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mai 2008

31/05/2008

Le lointain, le proche et le reproche

Yaounde Il y a pile-poil quinze ans, je passai une semaine à Yaoundé, la ville des planteurs d'arachide. C'était pour raison professionnelle et j'étais accompagné de S., une collègue de travail. C'était aussi la première fois de ma vie que je posais mes pieds en Afrique noire.

Le jour de l'arrivée, c'était la veille de l'Aïd el Kebir. La ville préparait la commémoration du sacrifice avorté d'Ismaël par Ibrahim / Abraham dont le bras fut retenu à la dernière seconde par le Très Haut avant de s'abattre sur le cou de son fils. A ce propos, j'aimerais que quelqu'un m'explique pourquoi l'enfant sacrifié s'appelle Ismaël chez les Musulmans et Isaac chez les Juifs et les Chrétiens. Y aurait-il plusieurs bibles ?

Mais revenons à nos moutons. Car c'est bien un mouton empêtré dans les ronces que le Très Haut désigne à Ibrahim / Abraham pour offrir en sacrifice en lieu et place de son fils bien aimé. Ce sont donc des moutons qui sont sacrifiés le jour de l'Aïd el Kebir pour festoyer. Du coup, aux effluves de pourriture fleurie provenant de la forêt tropicale voisine, venait s'ajouter l'odeur poisseuse du sang des milliers de moutons égorgés pour l'occasion, en plein air, sur une place du nord de la ville.

La semaine se déroule comme il se doit. Business (almost) as usual. Nous voilà donc rendus au vendredi soir. En réponse à une invitation des musiciens payés pour mettre l'ambiance à l'hôtel où nous logions et accompagnés de deux Français en mission rencontrés sur place, nous voilà plongés dans un décor inhabituel : dans les bidonvilles, un bar sans fenêtre, juste deux béances dans le mur en parpaing donnant sur un chemin de terre séchée, un bidon d'essence dehors servant de brasero. A l'intérieur, dans la salle unique de l'habitation, il y a une petite estrade pour nos trois musiciens (guitare-chant, balafon, percussions), un comptoir au fond, 2-3 tables sur les côtés et, au milieu, la piste de danse avec stroboscope au plafond.

Yaounde (2) Quand nous arrivons, nous sommes les premiers. Les musiciens nous accueillent avec force accolades et sourires. Ils nous présentent au tenancier du lieu : premier contact un peu froid, à peine tiédi par le partage des premières bières. Après les derniers réglages d'instruments, les musiciens attaquent gentiment avec quelques makossas entraînants, avec cette guitare fluide et pleureuse si caractéristique. Nous trinquons en faisant s'entrechoquer nos bouteilles de bière. La semaine a été un succès, c'est le week-end ; nous sommes tous prêts à savourer cette occasion de détente aussi bienvenue qu'exotique. Pourtant, rien ne se passe. Le local reste étonnamment vide. Bien sûr, de temps en temps, des enfants viennent se planter devant les deux échancrures qui font office de fenêtres ; mais personne ne rentre. La patron nous tire une gueule d'expulsion sans sommation et c'est jusqu'aux musiciens dont les sourires sont désormais teintés de gêne.

Balafon Alors, n'écoutant que notre courage, nous nous levons et esquissons quelques pas timides sur la piste. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire hep, les fenêtres sont bouchées par les visages d'enfants du quartier se pressant pour avoir leur part de spectacle. Hilares ! Ils sont hilares ! Pourquoi rient-ils ? On est dans le rythme, non ? On est ridicule, c'est ça le message ? A ce moment, je me dis que je vais m'assoir et siroter ma bière tranquille en boudant. Mais voilà. Les premiers couples de noirs font leur entrée. Sans préavis, ils investissent la piste. Et là tout devient subitement évident. En deux voltes et trois déhanchements, la salle s'électrise. Les musiciens passent à la vitesse supérieure : le frappé des paumes sur les peaux se fait plus sec, la guitare est passée du pleur au rire toutes dents visibles, la voix du chanteur est ferme, ses yeux brillent et c'est jusqu'au balafon dont les sons en chapelets de clochettes évoquent les mystères de la forêt tropicale si proche.

(A ce stade de la lecture, si vous souhaitez vous imprégner de l'ambiance musicale, je vous invite à allumer la radio ci-dessous en cliquant sur le bouton à gauche.)

free music


Alors le va-et-vient des couples se fait plus pressant. Très vite, la piste est bourrée de corps se trémoussant. Chaque couple a son style en propre. Tel tout en douceur et très pudique évoluant en déplacements de faible amplitude. La jupe blanche de la femme ondule sans rupture sur le rebondi de ses fesses. Tel autre, en revanche se la joue en mode collé-serré, mais alors vraiment très collé et assurément très serré. Chaque mouvement du corps de l'un est accompagné à la lettre par le partenaire. Juste le temps de s'ajuster dans un soupir et les corps se sont synchronisés dans une représentation mimant la copulation. Les gouttes de sueur perlent sur la peau ; la lumière du stroboscope les transforme en mille éclats. Des fragrances musquées et l'odeur du désir ont investi la piste. L'envoûtement peut avoir lieu : tout le monde sourit. C'est jusqu'au patron qui a mandaté un petit garçon nous dire qu'il voulait nous parler. Il nous offre les mots et l'accolade de la bienvenue.

A l'origine, une incongruité : quatre blancs dansant le makossa dans un bar borgne de Yaoundé. Eloignement. Puis, le rire des enfants comme sésame. Rapprochement. A partir de ce moment, il suffit de laisser parler les corps pour que les esprits s'apaisent et jouissent du bonheur d'être ensemble.

La nuit lourde et opaque de l'équateur s'était posée sur la terre rouge, adamha, rouge comme le sang du premier homme, Adam, comme cette poussière qui vole au chant des griots. L'heure est aux corps, aux attirances, au zouk qui emballe, au collé-serré qui unit. La nuit est encore longue. Il sera toujours temps de penser aux reproches.  

Voilà. Quand j'ai commencé à écrire ce billet, je partais d'une citation de Michel Maffesoli, émule de Georg Simmel, dans son petit dictionnaire des "iconologies" modernes. A la rubrique baroque, il écrit que ce qui prévaut dans ce style c'est un oui à la vie né du "chatoiement des couleurs, [de] la virevolte des formes, [de] la multiplicité des sens sollicités". Une exubérance qui m'a projeté loin dans le temps et l'espace, dans ce petit bar de Yaoundé où il y a 15 ans, j'ai connu un moment de pur bonheur inexplicable, presque une expérience religieuse. C'était loin ; j'y ai connu la joie du proche. Le baroque serait-il tout simplement une abolition ou plus précisément une distorsion des distances ?  

--

Notes : les photos de Yaoundé sont de J-my Ngora et ont été extraites de la collection éponyme sur flickr. La photo du joueur de balafon est de Waramusso.

24/05/2008

Adamastor

Adamastor Un soir, alors que je me baladais sans but à la pointe du Bairro Alto, je me suis retrouvé sur un belvédère, un miradouro. L'or, toujours cet or qui fascine les coeurs et les esprits... Etant à Lisbonne, j'eusse préféré dire miratejo. Je trouve le mot plus chantant et plus approprié à l'esprit du lieu. Mais voilà, ce nom n'existe pas. Alors je le garde pour moi et le range dans le casier des vocables restant à inventer. Dans une autre vie peut-être connaîtront-ils meilleure fortune...

Appuyé à la main courante, en surplomb des toits de Cais do Sodré, le regard plonge vers l'ouest, là où les rives du fleuve se resserrent et où les eaux glissent à travers un dernier ombilic avant de se mélager à l'écume de l'océan. C'est l'appel au voyage, dont j'ai déjà pu me faire l'écho dans un autre billet.

Mirador de Santa Catarina Mais au-delà de la beauté du point de vue, ce qui fait le charme du belvédère de Santa Catarina, c'est la présence de la statue de l'Adamastor. Il est laid à outrance, avec ses yeux exorbités, sa face déformée en cours de pétrification et ses cheveux hirsutes. 

L'Adamastor est ce monstre mythologique hideux popularisé par Luís de Camões dans son chant épique vantant l'épopée des marins portugais : les Lusiades. Il est de la même engeance que Charybde et Scylla. Comme eux, ils est monstrueux. Comme eux, il veille sur un passage clé : le détroit de Messine d'un côté, le cap de Bonne Espérance de l'autre. Comme dans l'Odyssée, il est cause d'effroi et de naufrages fracassants. Comme eux, il officie sur la vie et la mort.

Je trouve symptomatique que la statue d'Adamastor ait été placée sur un belvédère à l'endroit même où le Tage se rétrécit avant de se fondre dans les eaux du grand large. Certains d'entre vous ont pu railler par le passé ma propension à voir des images archaïques et à forte connotation sexuelle dans la façon dont certaines villes - et Lisbonne en particuier - épousent une topographie, à l'image d'une écriture à patte de souris sur les contours de nos désirs inassouvis. Pourtant. Pourquoi faut-il que des rochers pervers & monstrueux gardent des passages étroits ? Est-ce une manière d'avertir que les monts de Vénus ne sont pas tous des monts de bienvenue ? Pourquoi faut-il aussi que ce passage soit affaire de vie ou de mort ? Pourquoi faut-il enfin que les gardiens des côtes de Sicile aient été une épreuve pour Personne, l'un des pseudos d'Ulysse, quand, beaucoup plus à l'ouest, la statue d'Adamastor si situe à quelques enjambées de celle d'un grand amateur de pseudos, célèbres pour ses hétéronymes, un certain "Ferdinand Personne", traduction en français de Fernando Pessoa. Un aventurier & un poète. Seraient-ils les seuls à savoir se débarrasser des oripeaux d'une identité trop pesante pour mieux apprécier cette liberté que donne l'anonymat dans l'appréhension de l'essence du monde ? Les seuls à déjouer les magiciennes et les monstres ? Est-elle là la raison qui a poussé le jeune poète-aventurier Arthur Rimbaud à s'abîmer sur les terres du Moyen-Orient après avoir fait escale à Marseille ?

En 1492, Christophe Colomb accostait sur les rivages de l'Amérique pour la gloire d'Isabel de Castille et de Ferdinand d'Aragon. Quelques années plus tard, pour la couronne du Portugal cette fois, Vasco Da Gama ouvrait la route maritime des Indes en doublant victorieusement le Cap des Tempêtes, dès lors renommé Cap de Bonne Espérance.

L'histoire de deux dévoilements. Tous deux, marins d'exception, pensaient arriver aux Indes. Mais là où le premier découvrait en réalité l'Amérique, le second faisait renaître l'homérique.

22/05/2008

Belles îles

Dans ce carrousel d'images iliennes, toutes représentent l'Irlande sauf une en provenance de Belle-Ile. Saurez-vous la trouver ?

18/05/2008

Un buisson de genêts

Buisson_de_gentsLa semaine dernière, j'ai animé une formation pour le compte d'un client basé en Irlande. Le client en question avait décidé que la formation se ferait en résidentiel (ou en offsite pour sacrifier au franglais en vigueur dans de plus en plus d'entreprises). L'endroit choisi se situait au pied du mont Kippure, dans les hauteurs du comté de Wicklow, à quelques miles de Dublin. Comme nous sommes au joli mois de mai, de gros flocons jaunes étincelants de lumière s'étalaient sur les pentes fatiguées des collines de granit. Des genêts.

Nous nous trouvions au coeur des collines à des lieues du village le plus proche. Le soir, alors que la nuit n'en finissait pas de tomber, le moment était venu de partager des histoires une pinte de Guinness ou de Murphy à la main. Le barman nous a raconté avoir travaillé comme livreur de lait aux autour de Blessington. Bien sûr, il y a livreur et livreur. Lui, chaque matin, il déposait des casiers de 4 bouteilles devant les maisons de particuliers. Tout se déroulait pour le mieux jusqu'au jour où un particulier - accessoirement la patronne de la laiterie des environs - vint lui demander pourquoi la fois dernière il n'avait livré que 2 bouteilles au lieu des 4 habituelles. Avec un flegme exemplaire et bien qu'ayant la certitude d'avoir bien déposé un casier plein, il ne tenta pas d'argumenter. Il s'excusa, remplaça illico les 2 bouteilles manquantes et s'en alla, un rien décontenancé. Mais voilà que la scène se reproduisit les jours suivants : à chaque fois, deux bouteilles faisaient défaut. Le livreur voulut alors en avoir le coeur net. Le lendemain matin, après avoir déposé son panier de métal avec ses 4 bouteilles de lait devant la maison de la dame, il gara la camion dans un angle mort, se cacha derrière la haie d'arbustes de la maison d'en face et se mit à faire le guet. Au bout de quelques minutes, il vit s'approcher un renard. Après avoir vérifié que la voie était libre, ce dernier se dirigea vers les bouteilles de lait. D'un coup de dent incisif, le renard décapsula une bouteille, s'en saisit dans sa gueule et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'enfuit avec le fruit de son larcin. Quelques secondes plus tard, le renard se présenta à nouveau et le même manège se reproduisit. Puis, il ne revint pas.

Voilà. Le laitier savait désormais à quoi s'en tenir. Alors comme dans le Petit Prince, le livreur apprivoisa le renard. En l'espace de quelques semaines, l'homme et l'animal apprirent à se reconnaître. Bientôt, ils surent se voir avec le coeur. A partir de ce moment, chaque matin, dès que le livreur arrivait avec son camion devant la maison de la patronne, le renard sortait de sa cachette. Il attendait que le livreur se fût acquitté de sa tâche. Puis, il s'approchait de lui. Le livreur, déposait alors 2 bouteilles déjà ouvertes à l'attention du renard. Il reculait alors de quelques pas, puis s'accroupissait. Le renard s'approchait, s'immobilisait un court instant, puis se saisissait d'une bouteille et s'en allait. Il reviendrait plus tard faire un sort à la deuxième bouteille.

La soirée continua avec d'autres histoires de gens et d'animaux. Puis, il fallut nous quitter. Dehors, la nuit s'était installée sans conviction. Sur la crête arrondie et arasée de la colline qui nous faisait face, l'ombre d'une harde de cerfs se déplaçait avec lenteur. L'éclat de la lune laissait espérer la possibilité d'un croisement de regard.

Le lendemain, le soleil était resplendissant. L'air était frais ; un vent froid soufflait en rafales. La beauté éclatante des massifs de genêts me rappela un épisode étrange de la Bible mettant en scène le prophète Elie. En fuyant la cruauté de Jézabel, Elie se retrouve dans le désert. Il y aperçoit un genêt et trouve que l'endroit est bon pour s'assoir et se laisser mourir de désespoir. Mais la mort lui est refusée, par une voix (un ange ?) l'avertissant du passage imminent du Créateur. Elie assistera alors tour à tour à un ouragan, à un séisme, puis à un feu. Mais il est dit que Dieu n'était dans aucune de ces manifestations. Il entendit alors "le bruit d'une brise légère" (1R 19 12).

Coup_de_brise Là, le texte ne dit plus rien. Mais Elie sut qu'il était temps de se relever, de se voiler et de se remettre en marche. La présence du divin serait-elle, comme le suggère Sylvie Germain dans les Echos du silence plus dans les courants d'air que dans les expressions tonitruantes de débordement ou de fracas ?       

Bientôt, ce sera l'été. Les genêts seront fanés sur les hauteurs de Wicklow. L'automne viendra, drapé de ses brumes envoûtantes et équivoques. Les pentes basculeront au pourpre. Le règne de la bruyère sera venu.

Auriez-vous une belle histoire à me raconter dans un décor saturé de bruyères ?

08/05/2008

Goya. Encore !

Hier, je profitai de la langueur estivale qui s'est gentiment abattue depuis quelques jours sur Paris pour me rendre à Beaubourg et visiter l'exposition "Traces du Sacré". J'ai adoré l'exposition. Je l'ai trouvée superbe grâce au choix des oeuvres, intelligente dans le tracé du chemin proposé et la qualité des notices explicatives, délicieusement polyphonique enfin par le jeu subtil des correspondances entre oeuvres picturales, sculpturales, sonores et cinématographiques. J'y reviendrai sans doute bientôt sur cette tribune.

Pourtant, c'est de la première image dont je voudrais vous parler. Rappelez-vous : il y a une semaine, jour pour jour, je quittais l'exposition "Goya Graveur" au Petit Palais. Je m'en faisais l'écho sur ce blog. Et là, à peine franchi le seuil de l'exposition, après avoir subi, incrédule, la voix d'une horloge parlante débitant le temps qui s'écoule d'un ton monocorde, je tombe sur une gravure de Goya, justement. Et pas la moins troublante, puisqu'il s'agit de "Nada. Ello dirá" extraite de la collection des Désastres de la Guerre.

Goya_nada_ello_dira

L'estampe dépeint un cadavre en décomposition s'extrayant péniblement de son caveau et traînant derrière lui une pancarte où est inscrit le mot nada, rien. Dans l'assistance de silhouettes incertaines, on distingue avec difficulté une balance en déséquilibre : le combat entre le bien et le mal, sans doute. Mais cette gravure, ici, est avant tout un prélude. Et quel jeu ! Celui où l'homme se retrouve seul, sans Dieu. Dans la même salle, que j'appellerais volontiers un pré-ambule, tant elle est séparée du reste du parcours de l'exposition tout en offrant des clefs d'interprétation à profusion, vous trouverez des tableaux d'églises en ruine et surtout, en surplomb avant de pénétrer dans un tunnel sombre et un rien inquiétant, le tableau de Nietzsche réalisé par Edvard Munch.

Dans le lointain, vous entendez les saccades du rire de Zarathoustra. Le ton est donné. La pitolade métaphysique peut commencer...

Mais je m'égare déjà. Revenons à ce cher Goya et à son estampe. Nada. Ello dirá est traduit en français par Rien. On verra bien. Pas sûr que ce soit un bon présage. Et dans l'expo, du reste, vous pouvez être assuré(e) qu'on en voit des vertes et des pas mûres. Pourtant, dans ce "on verra bien", Goya laisse encore une place à l'espérance. Le doute est bien là, lourdement ancré dans la terre du caveau, mais il ne cède pas encore toute la place au désespoir.

C'est pourtant l'effet d'un retour en arrière.

En effet, à l'origine, Goya avait intitulé l'estampe 69 des Désastres de la guerre : Nada. Ello lo dice. Comprendre : Rien. C'est ce qu'il dit ou c'est lui qui le dit. Là le message est sans appel. L'absence de Dieu est enterinée dans ce constat de désolation. Nulle rémission, nulle compassion ne sont possibles. Notre destin est entièrement entre nos mains. Goya annonçait donc le crime gratuit de Raskolnikov et le tout est permis de Dmitri (Mitia) Karamazov, avec près de 100 ans d'avance...

Le véritable patronyme de Goya est Goya y Lucientes. Or Lucientes, en espagnol, ça veut dire lumineux, brillant en français. Comme quoi on peut être brillant et sombre à la fois sans qu'il y ait la moindre contradiction dans les termes.

02/05/2008

Huit bouches de feu

Que_valorVoici 200 ans, jour pour jour, le peuple de Madrid se soulevait contre les troupes d'occupation françaises. Dos de Mayo. Ce fut un jour de colère, comme le souligne Arturo Pérez-Reverte dans son dernier livre éponyme. Rien d'un élan nationaliste, juste une réaction populaire spontanée pour rabattre le caquet à ces prétentieux de gabachos (terme péjoratif désignant les Français) baladant leur mépris dans leurs beaux uniformes de conquérants. L'éveil nationaliste, il viendrait en son temps, le lendemain très précisément -le 3 mai 1808- après que Murat et ses troupes eurent, en guise de représailles, fusillé nombre d'émeutiers véritables ou présumés .

Les 2 et 3 mai... Deux dates terribles immortalisées par Francisco Goya dans deux tableaux dépeignant l'horreur éternelle de la guerre.

A chaque fois que mon regard croise l'image de l'un de ces tableaux et surtout le "3 de Mayo", j'éprouve toujours un malaise profond. C'est plus fort que moi : je dois détourner mon regard et baisser les yeux. Je souffre de savoir que les corps anonymes engoncés dans les vareuses militaires, ces corps pointant leur fusil sur la poitrine dénudée de l'homme au visage basané et aux yeux exorbités, ces visages que le peintre a voulu tenir cachés, ces doigts qui appuieront bientôt sur la gachette, ces bouches que j'imagine haletantes appartiennent à des compatriotes. Ces machines à distribuer la mort, ce sont des soldats français.

C'est précisément ce qui m'est arrivé il y a tout juste deux jours en allant à l'exposition "Goya graveur" au Petit Palais. A peine avais-je quitté le hall gorgé de lumière à l'entrée et m'étais-je engagé dans l'ombilic obscur conduisant à l'exposition, que je fus littéralement assailli par l'image du 3 de Mayo. Le fait que ce fût une reproduction n'y fit rien. Pire, le choc fut d'autant plus violent que j'étais venu pour voir des estampes et que je ne m'attendais pas à voir ce tableau ici.

Je me préparai alors à ressentir à nouveau cette suffocation qui m'avait accablé un an plus tôt dans les couloirs du Prado. Ce ne fut pas le cas.

La première salle était consacrée aux Caprichos (les Caprices), un recueil de plus de 80 estampes où alternent des scènes de la rue peuplées de jolies prostituées et de michetons stupides, de célestines et de mères maquerelles, mais aussi de morts s'extrayant de leur tombe, de dames de haut lignage prêtes à toutes les bassesses, d'un bestiaire d'ânes savants et de chouettes inquiétantes, de bouffons, de vieilles chipies, d'épouvantails, de chauve-souris venues peupler nos esprits ensommeillés... Je fus étourdi par cet excès de fantaisie sans bride et même si l'angoisse pointait toujours sa face hideuse, même si le cauchemar semblait nous attendre au bout du chemin, je m'attendris devant la joliesse de certaines scènes et allai jusqu'à sourire à l'humour de Goya, aussi corrosif que l'acide nitrique sur la plaque de cuivre où il dessinait en creux ses personnages.

Bien_tirada_esta

Les choses devaient se compliquer quand je m'engageai dans la salle dédiée aux Désastres de la guerre. Tout y était : exécutions sommaires, corps atrocement mutilés, viols, amputations, émasculations, pendaisons, rapines, vengeances odieuses. Je compris alors que les corps à corps obscènes d'Otto Dix, de George Grosz, de Walter Gramatté, de Ludwig Meidner ou de Max Beckmann pendant et après la première guerre mondiale n'étaient que le bégaiement, la répétition hallucinée de ce que Goya avait déjà représenté 100 ans avant eux. L'horreur manque décidément cruellement d'imagination.

Quelques détails pourtant frappèrent mon imagination. Contrairement à ses descendants de l'école expressionniste allemande qui semblaient jubiler à exhiber la lumière sadique dans le regard du soldat écartant les cuisses de la femme qu'il s'apprête à violer, Goya peine à représenter le visage du bourreau. Autant il excelle pour rendre l'horreur sur le visage de la victime, autant il "préserve" le bourreau. Est-ce l'effet d'une pudeur subite ou de je ne sais quelle réserve soudaine ? Goya évite souvent de montrer l'ange exterminateur. Pourtant, même absent, il est bien là ; il se cache derrière un symbole de la mort qu'il va donner.

No_se_puede_mirarDans l'eau-forte No se puede mirar (on ne peut pas regarder) ci-contre, les soldats sont invisibles. D'eux, on ne voit que l'extrémité des fusils pointés vers les condamnés : les baïonnettes. Elles sont au nombre de 8. Ces détails sont ils fortuits ? J'y ai vu un rappel de la ville de Bayonne où la famille royale espagnole était tenue emprisonnée par l'Empereur. Quant au chiffre 8, il m'a suggéré le décret que Murat avait imposé aux autorités espagnoles une fois maté le soulèvement du 2 mai :

Dcret_du_6_mai_1808Je continue mon chemin. Dans la salle suivante sont exposées des estampes du recueil Tauromaquia (Tauromachie). Le spectacle -parfois non dénué de cocasse- du combat entre l'homme et l'animal me détend.

C'est une respiration de courte durée. Vient ensuite l'exposition des Disparates, les incongruïtés. Cette fois-ci, le choc émotionnel est auditif. Car, "disparate" se prononce comme "disparad" et disparad, cela veut dire littéralement : " Tirez ! "

Dans le guide que la Bibliothèque Nationale Espagnole (BNE) consacre actuellement à l'exposition Miradas sobre la Guerra de Indepencia, une lecture attentive permet de trouver cette consigne de l'Empereur à l'attention de Murat :

" Si la canalla se mueve, disparad. " (Si la canaille bouge, tirez.)

La fin de l'exposition Goya graveur renvoie au temps de l'exil bordelais. Les fureurs de la guerre se sont apaisées, mais l'oeuvre du peintre reste toujours empreinte d'une amertume incurable. Témoins, ses caricatures, dessins outrés où reviennent en puissance les esprits (duendes) qui hantaient les Caprichos. Je suis saisi par une étrangeté. Le titre du recueil est écrit avec deux "R" : car[r]icatures.

Là, c'est l'origine italienne du mot qui me revient à l'esprit : caricare, charger, caricatura, charge.

Charger, tirer...

Le 2 mai 1808 à Madrid, le peuple s'est levé. Les armées de la France impériale l'ont abattu.

Debout, chargez, tirez, couché.

Pesadilla.

Mala noche.

01/05/2008

Caen en Ligue 1 !

Julie_franckC'était il y a tout juste deux ans. Contre vents et marées, mais avec force amour et abnégation, Julie & Franck venaient d'ouvrir le premier club de Jorkyball (R) de Normandie, à Bretteville-sur-Odon, tout près de Caen.

Dès la saison 2007, soit leur première année d'activité, des résultats extrêmement encourageants venaient récompenser leurs efforts. L'équipe féminine du club jouait en Ligue 1 et finissait 4ème du championnat de France. Côté garçons, les deux équipes alignées terminaient 1ère et 2ème du championnat régional et l'équipe 1 ratait de justesse la 3ème marche du podium pour une bête histoire de set-average (c'est comme le goal-average, si ce n'est qu'au lieu de comptabiliser des buts, vous comptabilisez des sets).

Dès le début de cette saison, l'équipe masculine de Caen démarre sur les chapeaux de roue. Après les deux premières journées de compétition, Caen ne compte que des victoires à son actif. Lors de la dernière journée du championnat, qui se tenait à Wissous le week-end passé, le défi est simple : il faut remporter 3 matches sur les 4 confrontations.

Dimanche soir, le contrat était plus que rempli, puisque Cean avait remporté tous ses matchs. Résultat : le Jorkyball(R) normand de Caen est champion de France de Ligue 2. Il accède à l'élite nationale en saison prochaine.

Voilà un superbe résultat qui vient récompenser le talent des joueurs et, à leur côté, le super boulot réalisé par Julie & Franck depuis maintenant plus de deux ans.

Caen_en_1re_division_avril_2008_2 Champagne !

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  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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