Sans feu ni lieu
Ceux d'entre vous qui me font le plaisir de me lire régulièrement le savent sans doute. J'adore Michel Serres. A chaque fois que je me plonge dans un de ses livres, j'en ressors avec des idées nouvelles, nées de connexions inattendues, d'étymologies insoupçonnées et d'analyses aussi subtiles qu'originales.
La lecture de son dernier ouvrage, le Mal propre, n'aura pas dérogé à la règle. L'effet de frémissement des neurones aura commencé dès les premières pages. Michel Serres y avance l'idée que ce qui nous est propre ne l'est que parce que nous le marquons avec nos sécrétions intimes. D'entrée, nous voilà en présence d'un oxymore puissant en forme de jeu de mots : le propre (ce qui m'appartient) est le sale (ce que je souille). C'est parce que j'ai craché dans la soupe que personne ne viendra m'en contester la possession. Glaviot, urine, sang, sperme et merde, voilà comment je délimite mon territoire. La naissance de Rome, construite sur le sang de Rémus assassiné par son frère, ou les paroles de la Marseillaise nous le rappellent : nous possédons la terre quand cette dernière est abreuvée du sang de l'autre. Pareillement, selon l'usage commun, je "possède" une femme quand je l'ensemence de mon sperme. En voyageant maintenant de l'individu au collectif, on ne s'étonnera plus de constater que les deux pays les plus polluant du monde sont aussi ceux qui expriment le plus fortement leur ambition d'exercer une domination sans partage sur la planète. Il y aurait donc une connivence étroite entre la possession d'un lieu et la capacité à le salir.
Et puis, il y a cette petite histoire admirable. Michel Serres indique que le mot lieu vient du latin locus et qu'il désignait dans cette langue l'ensemble des organes génitaux et sexuels de la femme : loci muliebres. Lieu : il s'agit donc de notre premier habitat. Dans un élan fulgurant, Michel Serres montre comment Jésus a fait passer son message d'amour et de dépossession à travers son rapport aux lieux. Né du corps d'une femme qui n'aura pas été possédée, il passera sa vie à pérégriner, c'est-à-dire à aller de champ en champ, sans élire de domicile fixe. Même mort et enterré, il parviendra à s'affranchir de cette demeure qu'est la tombe. Il la désertera au troisième jour. " Suis-moi ", dit-il à ceux qu'il a désigné, car " je suis ". A ceux qu'il aura élu, il demandera de tout abandonner pour une vie sans feu, ni leu. Pour être près de lui, il faudra être sans lieu, ce qui dans sa bouche aurait pu donner : " Si tu veux être près de moi, tu devras être sans toi(t) ". Don de soi.
Les chemins de la foi passeraient-ils ainsi par l'abandon de l'esprit de propriété, l'éloignement du foyer et des lieux d'habitation ?





Ah! ma foi.. la foi... vaste question. La foi est en soi, on ne peut la communiquer ni la partager avec les autres, même si on aimerait bien. Or le foyer, c'est justement moi + les autres... et la foi n'est pas dans le foyer. Il faudrait donc savoir se détacher, tenir droit tout seul pour avoir la foi. Ce qui n'empêche pas de partager tout le reste avec les autres, le propre et le sale par exemple.
Rédigé par:Fanny - à nos enfants | le 13/04/2008 à 22:43