Parmi mes rites du week-end, il y a la lecture de l'hebdomadaire britannique The Economist auquel je suis abonné. Enfin, lecture est un bien grand mot. Disons plutôt que je feuillette rapidement le journal et me contente de lire les articles portant sur des thèmes qui m'intéressent. C'est ainsi que la semaine dernière, mon attention fut retenue par un papier intitulé "London and Paris - The rivals". Le propos consistait à comparer la situation présente des deux grandes villes (rivales ?) à la veille d'échéances électorales devant confirmer Ken Livingstone -dit le Rouge- et Bertrand Delanoë dans leur statut de maires respectivement de Londres et de Paris.
L'idée centrale développée par The Economist est sans surprise : entre les deux grandes métropoles, il y en aurait une en voie d'assoupissement (Paris), tandis que l'autre pèterait le feu (Londres). Pour habiter à Paris et pour me rendre 2 à 3 fois par an à Londres, c'est aussi ce que j'ai tendance à observer. Sur l'explication du boom londonien, The Economist offre une explication qui ne ferait pas sans doute plaisir à nos tenants du repli frileux sur une identité nationale équivoque. La clef du succès londonien tiendrait à son ouverture à l'immigration et à une capacité plus forte à gérer les contradictions inévitables résultant d'une croissance confinant parfois à l'anarchie. Les faits sont pourtant là : la capitale britannique jouirait d'un dynamisme économique & culturel fantastique à faire pâlir d'envie n'importe quelle métropole européenne. Nos jeunes concitoyens - qui ne sont pas tous des paresseux n'ayant d'autre ambition que de devenir fonctionnaires ou RMIstes comme le laisserait volontiers croire une frange de la population - ne s'y sont pas trompés. Ils sont 200.000 à vivre et travailler à Londres. En comparaison, il n'y a que 22.000 sujets de Sa gracieuse Majesté à Paris.
Mon propos n'est pourtant pas ici de discuter des mérites de l'article, ni de la légitimité des conclusions tirées. Mon propos renvoie au fait qu'après avoir terminé la lecture du papier, je n'ai pu m'empêcher de ressentir un vague malaise. En effet, il me semblait avoir remarqué à plusieurs reprises un biais dans la manière d'établir la comparaison entre les deux villes. Un biais subtil, certes, mais non moins présent et dans lequel certaines âmes chagrines cultivant une méfiance bien chevillée au corps devant tout ce qui vient de Grande-Bretagne verront une nouvelle manigance de la perfide Albion et de son affidé John Bull.
Intrigué par mon léger sentiment de malaise, je donne l'article en question à mon grand fils M. et lui demande me dire ce qu'il en pense après lecture. Deux heures plus tard, comme il n'est pas revenu vers moi, je lui demande s'il a pris connaissance de l'article. Et là, à ma plus grande surprise, il me fait la réplique suivante :
" Rien qu'avec la photo qu'ils ont mise en exergue, je ne risque pas de le lire ton article ", m'assène-t-il avec une pointe de mépris très génération Y.
Je lui demande de s'expliquer.
" Regarde ", rajoute-t-il. " D'un côté, ils ont pris une photo de Londres en plein jour. La lumière est claire. On voit un bateau sur le fleuve. On sent que la ville est active. De l'autre, c'est une image de crépuscule. Il n'y a pas le moindre mouvement à la surface de l'eau. On a l'impression que tout est à l'arrêt ".
Là, je dis "Chapeau bas". D'un coup, d'un seul, sans même le savoir, il vient de me donner l'explication au malaise que j'avais ressenti. Oui, l'article est biaisé et cela commence dès le choix iconographique.
Cela me rappelle une interview de l'académicien Pierre Rosenberg écoutée à la fin de l'année dernière sur France Culture à l'occasion de la sortie de son livre Dictionnaire amoureux du Louvre. A un moment donné, interrogé par Monique Canto-Sperber sur l'évolution de la fréquentation du Louvre, il déplorait qu'en l'espace d'une génération, les tableaux exposés au musée soient devenus pratiquement "illisibles" parce que les grilles d'interprétation auxquels ils font référence - les textes bibliques, l'Iliade et l'Odyssée, l'Enéide ou les Métamorphoses - étaient désormais très mal connues. Résultat : par delà l'émotion sensible immédiate née de la confrontation du regard et de l'oeuvre, comprendre l'intention de l'artiste devenait chose virtuellement impossible. Poussant plus loin son propos, Pierre Rosenberg regrettait par ailleurs que les jeunes générations ne recoivent pas un enseignement ad hoc pour les aider à décrypter les milliers d'images auxquelles elles sont exposées quotidiennement.
Car il est un vrai plaisir à pénétrer dans l'univers secret d'un producteur de représentation. Que ce soit afin de détromper les intentions partisanes d'un propagandiste ou pour embrasser celles, a priori plus bienvieillantes, d'un artiste de la Renaissance italienne, ce plaisir est celui de l'intelligence et de la sensibilité en action. En ce dimanche de Pâques, j'ai envie de vous faire partager celui que je viens d'éprouver après lecture de l'interprétation découverte sur le blog de Fromageplus de l'Adoration des bergers de Lorenzo Lotto.
Non, non. Il n'y a pas erreur. Il s'agit bien de découvrir comment l'histoire de la Passion (Pâques) est déjà présente dans ce tableau de la Nativité (Noël). Pour cela, il suffit de savoir regarder, c'est-à-dire de faire affleurer à la conscience les bonnes clefs de lecture. Comme le regard d'un ange par exemple...
C'est ici.
Joyeuses Pâques !
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