-dessus, pour goûter au plaisir de vivre. J'aime ce triptyque.

Pourtant, il y avait quelque chose qui me chiffonnait dans cette représentation. Trop simple, trop idyllique. Il me manquait un élément, mais je ne savais comment le définir. La réponse m'est venue très récemment et de façon tout à fait inattendue en découvrant le film admirable d'Abdellatif Kechiche : la graine et le mulet. Les points clés évoqués par Maurice Attia sont là : les femmes y jouent un rôle clé. Il y a la mère, façon matrone ; il y a l'amante et sa fille - Hafsia Herzi - dont l'entregent permettra de faire des miracles. On devine, derrière les volets de la chambre de Monsieur Beiji - Habib Boufares - la colline qui domine Sète, la tombe de Paul Valéry, cette terrasse en pente douce qui vient mourir dans les flots. Le projet est fou : créer un restaurant flottant de couscous (la graine) au poisson (le mulet), en récupérant et réaménageant une vieille carcasse de bateau. Pourtant, on y croit pratiquement jusqu'à la fin. Tout le monde y met du sien, chacun selon ses talents et ses prédispositions. Car, dans la communauté, on sait bien qu'il faut que ça marche. C'est ça ou le retour au bled ; le chemin de l'exil à l'envers. Celui qui mène vers la dernière demeure. Alors, on se met à espérer, on veut y croire.

Mais rien n'y fera. Tout tournera vinaigre. Car, c'était sans compter sur l'intervention du mauvais oeil. Le voilà, l'élément qui me faisait défaut, l'empêcheur de tourner rond, le démolisseur d'illusions, l'aplatisseur de nos plus belles élévations. C'est le daïmôn ou daemon des Grecs.

Madone, nomade, daemon : trois anagrammes pour dire le destin méditerranéen. L'évidence du bonheur y côtoie la permanence du malheur. La trame est là, sans cesse enrichie de fils nouveaux. Nous croyons pouvoir la dévider du haut d'une terrasse plongeant sur l'azur. Illusion, pure illusion.

La veille de cette belle journée à Marseille où le juif, le musulman et le chrétien racontent à l'unisson le bonheur d'être baignés par la lumière de la Méditerranée, un attentat avait fait des dizaines de morts, de l'autre côté de la mer, à Alger.

 

20/12/2007

Curva via, mens recta

Ligne_courbe_librement_ondule_kandi Une phrase qui m'a plu et que je livre à votre sagacité :

" (...) le village était composé de mille chemins invisibles que les villageois et les bêtes empruntaient chaque jour et chaque nuit. Ces chemins étaient plutôt courbes parce que le pas des hommes peut être nonchalant et que le pas des animaux est souvent courbé par l'odeur d'une herbe ou la rondeur d'une graine. Aussi parce que en chantant, on marche comme le serpent joyeux et que le parcours le plus joli n'est pas forcément le plus court. "

in Chamboula de Paul Fournel, aux éditions du Seuil, p. 137.

11/12/2007

Coup de blues sur le Train bleu

Affiche_train_bleuAccoudé au zinc du bar portugais à côté de chez moi, je feuillette distraitement "Aujourd'hui en France" (anciennement "Le Parisien libéré", puis "Le Parisien"). En page 10, un article retient mon attention :

Sur la ligne du Train bleu, le dernier voyage des wagons-lits

D'un coup d'un seul, je suis projeté 25 ans en arrière, quand, encore étudiant, j'officiais comme "conducteur occasionnel" (comprendre steward à temps partiel) pour le compte de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits et de Tourisme (CIWLT).

Mon job était simple. Vêtu de l'uniforme maison (pantalon gris, chemise blanche, blazer bleu et cravate), je devais accueillir les passagers sur le quai de la gare, au pied de la voiture-lit, une heure avant le départ du train. Après le départ, je recueillais les billets, vérifiais les gares d'arrivée, notais les horaires de réveil, prenais commande des petits déjeuners et servais, le cas échéant, des dîners, des rafraîchissements ou des digestifs. Puis, lorsque tous les passagers s'étaient retranchés dans leur cabine, porte close, je soufflais un peu et me grillais une cigarette. J'en profitais pour effectuer le comptage des billets et remplir la paperasserie exigée par la CIWLT. Le contrôleur SNCF passait enfin, aux alentours de la gare de Laroche-Migennes. On papotait de tout et de rien le temps qu'il vérifie les titres de transport. Il descendrait sur le coup des 1 heure du matin en gare de Dijon.

Je tentais alors de m'assoupir quelques heures. Mais autant vous le dire tout net, c'était bien illusoire tant la banquette sommaire dont était équipé le réduit réservé au steward était inconfortable.

Un peu avant la banlieue de Marseille, il faudrait se lever, mettre la résistance électrique dans une bouilloire en inox d'un autre temps et préparer les plateaux des petits déjeuners. Compte tenu de l'exiguïté du local qui nous était dévolu, cela frisait l'exercice de haute voltige. Puis, à partir de Toulon et à chaque gare à partir de là, le même rituel se répétait : ouvrir la lourde porte, descendre sur le quai, puis gratifier chaque passager d'un sourire et d'une formule de politesse de circonstance. C'était aussi le moment des pourboires qui, si tout allait bien, permettraient bon an mal an de doubler la paye.

Même si je n'ai jamais connu d'aventure exaltante lorsque j'étais steward aux wagons-lits, je dois reconnaître avoir aimé ce métier. La clientèle appartenait à un autre temps. On y retrouvait pêle-mêle des nostalgiques de la Belle Epoque, des phobiques de l'avion, des couples d'amoureux fortunés en goguette, mais aussi quelques poètes aussi, pour qui le train de nuit était le moyen de transport idéal pour passer en douceur d'un lieu à un autre. Pour les histoires "héroïques", je devais m'en référer aux professionnels, des hommes d'une cinquantaine d'années en général, qui avaient tous à leur actif un catalogue épais comme ça d'aventures proprement rocambolesques. On y retrouvait tous les archétypes du bon polar : la vieille femme fortunée dépossédée de ses bijoux pendant la nuit, des hétaïres généreuses à prodiguer leurs charmes, des hommes d'affaires pleins d'esprit laissant des pourboires de sultans.

Pourtant, les professionnels ne nous aimaient pas beaucoup, nous les étudiants. Nous étions vus comme des "jaunes", des briseurs de grève en puissance. Il faut dire que nous ressemblions fort aux "salauds" de Pasolini. Issus des Grandes Ecoles, nous faisions cette activité pour nous faire l'argent de poche avec lequel nous irions bambocher. Eux, les professionnels, nourrissaient leur famille avec ce même argent. Les enjeux n'étaient pas les mêmes, évidemment.

Même si je n'ai pas côtoyé de Madone des sleepings de Maurice Dekobra ou vécu l'expérience angoissante de la Maldonne des sleepings de Tonino Benacquista, j'ai découvert, vécu ou appris une foule de choses lors de ces voyages.

En vrac :

- je suis tombé amoureux d'une belle brune, parisienne, sur le Paris-Florence. Mais ma timidité était telle, alors, que j'ai été incapable de lui déclarer ma flamme pendant les 12 heures que durait le trajet ;

- je peux confirmer, à l'aune de ce que Benacquista relève dans la Maldonne des sleepings, que les douaniers suisses sont tatillons comme il n'est pas permis et qu'ils ont une fâcheuse tendance à faire montre d'un sentiment de supériorité mal placé devant les stewards italiens ou français ;

- l'arrivée à Venise par la lagune est pure magie ; la sortie de la gare Santa Lucia sur le Grand Canal reste l'une des émotions les plus fortes qu'il m'ait été donnée de vivre ;

- lorsqu'un homme bien mis de sa personne voyageant en single vous commande une bouteille de champagne avec 2 verres et qu'il vous tend un billet de 100F, ça sent le roussi ;

- la traversée de l'Allemagne de nuit sur le Paris-Copenhague avec 3 jeunes rasés de près montés en douce à Cologne leurs canettes de bière à la main n'est pas une expérience réjouissante ;

- j'ai éprouvé aussi un sentiment d'humiliation profonde, lorsque au petit matin en hiver, sur le quai glacial de la gare de Bourg Saint-Maurice, un jeune qui portait plusieurs SMIC de vêtements et de breloques sur lui, m'asséna cette phrase qui m'est restée en mémoire : "Je vous aurais bien laissé un pourboire, mais comme nous avons le même âge, je trouve cela particulièrement déplacé". J'entends encore claquer dans mes oreilles l'éclat de rire de sa copine, une fille très bien, du genre à fréquenter des rallyes et à donner aux oeuvres de charité.

Parmi tous les trains sur lesquels j'ai officié comme steward, je dois reconnaître avoir gardé une tendresse particulière pour le Train bleu. D'abord, parce qu'il me permettait de rentrer au pays. Ensuite, parce que passé Saint-Raphaël, alors que tous les petits déjeuners avaient été servis, je pouvais admirer la côte de l'Estérel baignée par les premiers rayons du soleil. Enfin, parce que passé Nice, le train prenait son temps ; il se tortillait lentement le long de la mer. Villefranche-sur-Mer, Beaulieu, Eze-Mer, Cap d'Ail, Monaco, Roquebrune-Cap-Martin, Menton.

La frontière, enfin, puis l'arrivée en gare de Vintimille.

Ah, le bonheur d'entendre parler italien !

07/12/2007

La réponse est le malheur de la question (*)

ArithmtiqueQuand j'ai écrit le billet intitulé "Quelles bonnes questions allez-vous poser aujourd'hui ?" , je ne m'attendais pas à ce qu'il suscite autant de réactions. En effet, outre les commentaires que certains parmi vous ont bien voulu poster, j'ai reçu de-ci de-là de nombreuses remarques.

L'idée principale qui ressort de ces retours tourne autour de la notion d'harmonie. Et de la même façon qu'il est difficile de créer une harmonie d'ensemble entre deux lignes musicales, il est ardu de créer une belle composition entre questions & réponses.

La question est appel & ouverture. Elle est appel, mieux, interpellation. Elle sollicite l'intelligence de l'autre. Elle est ouverture aussi, car elle ne préjuge pas de ce que pourra être la réponse. En ce sens, elle est reconnaissance implicite de la liberté de l'autre, quant à la façon qu'il choisira de formuler sa réponse. Car même la question la plus anodine comme " Combien font 1+1 ? " ouvre un champ de réponses innombrables.

Vous en doutez ? Dites-moi alors quelle réponse dans la liste qui suit ne convient pas :

- 2

- L'humanité, car nous sommes tous nés de l'union d'un homme et d'une femme.

- 3. C'est ce que prétendent régulièrement les dirigeants d'entreprise lorsqu'ils annoncent qu'ils fusionnent avec une autre société. Pour étayer leur propos, ils avancent souvent l'existence de supposées synergies entre les 2 organisations.

- 0,7. Il s'agit là de la réponse que le marché renvoie aux chefs d'entreprise, généralement quelques mois à peine après la fusion soi-disant porteuse de si belles synergies.

- L'éternité, car elle est faite d'un instant suivi d'un autre instant, ad nauseam.

- 1, car l'enfant qui vient de naître est le fruit de la rencontre de deux individus.

- 10, en système binaire

- Toujours 1, car peut-on séparer une chose d'elle-même ?

- ... 

En me posant la question " Combien font 1 + 1 ? ", mon interlocuteur me procure un double plaisir. D'abord parce qu'en m'interpellant, il reconnaît ma présence, mon existence. Ensuite, parce qu'en me laissant choisir parmi les innombrables réponses possibles, il aiguillonne mon intelligence.

A moi de jouer maintenant. Sur quel registre ai-je envie de poursuivre la conversation ? J'ai toujours le recours de dire "2". Mais ce faisant, est-ce que je ne cours pas le risque de me montrer trop péremptoire ? Ne vais-je pas figer prématurément cet échange qui s'engageait si bien ? Je crois en effet que j'ai envie de laisser opérer la magie :

- Je pourrais te dire que 1+1 font 2, mais cette réponse ne me satisfait pas, car elle s'apparente trop à une certitude établie.

- (...)

- Et sais-tu ce qu'Edmond Jabès a dit sur la certitude, dans le bien-nommé "Livre des questions" ?

- Non.

- Veux-tu le savoir ?

- Oui.

- La certitude est région de mort ; l'incertitude vallée de vie.

- C'est joli, mais cela ne m'avance pas sur combien font 1+1.

- En réalité, je n'en sais rien. Et toi, as-tu une idée sur la question ?

--

(*) La citation est de Maurice Blanchot dans l'Entretien infini.

(**) Ce billet est largement inspiré d'un article de Frédéric Mantel intitulé "A propos du questionnement". 

02/12/2007

Pertes et compensations

Vide_solitudeLa semaine dernière, mon père me faisait remarquer que la lecture du billet "Langue maternelle" lui avait rappelé la nouvelle Mamm' Emilia ( Cliquez ici pour écouter le texte ) d'Erri de Luca dans son recueil intitulé "Le contraire de un". Dans cette nouvelle, il y a cette phrase que j'adore :

" Je suis éclos de ta plénitude sans te laisser vide, parce que le vide, je l'ai emporté avec moi. "

Un petit bijou.

Comme le récit porte sur le rapport entre l'enfant devenu homme et sa mère, il me sembla naturel d'aller visiter le texte écrit dans la langue maternelle, l'italien. Voilà le texte d'origine :

" Sono sgusciato dalla tua pienezza senza lasciarti vuota perchè il vuoto l'ho portato con me. "

Je m'attendais à être séduit ; je fus déçu. Je m'attendais à ressentir le souffle confondu de l'enfant qui s'endort sur le giron de la mère ; je ressentis au contraire l'expression d'une brisure, la douleur d'une séparation.

Pourtant, le sens est bien le même. La traduction en français respecte scrupuleusement la version originelle en italien. Alors, d'où venait cette sensation étrange d'avoir affaire à deux textes différents ? De l'accumulation de petits riens, de variations infimes qui, mises bout à bout, éclairent de façon distinctes le sens et concourent à la création d'images différentes.

"Sgusciare" se traduit bien par "éclore" quand il renvoie à l'idée de naissance. Pourtant, quand j'entends "sgusciare" - littéralement "sortir de sa coquille" - je visualise aussi, en même temps, le deuxième sens du verbe, qui est celui de "fuir", de "s'esquiver". A l'inverse, quand je lis "éclore", je vois un bouton de rose ; j'imagine la fleur qui s'épanouit. La fuite et l'épanouissement : quoi de plus opposé.

Et puis il y a aussi ce "vide". En français, le même mot désigne le substantif (le vide), l'adjectif masculin (vide) et féminin (vide). C'est presque le cas aussi en italien puisque le substantif (il vuoto) est identique à l'adjectif masculin (vuoto). En revanche, accolé à un nom féminin, l'adjectif s'accorde (vuota). Or, de l'identité des phonèmes en français naît une délicieuse confusion mentale qu'on pourrait presque assimiler à un zeugma. Cela permet à la musique des mots de faire son oeuvre d'enchantement.

Une seule lettre de différence, une malheureuse petite lettre, et voilà que la mélodie de la phrase s'en trouve affectée.

Dans son dernier livre paru en français, Umberto Eco consacre plus de quatre cents pages aux pièges et aux délices de la traduction. Tout est dans le titre : "Dire presque la même chose". Presque. Il y montre combien le travail du traducteur est complexe tant il doit perpétuellement transiger entre le respect de la signification, le choix des mots, l'immensité des interprétations possibles. L'un des chapitres s'intitule "Pertes et compensations". Eco y évoque la difficulté du traducteur qui, dans son rôle de passeur, doit savoir proposer des compensations à chaque fois que le texte se rebiffe, à chaque fois qu'il résite, qu'il répugne à revêtir d'autres mots en d'autres idiomes. Mais il arrive que parfois, au milieu de cette séance d'habillage de mots, le miracle se produise. Dans ces moments-là, la version traduite est encore plus belle que le texte originel. C'est -me semble-t-il- ce qui s'est passé avec la phrase d'Erri de Luca.

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  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
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  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
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  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
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