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janvier 2008

30/01/2008

Moment de magie

Cirque_du_soleil_ganaIl est un endroit où je goûte le plaisir de m'oublier, la joie profonde de sortir de mes petits tracas et de faire la nique à un égo qui, il faut bien le reconnaître, se prend très au sérieux et a une tendance certaine à l'hypertrophie. Cet endroit c'est le cirque. Devant un spectacle d'acrobates, de trapezistes ou de clowns, je redeviens enfant. Sans résistance, je me laisse subjuguer par ces défis insensés lancés respectivement à l'équilibre, à l'apesanteur ou au raisonnable. Il n'y a qu'au cirque que j'éprouve ce sentiment de fierté sans mélange d'appartenance à la communauté des humains ; il n'y a que sous ce chapiteau-là que je sens pleinement le sens du mot gratuité, que je me livre pleinement à l'émerveillement.

La semaine dernière, il m'a été donné de vivre un de ces moments de magie absolue. Je suis allé voir avec femme et enfants le spectacle "Imagine-toi" du clown, mime et bruiteur Julien Cottereau.

Julien_cottereauJulien Cottereau a fait ses armes dans la troupe du Cirque du soleil avant de se lancer dans une carrière en solo. Quant au spectacle, il s'agit de l'histoire mimée d'un p'tit bonhomme tout dépenaillé harcelé par une grosse bête féroce. L'animal n'est pas visible, mais à entendre ses grognements lorsqu'il est troublé dans son sommeil, on n'a vraiment pas envie qu'il se réveille. Pour se défaire de cette présence obsédante, notre héros s'invente des distractions : il saute à la corde, fait des bulles avec un chewing gum, jongle avec une balle imaginaire, danse aussi parfois. Il va même jusqu'à faire monter des spectacteurs sur la scène pour jouer avec lui. Il noue des amitiés. Il tombe amoureux, aussi. Et grâce à toute cette tendresse accumulée, avec tous les éclats de rire qu'il aura suscités chez les petits comme chez les grands, il se sentira de taille à affronter le monstre qui le hante et qui tient la femme qu'il aime - une femme choisie dans l'assistance - prisonnière.

Voilà. Pendant plus d'une heure, j'ai tout oublié. Je me suis livré corps et âme aux facéties du clown, j'ai jubilé du plaisir d'imaginer l'intrigue sans l'artifice de la parole. Et quand Julien Cottereau a quitté la scène en bruitant un show de claquettes façon Broadway, je regrettais d'avoir à revenir à la vie normale. En descendant les gradins, à en juger par les sourires sur les visages, je constatai que je n'étais pas le seul à avoir succombé à la magie. Et les plus vieux, n'étaient pas les moins "illuminés".

Alors, si le dénommé Julien Cottereau se donne dans votre voisinage et que vous aimez le cirque, allez-y toute affaire cessante. Je vous fiche mon billet que vous tomberez sous son charme.

--

Compléments :

(1) La photo du chapiteau du Cirque du soleil est tirée de la superbe collection de Gaëna intitulée " Petits lieux et paysages Quatre ". (C) 2006-2008, Gaëna. Tous droits réservés.

(2) Si vous souhaitez avoir un avant-goût du spectacle de Julien Cottereau, vous pouvez visualiser quelque vidéos en faisant un tour ici. Une petite mise en garde cependant, un caveat de rien du tout : je trouve que l'image aplanit salement. La magie du spectacle repose sur la participation du public - que ce soit par les rires, les applaudissements, mais aussi la montée sur scène de personnes triées sur le volet. Il me semble que l'image - même animée - ne rend pas vraiment compte de ce courant, de cette communion étrange entre l'artiste et les spectateurs ; c'est un peu comme si, mauvaise fille, elle faisait écran plus qu'elle ne révélait.

27/01/2008

Rapport de la "commission Attali" : découvrir avant de juger

Jacques_attaliLe rapport de la commission pour la "libération de la croissance française" (site) vient à peine d'être rendu public que déjà les critiques déferlent. Chaque organe de presse y va de sa diatribe au gré des phobies sur lesquelles il bâtit son fonds de commerce. Rajoutez à cela une touche de "sensationnalisme" et le tour est joué. Dès le 10 janvier, sous le titre  "les deux bombes du rapport Attali", le Figaro mettait l'accent sur la relance de l'immigration et la disparition progressive des départements. De quoi créer une bonne poussée de frayeur auprès d'un électorat réputé conservateur... A l'autre bord, l'édition de Libération du 24 janvier présentait un article de politique-fiction intitulé "Ce que sera la France dans 10 ans si on applique le rapport Attali". Au gré des aventures d'un héros nommé Cédric Blanchard, vous découvririez que les chauffeurs de taxi, dont le nombre se serait accru considérablement, n'auraient plus désormais de quoi nourrir leur famille ; vous rencontreriez des chercheurs nantis de contrats de 4 ans renouvelables 2 fois et des fonctionnaires schizophréniques pour qui l'obtention de leur prime de fin d'année dépendrait de leur capacité à dématérialiser leur activité et donc à se rendre... superflu ou, pour reprendre ce délicieux euphémisme de nos amis anglo-saxons : redundant, soit bon-à-lourder-blafard en bon parler bien de chez nous. Vous l'avez compris. Cette fois, c'étaient les fantasmes liés aux prétendus méfaits du libéralisme qui étaient mis en avant : misère, précarité et stress pour n'en citer que quelques uns.

Dans son édition du 18 janvier, Claire Guélaud donne elle dans le Monde une vision plus descriptive du contenu du rapport. Il y a 8 "ambitions" :

  1. Préparer la jeunesse à l'économie du savoir et de la prise de risque,
  2. Participer pleinement à la croissance mondiale et devenir champion de la nouvelle croissance,
  3. Améliorer la compétitivité des entreprises françaises et en particulier des PME,
  4. Construire une société de plein-emploi,
  5. Supprimer les rentes, réduire les privilèges et favoriser les mobilités,
  6. Créer de nouvelles sécurités à la mesure des instabilités croissantes,
  7. Instaurer une nouvelle gouvernance au service de la croissance,
  8. Ne pas mettre le niveau de vie d'aujourd'hui à la charge des générations futures.

Ces ambitions se déclinent ensuite en 20 "décisions fondamentales" et 316 "décisions" élémentaires, visant à relancer la croissance dans notre pays.

Ouf... Cela fait du bien ! En effet, avant de s'emballer dans l'expression de visions partisanes ou l'énoncé d'opinions sans appel reflétant sa propre opinion sur ce qu'il serait bon de faire ou non pour notre pays, n'y a-t-il pas quelque bénéfice à lire - tout simplement lire - puis s'imprégner de ce que la quarantaine d'experts de la commission Attali nous ont concocté ?

Si vous partagez ce point de vue, je vous invite alors à télécharger le rapport de la commission ( cliquez ici pour accéder au document au format pdf  ). Enfin, je ne saurais trop vous recommander par ailleurs d'écouter l'émission de France Culture d'hier consacrée à ce thème. Vous y découvrirez comment s'est déroulé le projet ; vous pourrez aussi entendre - de la bouche de Jacques Attali lui-même - que les trois piliers sur lesquels reposent la mutation de notre pays vers plus de dynamisme passe par :

  • un accent sur les conditions de développement et de transmission des connaissances, comme vecteur d'introduction de notre pays dans l'économie du savoir ;
  • l'accroissement des mobilités -sociales, professionnelles, géographiques- pour faire saute les barrières sur lesquelles se lignifient nos existences ;
  • un changement de "gouvernance" notamment au sein des pouvoirs publics

Cela permet de relativiser le poids donné à certaines mesures à des fins polémiques. Ainsi, la suppression du numerus clausus pour les taxis, les notaires ou les pharmaciens représentent 3 décisions sur un total de 316, soit moins de 1% du contenu du rapport. Quid des 313 restantes ?

Et puis, comme souvent en matière politique, il me semble que ce n'est qu'une fois que nous serons dûment informés, que nous serons le mieux armés pour entamer un débat contradictoire. Vous ne croyez pas ?

24/01/2008

Qui porte qui ?

Erri_de_luca_2Dès qu'il est de passage à Paris et pour peu que je sois disponible, je ne manque pas une occasion d'assister à une présentation d'Erri De Luca. Je sais par avance que je vais être comblé par une répartie inattendue, ou un trait de pure intelligence. Et puis, à chaque fois que je le vois, je reste confondu par sa façon bien à lui de répondre aux questions qui lui sont posées. Avant de formuler sa réplique, il marque systématiquement quelques secondes de silence. Je vois dans ce soupir de l'intelligence, cette suspension du dire, une marque profonde de respect adressée à l'émetteur de la question. C'est une manière de signifier : "oui, je comprends ce que tu me demandes. Mais avant toute chose, je voudrais m'assurer que ta question irrigue complètement mon esprit. Alors, je pourrai te formuler ma réponse".

Or, il se trouve que dimanche dernier, Erri De Luca était à Paris. Il intervenait à l'occasion de d'une série de conférences intitulées Livres des mondes juifs et diasporas en dialogue. De mon côté, j'étais disponible. Je suis donc allé l'écouter. Et une fois de plus, je tombai sous le charme.

A un moment, un membre de l'assistance lui pose la question : " Comment définiriez-vous votre rapport à la littérature ? " Passées les quelques secondes de latence évoquées plus haut, Erri De Luca énonce cette réponse inattendue : "Tout dépend de savoir qui porte qui." Nouveau silence de courte durée. La salle est dans l'expectative. Alors, il se lance dans l'évocation d'une histoire, de son histoire.

"Lorsque j'étais maçon, le travail était physiquement éprouvant. Le soir venu, j'avais le corps fourbu des fatigues accumulées durant la journée. Aussi quand je montais dans le tramway qui me ramenait chez moi et que j'ouvrais un livre, deux cas de figure pouvaient se produire. Dans un cas, je plongeais dans la lecture, je me laissais emporter par l'intrigue. J'oubliais alors mon corps ; les courbatures s'évanouissaient. Léger, mon esprit s'évadait tant et si bien qu'il m'arrivait parfois de rater mon arrêt. A l'inverse, il y avait aussi des circonstances où je ne parvenais pas à rentrer dans le livre que j'avais emmené avec moi. Sa lecture me pesait alors. Les quelques grammes de son poids venaient alors s'ajouter aux fatigues accumulées pendant la journée. C'est pourquoi je vous dis : tout dépend de savoir qui porte qui."

Un murmure se propage alors dans l'assemblée. C'est un murmure d'assentiment devant la légèreté du trait. C'est un sourire de communion et de gratification.

19/01/2008

Corps à corps obscènes

Otto_dix_la_guerreHier, je me suis rendu à l'exposition "Allemagne, les années noires" qui se tient au musée Maillol, rue de Grenelle, jusqu'au 4 février. Ce fut une véritable plongée dans l'horreur. Bien sûr, me direz-vous, j'aurais dû m'y attendre : une exposition de dessins et croquis réalisés par des Otto Dix, George Grosz, Walter Gramatté, Ludwig Meidner ou Max Beckmann pendant et après la première guerre mondiale, ça sentait le plomb et le soufre. De fait, j'avais lu Tardi. Je m'attendais donc à sombrer dans l'abjection et l'abomination de la guerre.

Pourtant, je fus servi au-delà de toute mesure.

Car s'il est vrai qu'avant de m'engager dans le parcours de l'exposition, je savais que j'allais être assailli par des représentations de corps démembrés, déchiquetés, par des images de cadavres en décomposition, de squelettes dont vers et rats viendraient se repaître, je ne pensais pas pour autant voir la beauté s'inviter dans cette traversée suffocante et putride de l'univers guerrier.

Il y a eu une chose que je n'avais pas prévue : la présence inopinée du corps de la femme.

La première apparition du corps de la femme eut lieu dans la salle du rez-de-chaussée, la partie de l'exposition consacrée à la guerre. Alors que je suivais sagement le sens de la visite, en plein milieu d'une série de xylographies désespérées de Max Beckmann, je fus soudain surpris de me trouver devant une ouverture vitrée donnant sur des sculptures d'Aristide Maillol. Il s'agissait manifestement d'un lieu d'entreposage provisoire. C'était un peu comme une trouée de lumière dans une descente aux enfers sans espoir de rémission, un moment d'accalmie dans le chaos.

Maillol_rivireJe restai fasciné par ces corps de femmes aux formes pleines. Quel constraste saisissant ! Jusque là, je n'avais vu que des hommes, des soldats aux corps martyrisés. Je voyais maintenant des femmes aux lignes harmonieuses. La désintégration d'un côté, l'intégrité de l'autre. Dans la salle aveugle, ce n'étaient qu'uniformes guerriers qui cachaient bien difficilement la misère des corps ; à travers le puits de lumière, je voyais des corps nus dont les postures évoquaient un concept idéalisé. A l'hébétude et aux cris de douleur muette des soldats répondait le silence rond de ces beaux volumes de chair féminine. De la merde et des viscères à l'air libre d'un côté, des courbures admirables de l'autre. Des corps abjects mais si douloureusement humains chez Dix et des volutes si parfaites chez Maillol, que les femmes en devenaient presque désincarnées à force de plénitude.

Ce dialogue inattendu me laissa perplexe. Alors bien sûr, je me posai des questions. Tout cela était-il délibéré de la part des organisateurs de l'exposition ? Etait-ce une soupape de sécurité offerte aux visiteurs pour dessiller leurs yeux aveuglés par un trop plein de visions apocalyptiques ? Voilà que ma machine infernale à questionner s'emballait.

C'est donc l'esprit saturé d'interrogations et de doutes que j'abordai la deuxième partie de l'exposition, à l'étage, consacrée à l'après-guerre et plus particulièrement à la période allant de 18 (Dix + Otto) à 33, l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler. Et c'est là qu'eut lieu mon deuxième choc. Avec le retour à la paix, les femmes retrouvaient une place de choix dans l'iconographie. Mais quelle place ! Ce n'étaient que prostituées aux formes opulentes, dotées de culs rebondis comme des as de pique boursouflés ou au contraire des silhouettes difformes aux seins avachis. Elles avaient des visages bouffis, empâtés ou exagérément émaciés, mais toujours vides comme un jour sans pain. Qu'elles fussent laides ou avenantes, les hommes les deshabillaient avec convoitise. On sentait à leur mine con-cul-pissante qu'ils étaient possédés par l'appel de leur bite. Visage tuméfiés, chibres turgescents : les termes de l'échange étaient posés là devant moi, sans la moindre fioriture ni l'ombre d'une tendresse. Les regards se faisaient lubriques, les appétits insatiables et les sexes dressés comme la hampe d'un drapeau un jour de fête nationale. Mais il y avait pire ! Je n'ai pas fait le compte, mais il y avait bien une dizaine de dessins représentant des viols ou des meurtres sadiques perpétrés à l'encontre de ces mêmes femmes. Et comme dans la salle consacrée à la guerre, j'assistai à nouveau au défilé morbide des corps démembrés. Oui, mais voilà. Désormais, il s'agissait de corps de femmes et nous étions en temps de paix ! J'appris en passant qu'il existait un mot en allemand pour désigner ce genre de crime : Lustmord - le désir sexuel (Lust) et le fait de donner la mort (Mord) combinés en un seul terme.

En réalité, je trouvai les tableaux du premier étage pires que ceux inspirés par la guerre. Ils montraient une société où les repus (le soldats qui avaient survécu au conflit sans dommage corporel, les industriels qui se s'étaient enrichis à l'arrière ou les poules de luxe) affichaient leur morgue vis-à-vis des culs-de-jatte, des gueules cassées, des désenchantés ou des paumés à qui tout avait été ôté : la beauté physique, la perspective de l'amour et surtout l'innocence. Dans les regards suffisants des hommes à face de porc de George Grosz, je voyais se profiler un nouveau cortège de corps déchiquetés, démembrés, amputés, meurtris, torturés, déchirés, écartelés, mis en lambeaux...

Dieu, que le registre du malheur est riche.

Si, à l'aune de ce qu'affirmait en son temps Heinrich Heine, "l'intellectuel est le thermomètre du degré d'humanité de l'humanité", alors Dix, Beckmann, Grosz et consort racontaient à travers leurs dessins la montée en puissance d'une mise en sommeil collective de l'intelligence et l'extension de la misère aux sphères les plus intimes de la sensibilité. Degré zero absolu de l'humanité, nazisme.

 

16/01/2008

La figue et le crapaud

Il y a des mots que tout marque du sceau de l'étrangeté. Prenez le sycophante, par exemple. Etymologiquement, le terme désigne celui qui, il y a bien longtemps, sur les collines de l'Attique montrait du doigt le voleur de figues. Voilà une façon très figurative de désigner celui qui dénonce pour des figues, autant dire des broutilles... Le mot trahit donc le traître, dénonce le forfait de délation, projette une lumière crue sur la balance, le calomniateur. Mais en France, l'usage du mot se perd. Je l'ai retrouvé récemment dans la chanson des Quatre Bacheliers de Georges Brassens. Hormis cette jolie découverte, je dois bien reconnaître ne jamais l'avoir entendu dans la bouche de mes compratriotes.

A l'inverse, je l'ai entendu fréquemment dans la bouche de collègues britanniques. Là où ça se complique, c'est qu'en Grande-Bretagne, le sycophante n'a rien à voir avec un calomniateur. Loin de monter sur ses ergots pour dénoncer l'existence du voleur de figues, le sycophante d'outre-Manche a le sens de la courbette. Il ne manque jamais une occasion de s'abaisser dès qu'il estimera qu'une vile flatterie servira ses intérêts. Grand maître es flagorneries, on le désigne communément en français sous l'appellation de lèche-bottes. Son esprit pervers de batracien se contorsionne comme un vermisseau. His brain is squirming like a toad comme le suggère Jim Morrison dans Riders on the storm.

Sycophant, toady - deux synonymes qui, en anglais, réunissent dans un même geste ample de la main le montreur de figues et le crapaud. Voilà une bien étrange association !

De la même façon, par quelle surprenante dérive sémantique le calomniateur de la Grèce antique est-il devenu le flagorneur d'outre-Manche ?

Après tout, peu importe. Qu'on ait affaire à la balance athénienne ou au lèche-bottes britannique, if you give this man a ride, sweet memory will die.

11/01/2008

L'hygiène du pouvoir

RgimeUn homme politique et une top model, qu'est-ce que ça peut bien avoir en commun ?

Eh bien plus qu'il n'y paraît de prime abord. En tout cas, il est au moins une chose essentielle sur laquelle l'un comme l'autre se doivent d'être inflexibles : c'est l'impérieuse nécessité, que dis-je, l'obligation absolue de... TENIR LA LIGNE.

Pourtant, s'ils ont cette obsession commune, ils ne s'y plient pas de la même façon. Car s'il est vrai que d'un côté le top model évitera de manger pour tenir la ligne, l'homme politique, lui, fera tout pour tenir la ligne afin de maintenir son casse-croûte.

Dans les deux cas de figure, nous sommes en présence d'une histoire de régime et d'impérieuse nécessité. Pour le top model comme pour l'homme politique, il s'agit là d'une prescription absolue, d'un diktat à ne point négliger sous peine de perdre sa place au soleil.

Vous me direz bien sûr que vous ne vous sentez pas concerné(e) avec l'alibi facile que vous ne faites pas de défilés de mode et que vous ne saluez pas les troupes le 14 juillet ? Balivernes ! Car n'oubliez pas que c'est au nom de cette exigence de tenir la ligne que l'homme politique viendra un jour s'adresser à vous comme si vous étiez des mannequins et qu'il vous dira, l'air patelin :

" *** JE *** tiens la ligne. A vous de faire *** CEINTURE *** ! " 

--

Note - Naturellement, toute ressemblance avec des personnages bla bla bla...

04/01/2008

Droite, gauche... c'est à vous de voir !

DeleuzeSelon Gilles Deleuze, ce qui distinguait la droite de la gauche, n'était ni plus ni moins qu'une question de perception de soi dans le monde (voir la vidéo ici). Etre de droite, ce serait partir de soi, ouvrir la porte, considérer ses voisins, puis élargir son angle de vision pour appréhender des ensembles toujours plus vastes : l'immeuble, la rue, le quartier, la ville, la région, le pays, etc. Longue pérégrination semée d'embûches vers l'universel. Etre de gauche serait le cheminement inverse : partir des confins de l'univers, puis restreindre la focale jusqu'à  soi.

Jusqu'aux dernières élections présidentielles, je savais intuitivement me positionner par rapport à ce cadre. A l'image de Jaurès, la gauche démocratique était plutôt internationaliste ; à l'inverse, la droite démocratique était plus sensible aux thématiques nationales, voire nationalistes. Fair enough. Sur le plan des valeurs, cette gauche était plutôt libérale (comme l'indique très justement le terme de liberals donné à l'aile gauche des démocrates aux Etats-Unis). En face campait une droite conservatrice, soucieuse de promouvoir les valeurs propices au maintien du statu quo. Même sur le plan économique, cette gauche était d'inspiration plutôt libérale à l'image des thèses développées par un Frédéric Bastiat.

Oui, mais voilà. Les dernières élections m'ont fait perdre tous mes repères. D'un côté, il y avait le candidat de la droite qui citait sans complexe des ténors historiques de la gauche comme Léon Blum ou Jean Jaurès. De l'autre côté, il y avait une candidate de la gauche qui faisait le grand écart entre les factions d'une gauche émiettée et allait jusqu'à donner un tour nationaliste à son programme en faisant l'éloge des petits drapeaux. Quant au libéralisme - et c'est sans doute là  l'un des plus grands paradoxes de notre pays - sur les 13 candidats présents au premier tour, je n'en voyais pas un seul - ni à droite, ni à gauche - qui eût présenté un programme d'inspiration clairement libérale !

Résultat : c'est complètement paumé et groggy que je déposai mon bulletin dans l'urne, tant au premier tour qu'au deuxième tour. Dans un cas comme dans l'autre, je gardai un goût amer dans la bouche. Vous savez, un peu comme le lendemain d'une cuite mémorable : les papilles en capilotade, l'oeil dans le vague et les neurones en berne.

L'espoir est revenu récemment après lecture de "Ce grand cadavre à la renverse" de Bernard-Henri Lévy. C'est un peu comme si les mots pour dire mon malaise étaient posés là devant moi. Oui, la gauche était sortie de son lit sans prévenir. Elle avait résolument quitté les rives du libéralisme économique au nom d'un alter-mondialisme on ne peut plus fumeux. Elle s'était disloquée en deux sur la question européenne. Elle avait perdu son souffle humaniste au profit d'un repli électoraliste sur les chimères qui hantent la droite - l'insécurité (trop forte), l'autorité (trop faible), la nationalité (trop diluée), l'identité (trop diffuse), l'immigration (trop nombreuse). Pire, elle pointait du doigt le grand coupable de notre situation présente réputée médiocre, j'ai nommé les Etats-Unis d'Amérique, qui, indépendamment de l'estime qu'on peut porter à son administration actuelle, demeurent, sauf avis contraire, la plus grande démocratie du monde aujourd'hui.

Les Etats-Unis, justement. Alors que la campagne présidentielle vient de démarrer officiellement avec les primaires de l'Iowa, n'est-ce pas le moment de faire le point ? De savoir où diable vous vous situez dans le grand terrain de jeu où ferraillent la droite & la gauche ? Si vous pensez que oui, alors faites le  test proposé par Political Compass. Après avoir répondu à un éventail de questions couvrant des domaines aussi variés que l'économie, les valeurs sociales, ou le rôle de l'Etat, vous découvrirez où vous vous positionnez sur l'échelle droite-gauche. Mieux encore, vous pourrez apprécier à quelle type de gauche / droite vous appartenez et quels personnages historiques sont les plus proches de vous.

Political_compass

A vous de jouer !

 

01/01/2008

Las Vegas y los Monegros

Los_monegros_toro_2Si je vous demande de trouver un événement important en vous fournissant les indices "annonce publique", "parc d'attraction", "pharaonique", mon petit doigt me dit que vous allez penser à l'idylle entre le président de la République Française et une top model italienne. Il faut dire que nous avons été abondamment abreuvés ces derniers temps par les images glamour de ce nouveau couple, dont le représentant mâle annonçait, il n'y a pourtant pas si longtemps, combien il pouvait être inconvenant de mettre en scène sa vie privée sur la place publique. Il faut dire qu'à l'époque, il n'était que candidat.

Pourtant, pendant que se jouait ce mauvais remake de César et Cléopâtre sur nos jités, un autre événement venait d'avoir lieu autour des trois indices précités : l'annonce publique du projet "Gran Scala" portant sur la construction en Espagne d'une ville entièrement consacrée aux loisirs. L'édification de ce "Las Vegas européen" devrait démarrer dès la fin de cette année (2008). A terme, Gran Scala devrait abriter 32 casinos, 70 hôtels, 232 restaurants, 16 parcs à thème historiques allant de l'Egypte antique (encore les pharaons !) aux temps modernes, un hippodrome, des centres de congrès, un opéra, une arène ou plaza de toros, des musées, etc. Gran Scala occupera une superficie de plus de 2.000 hectares dans la zone semi-désertique des Monegros, à 80 km de la ville de César-Auguste, alias Saragosse.

Gran_scala_egypte

Conçu par le consortium d’investisseurs International Leisure Development (ILD), basé au Royaume-Uni et promoteur du projet, ce projet est doté d'un budget de 17 milliards d'euros - soit le double de l'investissement requis pour la tenue des JO de Barcelone en 1992. A terme, il est question que Gran Scala soit doté d'une capacité de 35 millions de visiteurs/an, en accueille effectivement 25 millions et emploie plus de 30.000 personnes.

Comme l'évoque Dominique Cocquet, Vice Président et numéro 2 de Disneyland Resort Paris, qui commentait cette annonce au micro de Frédéric Martel sur France Culture : "Il se passe des choses dans le monde, que ce soit à Las Vegas, à Dubaï ou en Espagne. La France est aujourd'hui encore le premier pays au monde pour le tourisme, ou le troisième pour les flux financiers liés au tourisme. Comment allons-nous aborder cette phase dans un doublement du tourisme mondial et comment le "Tchernobyl culturel" dont nous parlions [NDLR - en référence à la formule d'Ariane Mnouchkine pour qualifier le parc de Mickey] peut rejoindre un jour (...) l'aspect patrimonial, le savoir-vire, toute une série de choses que la France a, pour être capable finalement de donner une approche originale et moins monodimensionnelle que ces grandes destinations touristiques de demain".

Oui, il se passe des choses dans le monde. A condition toutefois de ne pas se laisser aveugler par la mise en scène éblouissante de fanfaronnades amoureuses et de détourner son regard vers les angles morts de l'actualité, vous savez, là où se passe ce qui fait véritablement événement.

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Note 1 : Ci-dessous, la vidéo de présentation officielle du projet Gran Scala (en anglais) :

Note 2 : Si vous êtes à l'aise pour déchiffrer le castillan écrit et que vous vous intéressez au volet architectural de la construction de Gran Scala, je vous invite à faire un tour sur le blog de Maria Granados (ici) et à lire en particulier ce manifique billet où la jeune architecte établit un parallèle audacieux entre le goût architectural, le goût culinaire et de ce l'un comme l'autre révèlent de nous, de nos rêves et de la société dans laquelle nous évoluons ().   

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Sur ma table de chevet

  • Mario Vargas Llosa: Tours et détours de la vilaine fille (ISBN 2-07-078083-X)
    Elle est l'archétype de la garce ; il est l'emblème du ballot. Pourtant, à eux deux, ils tissent une admirable histoire d'amour, sans la moindre mièvrerie ("huachaferia" en limésien, traduit en "cucuterie" dans le livre). (****)
  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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