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Baroque

13/07/2008

Dualité et impairs en série

Labyrinthe (juillet 08)En relisant hier l'histoire du Minotaure, je fus frappé de découvrir un sens inattendu, un chemin de traverse serpentant en parallèle à l'interprétation usuelle du parcours initiatique. J'aurais tout aussi bien pu appeler ce papier "coups bas entre amis" ou "perfidies de proximité". Car, qu'on se le dise une fois pour toutes, dans cette histoire à dormir debout, nul n'est épargné, nul n'a les mains propres. Tout le monde est coupable et porte sur ses mains un sang coupable.

Tout commence avec un geste d'une sublime arrogance. Minos, roi de Crète ou Candia, veut du grandiose. Il s'en ouvre à Poséïdon, le dieu qui gouverne les mers. Ce dernier lui fait don d'un taureau blanc fabuleux, contre la parole donnée par Minos de le sacrifier après un certain délai. Mais voilà. Ce taureau est trop beau, trop merveilleux. Minos ne sera pas capable de tenir parole. Pour donner le change, il livrera en holocauste un taureau de son troupeau et gardera le bel animal blanc, vivant, près de lui. Parjure doublé de tromperie. 

Pasiphaë, femme de Minos et mère de leurs 6 enfants - 3 filles dont la belle Ariane et trois garçons - s'éprend du taureau. Elle se fait confectionner un accoutrement de vache pour séduire l'animal blanc. Victime de l'illusion, le taureau fabuleux culbutera la reine. De cette union naîtra un être mi-homme, mi-bête, un bipède à face taurine, le minotaure. Tromperie au service d'une liaison zoophile et adultérine.

La suite, vous la connaissez. Il faut d'abord cacher le fruit de ces amours contre-nature. L'architecte Dédale construira donc le labyrinthe. Il faut aussi nourrir la créature. Les Crétois exigeront des Athéniens qu'ils livrent 7 jeunes garçons et 7 jeunes filles pour apaiser le minotaure. Thésée, un jeune fougueux, fait promesse de tuer le monstre. A cette annonce, son père, Egée, est dévasté. Résigné, il lui demande pour seule faveur de faire hisser des voiles blanches en cas de succès de la démarche. Pour l'heure, ce seront des voiles noires qui seront utilisées, en symbole de cette mort effroyable pomise au groupe de jeunes sacrifiés. Thésée s'est glissé parmi eux.

Débarqué sur les rivages de Crète, il croise Ariane. Cette dernière tombe amoureuse du bel Athénien. Informée des dessins du jeune homme venu pour tuer son demi-frère, elle lui fait don d'une hache à double-face et d'une pelote de laine. Complicité de meurtre avec préméditation.

Thésée est beau. Thésée est courageux aussi. Il s'engouffre dans les ténèbres du labyrinthe et va jusqu'en son centre où se tient le minotaure. Avec l'arme qu'Ariane lui a offerte, il tue le minotaure. Avec le fil de la pelote, il retrouvera le chemin du retour à la lumière.

Thésée et le Minotaure

Vainqueur éblouissant, ivre de la lumière retrouvée, Thésée se livre à un rite parfaitement dionysiaque. Il danse. Jouissant de lui-même et de sa toute puissance, il n'a pas le moindre égard pour celle qui a accepté de devenir fratricide en armant son bras. Coupable ingratitude.

Thésée navigue maintenant vers sa patrie. Tout à son ivresse, il aura oublié de veiller au changement de voiles. Quand son navire croisera au large d'Athènes avant d'accoster au Pirée, c'est avec des voiles noires. Devant ce signe d'insuccès, le père de Thésée sombre d'abord dans le désespoir avant de se noyer dans l'onde. Piètre consolation : les flots qui recueillent le corps du père porteront son nom. La mer Egée vient de naître. Une mort en forme de baptême, voilà bien le forfait du fils. Un parricide par inadvertance. Mais pour quelle re-naissance ?

Que retenir en définitive de cette histoire aux multiples rebondissements ? Que le seul être pur de toute souillure serait le minotaure ? Fruit de l'accouplement entre une princesse solaire et un animal à la turgescence fabuleuse, son unique tare serait sa double incarnation et son appétit démesuré de chair humaine. Mi-femme, mi taureau. Né dual, il mourra d'un duel. Conséquence d'un entrelacs de duplicités en série, le minotaure meurt sous les coups de la hache à double tranchant donnée à Thésée par sa demi-soeur Ariane. Quant au héros de cette étonnante aventure, j'ai nommé Thésée, il est lui aussi victime de la dualité - voiles blanches, voiles noires - et de son inconséquence.

Alors de quelle initiation s'agit-il ? Des meurtriers s'entre-déchirent autour de l'effigie d'un monstre. De quelle révélation parlons-nous ? Thésée censément purifié par le meurtre enténébré de la bête hideuse, ne devient-il pas insupportable dès son retour à la lumière éclatante du jour ?

Décidément, je ne parviens pas à comprendre le sens de cette étrange histoire. Et puis tant pis. Car dans cette saga mythologique, c'est au Minotaure que va ma tendresse.

Minotaure (Picasso) 2

Est-ce cette même tendresse que Picasso exprime avec son "minotaure caressant du mufle la main d'une dormeuse" ?

30/06/2008

Le chien et le guépard

Fils Puni (Greuze) Pour je ne sais quelle raison, parmi les requêtes Google pointant sur mon blog, il en est une qui m'a toujours particulièrement intrigué : "le baroque dans le Guépard de Tomasi di Lampedusa". Profitant d'une nuit sans sommeil lors du vol de retour de Chicago, j'ai lu le roman dans sa traduction en français de Jean-Paul Manganaro. Il s'agit à n'en pas douter d'une allégorie somptueuse sur les liens entremêlés de la mort et de la beauté. La scène finale du film éponyme de Luchino Visconti est un grand bal donné par un autre grand aristocrate sicilien. Le Guépard, ou encore le vieux prince Fabrizio Salina joué par Burt Lancaster, y fait danser sa ravissante belle-fille, Angelica alias Claudia Cadinale. Les virevoltes de la valse ont fait tourner la tête du prince Salina. Après l'exaltation et le trouble procurés par la proximité du corps de la femme - et quelle femme ! - le prince s'éclipse dans la bibliothèque de son hôte. Il y découvre un tableau de Jean-Baptiste Greuze bizarrement appelé La Mort du Juste dans le roman. D'habitude, il est appelé le Fils Puni.  

Don Fabrizio se laisse à aller à la méditation. Là encore, les images s'embrouillent puisque la beauté de la chair féminine avoisine la laideur de la mort. "Les jeunes filles étaient jolies, provocantes, le désordre de leurs vêtements suggérait plutôt le libertinage que la douleur ; on comprenait tout de suite qu'elles étaient le véritable sujet du tableau". Quelques pages plus loin, il est troublé dans sa rêverie par l'entrée inopinée de son fils adoptif, Tancredi, joué par Alain Delon. "Mais qu'est-ce que tu regardes", lui demande-t-il. "Tu courtises la mort ?"

La mort. Elle surviendra à son heure pour Don Fabrizio.

Pourtant, le roman ne s'arrête pas là. Pendant une vingtaine de pages, l'auteur décrit les évolutions de la propriété après la disparition du patriarche. Dans la dernière page, il nous décrit l'agonie du chien de Don Fabrizio, Bendicò. Et là, soudain, Lampedusa nous livre une image étonnante :

" Quelques minutes plus tard, ce qui restait de Bendicò fut jeté dans un coin de la cour : au cours de son vol par la fenêtre sa forme se recomposa un instant : n aurait pu voir danser dans l'air un quadrupède aux longues moustaches et la patte droite antérieure semblait lancer une imprécation. Puis tout s'apaisa dans un petit tas de poussière livide. "

FIN.

La scène est baroque à souhait. Voire. Offrir dans le dernier paragraphe une anamorphose où la vie et la mort s'entrelacent dans une étreinte symbolisant le temps aboli, c'est du grand art. Mais ce n'est qu'en refermant le livre, que je pus apprécier la portée hallucinogène de cette image. Je fus saisi par une drôle d'intuition. Avec fébrilité, je me retournai vivement vers l'observation du Fils Puni de Greuze. Et ce fut la révélation. Dans la partie inférieur du tableau, il y a un chien en train de quitter la salle.

Chien (Greuze)

Et si, dans un dernier clin d'oeil, Tomasi di Lampedusa avait voulu signifier que, si les femmes sont le sujet principal du tableau de Greuze, le personnage principal du roman était le chien Bendicò

31/05/2008

Le lointain, le proche et le reproche

Yaounde Il y a pile-poil quinze ans, je passai une semaine à Yaoundé, la ville des planteurs d'arachide. C'était pour raison professionnelle et j'étais accompagné de S., une collègue de travail. C'était aussi la première fois de ma vie que je posais mes pieds en Afrique noire.

Le jour de l'arrivée, c'était la veille de l'Aïd el Kebir. La ville préparait la commémoration du sacrifice avorté d'Ismaël par Ibrahim / Abraham dont le bras fut retenu à la dernière seconde par le Très Haut avant de s'abattre sur le cou de son fils. A ce propos, j'aimerais que quelqu'un m'explique pourquoi l'enfant sacrifié s'appelle Ismaël chez les Musulmans et Isaac chez les Juifs et les Chrétiens. Y aurait-il plusieurs bibles ?

Mais revenons à nos moutons. Car c'est bien un mouton empêtré dans les ronces que le Très Haut désigne à Ibrahim / Abraham pour offrir en sacrifice en lieu et place de son fils bien aimé. Ce sont donc des moutons qui sont sacrifiés le jour de l'Aïd el Kebir pour festoyer. Du coup, aux effluves de pourriture fleurie provenant de la forêt tropicale voisine, venait s'ajouter l'odeur poisseuse du sang des milliers de moutons égorgés pour l'occasion, en plein air, sur une place du nord de la ville.

La semaine se déroule comme il se doit. Business (almost) as usual. Nous voilà donc rendus au vendredi soir. En réponse à une invitation des musiciens payés pour mettre l'ambiance à l'hôtel où nous logions et accompagnés de deux Français en mission rencontrés sur place, nous voilà plongés dans un décor inhabituel : dans les bidonvilles, un bar sans fenêtre, juste deux béances dans le mur en parpaing donnant sur un chemin de terre séchée, un bidon d'essence dehors servant de brasero. A l'intérieur, dans la salle unique de l'habitation, il y a une petite estrade pour nos trois musiciens (guitare-chant, balafon, percussions), un comptoir au fond, 2-3 tables sur les côtés et, au milieu, la piste de danse avec stroboscope au plafond.

Yaounde (2) Quand nous arrivons, nous sommes les premiers. Les musiciens nous accueillent avec force accolades et sourires. Ils nous présentent au tenancier du lieu : premier contact un peu froid, à peine tiédi par le partage des premières bières. Après les derniers réglages d'instruments, les musiciens attaquent gentiment avec quelques makossas entraînants, avec cette guitare fluide et pleureuse si caractéristique. Nous trinquons en faisant s'entrechoquer nos bouteilles de bière. La semaine a été un succès, c'est le week-end ; nous sommes tous prêts à savourer cette occasion de détente aussi bienvenue qu'exotique. Pourtant, rien ne se passe. Le local reste étonnamment vide. Bien sûr, de temps en temps, des enfants viennent se planter devant les deux échancrures qui font office de fenêtres ; mais personne ne rentre. La patron nous tire une gueule d'expulsion sans sommation et c'est jusqu'aux musiciens dont les sourires sont désormais teintés de gêne.

Balafon Alors, n'écoutant que notre courage, nous nous levons et esquissons quelques pas timides sur la piste. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire hep, les fenêtres sont bouchées par les visages d'enfants du quartier se pressant pour avoir leur part de spectacle. Hilares ! Ils sont hilares ! Pourquoi rient-ils ? On est dans le rythme, non ? On est ridicule, c'est ça le message ? A ce moment, je me dis que je vais m'assoir et siroter ma bière tranquille en boudant. Mais voilà. Les premiers couples de noirs font leur entrée. Sans préavis, ils investissent la piste. Et là tout devient subitement évident. En deux voltes et trois déhanchements, la salle s'électrise. Les musiciens passent à la vitesse supérieure : le frappé des paumes sur les peaux se fait plus sec, la guitare est passée du pleur au rire toutes dents visibles, la voix du chanteur est ferme, ses yeux brillent et c'est jusqu'au balafon dont les sons en chapelets de clochettes évoquent les mystères de la forêt tropicale si proche.

(A ce stade de la lecture, si vous souhaitez vous imprégner de l'ambiance musicale, je vous invite à allumer la radio ci-dessous en cliquant sur le bouton à gauche.)

free music


Alors le va-et-vient des couples se fait plus pressant. Très vite, la piste est bourrée de corps se trémoussant. Chaque couple a son style en propre. Tel tout en douceur et très pudique évoluant en déplacements de faible amplitude. La jupe blanche de la femme ondule sans rupture sur le rebondi de ses fesses. Tel autre, en revanche se la joue en mode collé-serré, mais alors vraiment très collé et assurément très serré. Chaque mouvement du corps de l'un est accompagné à la lettre par le partenaire. Juste le temps de s'ajuster dans un soupir et les corps se sont synchronisés dans une représentation mimant la copulation. Les gouttes de sueur perlent sur la peau ; la lumière du stroboscope les transforme en mille éclats. Des fragrances musquées et l'odeur du désir ont investi la piste. L'envoûtement peut avoir lieu : tout le monde sourit. C'est jusqu'au patron qui a mandaté un petit garçon nous dire qu'il voulait nous parler. Il nous offre les mots et l'accolade de la bienvenue.

A l'origine, une incongruité : quatre blancs dansant le makossa dans un bar borgne de Yaoundé. Eloignement. Puis, le rire des enfants comme sésame. Rapprochement. A partir de ce moment, il suffit de laisser parler les corps pour que les esprits s'apaisent et jouissent du bonheur d'être ensemble.

La nuit lourde et opaque de l'équateur s'était posée sur la terre rouge, adamha, rouge comme le sang du premier homme, Adam, comme cette poussière qui vole au chant des griots. L'heure est aux corps, aux attirances, au zouk qui emballe, au collé-serré qui unit. La nuit est encore longue. Il sera toujours temps de penser aux reproches.  

Voilà. Quand j'ai commencé à écrire ce billet, je partais d'une citation de Michel Maffesoli, émule de Georg Simmel, dans son petit dictionnaire des "iconologies" modernes. A la rubrique baroque, il écrit que ce qui prévaut dans ce style c'est un oui à la vie né du "chatoiement des couleurs, [de] la virevolte des formes, [de] la multiplicité des sens sollicités". Une exubérance qui m'a projeté loin dans le temps et l'espace, dans ce petit bar de Yaoundé où il y a 15 ans, j'ai connu un moment de pur bonheur inexplicable, presque une expérience religieuse. C'était loin ; j'y ai connu la joie du proche. Le baroque serait-il tout simplement une abolition ou plus précisément une distorsion des distances ?  

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Notes : les photos de Yaoundé sont de J-my Ngora et ont été extraites de la collection éponyme sur flickr. La photo du joueur de balafon est de Waramusso.

28/04/2008

Entendre des voix

Toscane_5Je viens de découvrir un prince de l'écriture, un joailler du lexique, un pur esthète de la langue française, un virtuose de l'imparfait du subjonctif : Eric Laurrent. Juste pour vous faire saliver, cette petite phrase de son dernier roman, "Renaissance italienne" :

" elle possédait une voix mélodieuse, limpide et particulièrement chatoyante, qui pouvait tour à tour épouser le flûté de l'enfant, le melliflu de la nonne, le velouté de la catin et le flegme de la vamp. " (Editions de Minuit - page 87)

25/04/2008

Illusion & mensonge

Il y a quelques semaines, je publiai un billet sur la Chine intitulé "Olympiades". En guise d'illustration, j'utilisai une idée originale de l'agence de publicité Foote Cone & Belding (FCB) consistant à utiliser les drapeaux pour mettre en avant un problème social important affectant le territoire correspondant : répartition inégale des richesses au Brésil, mutilations sexuelles en Somalie, méconnaissance géographique aux USA, dépendance énergétique en Europe, etc. Pour la Chine, le thème choisi était le travail des mineurs. Le rouge, quasi-omniprésent sur le drapeau, était censé représenter la proportion des adolescents de moins de 14 ans travaillant, alors que le jaune, la couleur des petites étoiles en haut à gauche, désignait ceux qui étaient scolarisés à cet âge. L'idée datait de 2004. Elle fut orchestrée sous la forme d'une campagne de sensibilisation appelée "Grande Reportagem" et diffusée dans la presse portugaise. Comme elle était on ne peut plus séduisante, le public fut conquis. Mieux encore : l'agence FCB reçut le prix "Epica d'Or" en 2005 au titre de ladite campagne.

Or, il y a quelques jours je reçois un courriel de mon ami Nicolas exprimant ses doutes quant à la véracité de l'information sous-jacente. Que dis-je des doutes... Chiffres à l'appui, il apporte la preuve que les chiffres utilisés par l'agence de publicité sont... FAUX. Selon l'UNICEF, la proportion de Chinois de moins de 14 ans scolarisés est de 75% et non pas moins de 10% comme le laisse suggèrer "Grande Reportagem". 

J'ai été berné. Mais le pire, c'est qu'en prêtant ma tribune à ce faux, j'ai propagé l'erreur et contribué, ce faisant, à générer un discrédit immérité. Il ne me reste donc qu'à adresser mes plus plates et sincères excuses à celles ou ceux qui auront pu s'offusquer à la lecture de mon billet.

En réalité, je suis furieux. J'ai été victime d'une illusion classique qui revient à confondre contenant & contenu du message. Comme le drapeau était bien celui de la Chine et que la campagne s'était vu décerner un prix international, je ne me suis pas posé une seule fois la question de l'authenticité des informations véhiculées. Bien mal m'en a pris ! Pourtant, je savais déjà combien ce qui porte le nom de réalité peut renfermer d'artifice. Les grands sculpteurs & architectes du baroque comme le Bernin ou Borromini l'illustrent brillamment dans leurs oeuvres. C'est même là une des causes de la fascination qu'elles exercent sur moi. Je sais bien, aussi, que le mensonge se drape toujours des atours de la légitimité pour singer le vrai et tromper la vigilance de l'esprit critique. Les faux-semblants sont toujours trop ressemblant ; c'est à travers ce trop plein de réalisme qu'ils dévoilent leur fausseté. Ceci n'est pas une afféterie et encore moins une pipe !

Les maîtres du baroque m'ont aussi enseigné que l'illusion servait mieux la réalité que ne le ferait le respect le plus strict de la nature ou des conventions. Il en va ainsi de l'utilisation de l'anamorphose en géographie. En prenant un sujet d'étude particulier comme par exemple la répartition des richesses dans le monde, nous sommes tellement accoutumés à voir le monde sous la forme de la planisphère obtenue après application de la projection de Mercator...

Carte_du_monde ... qu'il nous est difficile d'accepter que la représentation qui suit constitue un reflet plus exact de la vérité sur le sujet :

Richesse_mondiale_2002 Si le thème qui nous intéresse est la propagation du SIDA dans le monde, alors voilà à quoi ressemble notre planète :

Sida_dans_le_mondeSaisissant, non ?

Si maintenant vous commencez à douter et que vous vous sentez prêt(e) à découvrir la réalité de notre monde à travers la multitude de ses transformations, je vous invite à suivre ce lien sur le site de Worldmapper.

Il y a là de quoi dissiper les brouillards les plus épais des Phileas Fogg les mieux aguerris, non ?

   

27/10/2007

Histoires baroques sous les tropiques

Pelourinho_salvador_da_bahiaDans un ouvrage récent intitulé La peste et l'orgie, le sociologue Giuliano da Empoli émet la thèse comme quoi le monde ne ne va pas vers toujours plus d'américanisation. Non, selon lui, le monde se brésilianise. C'est la victoire de Dionysos sur Prométhée. Fini le temps de la sueur, des lève-tôt et des gagne-petit ; voici venu le temps baroque du "vitalisme désordonné". C'est le triomphe du masque, l'avènement du culte de l'instant, du corps et de sa mise en spectacle. Stakhanov est mort ; vive Paris Hilton. Il n'y a plus de but et pas plus de scénario. Eros & Thanatos se retouvent ensemble pour mener la sarabande. Peu importe le lendemain, pourvu que le présent livre sa part de jouissance. Dans le monde brésilianisé de Giuliano da Empoli, il y aura toujours de la sueur demain, mais ce sera plus celle de notre corps ployé sous le joug du travail salarié ; ce sera celle de nos corps déjantés dansant sur des rythmes endiablés.

Endiablés, justement. La lecture de La peste et l'orgie m'a rappelé le séjour effectué il y a vingt ans au Brésil. J'y étais allé pour rejoindre ma belle, alors en mission à Rio de Janeiro. Ce fut pour moi une expérience étrange, un mélange de peur, de joie, de jubilation et de détestation. Je me souviens notamment de ces 2 jours passés à Salvador da Bahia de Todos os Santos (communément appelée Bahia) sous une pluie diluvienne. Nous étions logés dans la splendide pousada du Convento do Carmo (Couvent du Carme) sise au coeur même de la vieille ville baroque, sur la falaise qui domine l'océan. Dès le premier soir, alors que nous étions tout à la hâte de voir la ville, nous sortîmes de l'hôtel au mépris des recommandations contraires de la réception. Nous fûmes happés par l'obscurité. Je ne sais pas pourquoi, sous les tropiques, je trouve le noir de la nuit pesant. Il n'est pas uniquement couleur, il a aussi une consistance. Il n'y avait personne dans la rue ; nos pieds butaient sur les pavés lourds et irréguliers. Nous sommes entrés dans le premier estaminet ouvert que nous ayons trouvé. A peine entrés, une voix tonna : "Tiens, justement au moment où nous parlions du Diable, voilà qu'il pointe le bout de son nez". L'homme qui venait de parler me regardait fixement, laissant peu de place au doute. Me voilà promu en Exu (prononcer "échou"), l'orixa (prononcer "oricha") africaine connectée à la figure du Diable dans l'Eglise catholique. En réalité, Exu est une divinité ambiguë : il est irascible, vaniteux, sensuel, indécent et provocateur. Il ressemble assez au Dionysos des Grecs anciens. Dès le premier soir, nous étions plongés dans l'univers inquiétant du candomblé.

Mais le lendemain allait nous réserver d'autres surprises. Le matin, alors que nous nous baladions dans les travées du mercado modelo, un marché couvert sur le port, je découvris le prix de la misère. Des femmes splendides offraient leurs charmes pour tromper la faim. Il me fallut peu de temps pour comprendre les règles de cet échange : l'échauffement des sens se troquait contre une bière sur la terrasse en rotonde, la totale, elle, se monnayait contre un repas au restaurant.

L'après-midi, à l'heure bénie de la sieste, je sors faire un tour à la place du Pelourinho (place du Pilori), le coeur emblématique de la ville. Dans ce superbe ensemble baroque de maisons polychromes, à deux pas de la maison de Jorge Amado, j'avise la présence d'un bar à l'étage. Il est tenu par un Français avec un look à la Antoine. Je prends un tabouret, commande l'inévitable caipirinha et me laisse bercer au son de la musique d'ambiance. Assise à côté de moi, il y a (encore) une superbe jeune femme. Je dois reconnaître à ce propos que, de toutes les villes que j'ai visitées au monde, je n'ai jamais été aussi frappé par la beauté des corps qu'à Bahia.

Brasilianit_adenor_gondimMais revenons à cette jeune femme. Elle pose sur le zinc une boîte de pilules contraceptives, en extrait la notice, la tend au barman et lui demande de la lui lire. C'est la permière fois qu'elle doit prendre la pilule. A la question du barman de savoir si elle vient de se fixer avec un garçon, elle explique qu'il n'en est rien. En réalité, dit-elle, elle vient de se faire expulser de son appartement, faute d'avoir pu payer les derniers loyers. Résultat, elle se trouve à la rue. Désormais, pour le confort d'un toit pour la nuit, il va lui falloir monnayer ses charmes. D'où la pilule. Il n'y a pas d'émotion dans sa voix. Au contraire, elle évoque son sort en riant. La conversation roule. C'est tout juste si ses voisins de comptoir ne la félicitent pas. Chacun y va de son couplet sur l'art et la manière d'alpaguer le bon miché. Seul le barman la mettra en garde contre le risque de maladie. Tout en lui lisant la notice d'utilisation de la pilule, il lui recommande d'exiger l'emploi de capotes chez ses partenaires.

Elle, continue de rire.

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Note : Voici quelques sites d'intérêt sur Bahia (en portugais).

29/09/2007

Le corps des chimères

Les_chimres_de_gaudiA chaque fois que je me rends à Rome, je me réserve un moment pour faire un tour au carrefour des 4 fontaines. Je me souviens encore de la première fois où j'y suis passé. C'était la nuit, il y a précisément 13 ans. J'étais assis à l'arrière d'une voiture. Nous étions passés vite. J'avais à peine eu le temps de me dire qu'il y avait quelque chose d'étrange, d'inhabituel à ce croisement. Je m'étais retourné. L'éclairage blafard de la nuit romaine ne me permettait pas de distinguer les contours des habitations alentour. Et puis nous nous engagions très rapidement vers le sud, en direction du Quirinal. Je pensais bien que ce sentiment d'étrangeté n'entretenait qu'un rapport lointain avec la présence des fontaines taillées dans le roc à chacun des 4 coins du croisement. Bien plus tard, quand je revins sur ce lieu, mais à pied et en plein jour cette fois, je compris ce qui avait été à l'origine de mon trouble passé. C'était la présence de cette vague de pierre que constitue la façade de San Carlino édifiée par Borromini. Tout le génie du baroque était là, étalé devant moi dans les volutes de cette façade. A travers une débauche d'ellipses, d'ovales, de formes concaves et convexes crochetées en alternance, le minéral s'éveillait à la vie ; la pierre ondoyait littéralement.

Depuis cette date, je ne manque jamais, à chacun de mes sauts de puce romains, de venir admirer la façade de San Carlino. Je laisse mon regard s'égarer dans le trémoussement de la pierre, je goûte au vertige de la plongée en apnée. Je résiste un peu, certes. Je tente quelques remontées vers la raison triomphante. Mais la tentation est trop forte de sombrer. Je me laisse alors submerger par l'épaisseur liquide du mouvement.

Lors de mon dernier passage à Rome, à la mi-septembre, j'eus aussi la chance de rentrer dans le sanctuaire de l'église Sant'Ivo alla Sapienza, du même Borromini. Saisissant de beauté ; là encore ce ne fut que pur ravissement des sens. Cette fois-ci, je fus ébloui par l'audace des projections géométriques, par l'harmonie étonnante des dialogues entre les cercles et les triangles, par la farandole des illusions, l'improbable équilibre né d'une structure que tout semble prédestiner à l'élévation.

En sortant de cette visite, encore tout à la griserie de ce que j'avais vu, je marchai en cercles concentriques autour de Sant'Ivo. Comme hypnotisé, mon regard cherchait sans cesse la lanterne en forme de flèche spiralée, avec ses flammes pétrifiées, ses piques en fer forgé. Une Pentecôte inversée, où le génie muet de l'homme s'élèverait en réponse au don des langues. Deux mouvements ignés en sens contraire pour renouer l'alliance avec le divin. Proprement hallucinant.

Lorsque progressivement je revins à un état de conscience normal, je me rendis compte que mon esprit avait établi une connexion inattendue avec un autre bâtiment, laïque celui-là, conçu et réalisé par un autre architecte de génie : la Casa Milà aussi dénommée "La Pedrera" d'Antoni Gaudi à Barcelone.

Borromini_gaudi_au_fatQu'en dites-vous ? La ressemblance est frappante, non ?

Je me suis alors souvenu de San Carlino. Et là encore, je n'ai pu m'empêcher de tracer une flèche d'une portée de plus de 300 ans et d'un millier de kilomètres à travers la Méditerranée pour relier la façade de l'église baroque à celle de la Pedrera.

Borromini_gaudi_faadesA déconseiller formellement à ceux qui seraient sujets au mal de pierre !

 

21/06/2007

Apollon et Dionysos sont-ils si différents ?

Depuis que Plutarque puis Nietzsche (la Naissance de la tragédie) ont glosé sur les traits de caractère d'Apollon et de Dionysos, il est de bon ton de les opposer. Le premier serait le symbole de l'ordre, de la beauté, de l'harmonie. Au second iraient le chaos, l'ivresse, l'énergie vitale, la danse, le théâtre. Mesure apollinienne contre démesure dionysiaque. La coupe est sèche comme un coup de serpe sur un cep de vigne. La rivalité est installée et les couples d'antonymes viennent peupler l'espace symbolique ainsi libéré : le beau contre le sublime, la "belle apparence" contre la force, la justice contre l'hybris, le classicisme contre le baroque, etc.

Pourtant, tout n'est peut-être pas aussi simple. Prenez Apollon. Posez sur lui un regard "classique". Il est alors ce corps superbement proportionné aux muscles déliés représenté par la statuaire grecque. Posez maintenant sur lui un regard "baroque". Concentrez-vous sur ce moment fugace où le dieu succombe à la tentation de chair et s'apprête à ravir la belle Daphné.

Apollondaphne_berninA peine a-t-il touché la jeune fille que cette dernière mue, son corps de jouvencelle s'arborise, ses membres deviennent tronc, ses cheveux se métamorphosent en feuillage. Vous êtes en face de l'une des plus belles statues du Bernin.

La transformation de Daphné signe l'égarement d'Apollon, la perte de ses attributs d'ordre et de mesure. Dans la course haletante, deux énergies vitales s'opposaient. Au moment de leur contact, Daphné se métamorphose en laurier. Elle devient végétal ; ce faisant, elle scelle un pacte avec Dionysos. Mais, en perdant tout mouvement, en se lignifiant, elle épouse l'idée apollinienne d'ordre. Et de son feuillage seront composées les couronnes qui viendront ceindre le front des adorateurs d'Apollon. 

Appolon_dionysosApollon contre Dionysos. L'opposition est-elle aussi nette que le veut Nietzsche ? Ne suffit-il pas de deux regards différents, deux perspectives distortes pour voir les deux divinités se fondre en une seule figure ?

Apollon ou Dionysos ? Quelle que soit votre inclination, merci de me laisser l'amertume du pampre et l'ivresse du vin.

10/06/2007

Blond vénitien

Véronèse est un artiste de transition, assis à califourchon entre deux époques. D'un côté, il perpétue la tradition de la Renaissance : respect des harmonies, recherche de l'équilibre, primauté de l'idée platonicienne sur ces manifestations imparfaites. Mais Véronèse est aussi un passeur : il personnifie la rupture vers la modernité. Comme Tintoret, son contemporain, il introduit le temps dans l'oeuvre picturale. Désormais, la toile décrit une action dans le temps où elle se déroule. Elle n'est plus idéalisation d'un concept - la beauté, le printemps, la charité - donc a-temporelle. Elle se veut la relation d'un événement avec son avant, son pendant et son après. Avec Véronèse, le théâtre du monde rentre dans la toile avec force personnages, multiplicité des rôles, théorie de postures, pléthore de conversations, de babils. A l'extase désincarnée devant un art voué à rendre compte de la perfection du divin, le baroque lui substitue le trouble de l'émotion. Le temps n'est plus éternel ; il est historique. Les personnages ne sont plus des allégories ; ils sont de chair et de sang, mûs par des passions qui les consument. Si leur beauté d'antan portait témoignage de la perfection du Créateur ; celle d'aujourd'hui nous raconte l'histoire d'un désir qui s'épanouit et qui préfigure la volupté d'une étreinte bien terrestre. Lumière et ombre : la figure du Caravage se profile à l'horizon.

Les Noces de Cana illustrent cette confluence entre une Renaissance à son apogée cédant la place à un baroque qui ne sait pas encore se dire.

Noces_de_cana_tabelauRenaissance : construction parfaite de la toile, la figure de Christ en son centre, point focal d'un faisceau de lignes de perspectives décrivant une polyphonie de significations convenues. L'axe vertical nous fait aller successivement d'un sablier posé devant les musiciens à la figure de Jésus un peu plus haut, puis au travail d'un serveur qui débite un agneau. Nous sommes dans le monde de la symbolique, de l'allégorie. Noces_de_cana_symbolique Nous sommes ramenés à la parole d'évangile quand Christ répond à sa mère Marie qui lui signale la pénurie de vin : "Que me veux-tu, femme ? Mon heure n'est pas encore venue." (Jn 2, 4). Le reste de l'histoire est bien connu. Ce sera le sacrifice de l'agnus dei. D'ailleurs, Marie ne porte-t-elle pas l'habit de deuil ?

Baroque maintenant. Outre Jésus, il est un autre personnage qui regarde fixement vers l'extérieur de la toile. C'est la mariée, sur l'extrême gauche du tableau. Parmi les 132 personnages figurant sur la toile, deux seulement dirigent leur regard vers le spectateur : l'Epoux et l'épousée.

Noces_de_cana_regards_vers_le_centrL'amour divin et sa transposition terrestre réconciliés enfin. La dissonance se fait confluence. Or, il s'avère que cette figure de l'épousée se manifeste dans nombre de tableaux peints par Véronèse. Regardez Lucrèce, observez Europe avant son enlèvement. Ce blond vénitien, cette douceur des traits, cette beauté... que de ressemblances... Mystère sur une identité non révélée.

Baroque encore. Marchez dans un sens et dans l'autre du tableau pour apprécier les expressions. Si vous tendez l'oreille, peut-être pourrez-vous saisir au vol quelques bribes de conversation. Dans la polyphonie des échanges couverts par les madrigaux des musiciens, vous verrez se dégager quelques nuances de stupeur. Regardez au premier plan à droite comme le sommelier observe incrédule le liquide rouge rubis dans la coupe qu'il vient de remplir à l'amphore. Voyez comme, sur la gauche, le maître de cérémonie s'agite en voyant le jeune serviteur tendre une coupe de vin vers l'époux. Suprême étonnement. Vous avez en face de vous les premiers témoins du miracle. Ils voient mais ne croient pas. Autour, les conversations pousuivent leur bonhomme de chemin. Sans doute saisissez-vous de ci de là quelque futilité, quelque déclaration coquine, quelque oeillade désirante. Pourtant, personne ne semble encore s'être rendu compte de ce qui vient de se jouer. Personne ? Observez plus attentivement. Donnez-vous la peine d'une embrassade visuelle panoramique, un 360°. Alors, l'avez-vous remarquée ?

Noces_de_cana_la_belle_inconnueElle... Une autre femme, belle comme l'amour, les cheveux blond vénitien à nouveau, un bâtonnet aux lèvres pour masquer un sourire à peine esquissé mais qui en dit long. Elle dirige son regard vers l'époux qui va recevoir la coupe de vin. Elle n 'a pas vu. Elle ne sait pas. Mais elle croit. Elle sent que quelque chose d'exceptionnel vient de se produire. Elle offre cette disponibilité pleine de grâce par laquelle le mystère se manifeste à son coeur. Il ne lui reste plus qu'à attendre pour jouir du spectacle et se laisser aller à l'ivresse.

Par le regard de cette belle inconnue, le divin et l'humain correspondent dans une nouvelle harmonie née à la croisée des multiples partitions jouées par nos frères humains. Le miracle a eu lieu. L'eau a été changée en vin et la toile est devenue théâtre du monde. 

07/05/2007

La géométrie du malheur

Dante_enferLe chemin du bonheur est élévation ; celui du malheur est déchéance.

Nel mezzo del cammin di nostra vita

mi ritrovai per una selva oscura,

ché la diritta via era smarrita...

Depuis Dante et ses trois premiers vers de l'Enfer, nous savons que la ligne droite (la diritta via) est une impossibilité géométrique pour qui plonge dans le malheur. Nous voilà dans le monde de la courbe. Mais il ne s'agit pas non plus de n'importe quelles courbes. Cercles, girons, bolges, subdivisions et fosses, telles sont les figures qui émaillent la descente de Dante en enfer. Le concentrique le dispute au concentrationnaire. Et puis, tout au fond de la plongée dans l'abyme, voilà le neuvième cercle (3 fois 3). C'est le cul-de-basse-fosse de notre damnation. Là trône Satan, l'ange aux 3 visages : la haine, l'impuissance et l'ignorance. Il y dévore consciencieusement 3 traîtres : Judas, Cassius et Brutus. Répétition lancinante du chiffre trois, triangle.

Cercles concentriques et triangle : voilà les figures de base sur lesquelles se fonde notre malheur.

Ne disposant pas comme Dante et Virgile de la facilité de nous agripper aux poils de Lucifer et de nous frayer un chemin à travers un soupirail pour sortir de l'Enfer, nous voilà condamnés à refaire le voyage à l'envers.

Alors, dessinez d'abord un triangle rectangle sur une feuille de papier. Avancez-vous maintenant sur son hypoténuse. A partir de ce nouveau point de départ, dessinez un nouveau triangle adjacent en veillant à reproduire et à respecter les proportions initiales. L'hypoténuse du premier triangle est devenue le côté opposé du deuxième triangle. Reproduisez ce mouvement ad nauseam tant il est vrai que le malheur s'alimente de la répétition du même.Escargot

Voyez-vous progressivement se former une série de cercles concentriques ? Pouvez-vous voir maintenant se dérouler sous vos yeux une hélicoïde, une coquille d'escargot ?

L'escargot. Comment ce petit animal si sympathique aurait-il des connexions avec le malheur ? A voir. Je viens de terminer la lecture d'un roman admirable : Le Sourire du marin inconnu de Vincenzo Consolo. L'intrigue se déroule en Sicile au milieu du XIXème siècle quand soufflait le vent des révolutions nationalistes en réaction au pouvoir compassé de monarchies cacochymes. Le drapeau vert-blanc-rouge de la jeune nation italienne flottait dans les mains de Garibaldi, alors que s'éteignait la vieille dynastie des Bourbons. De la même veine que le Guépard : cruel, cynique, froid comme le contact d'une lame d'acier sur la peau. Peut-être encore plus poignant.

A la fin du roman, un groupe de paysans insurgés ayant pris fait et cause pour la toute nouvelle nation italienne est pourtant trahi par un colonel de l'armée garibaldienne. Les survivants sont emprisonnés au château de Sant'Agata Militello dont l'architecture rappelle la fome hélicoïdale d'une coquille d'escargot.

"Et la fantaisie la plus fantastique de toutes se trouve déployée dans ce profond sous-sol, hypogée, noria, entonnoir tortu, soufrière en lacets, qui constitue pour ainsi dire le miroir, la face renversée du corps principal du château sous lequel se déroule la prison : un immense escargot avec la bouche en l'air et la pointe au fond, dans l'obscurité et la pourriture."

Plus loin, Vincenzo Consolo explicite ses vues : "... vous vous apercevrez toujours davantage que Dieu, entendu sous le mot de Nature, et dans chacune de ses oeuvres, géométrise, selon ce que disaient les anciens, de telle sorte qu'avec une même peine et un même plaisir on pourra, dans la simple volute d'un Escargot, se représenter les Pensées."

L'escargot comme métaphore de notre chute. Cercles concentriques et triangle.

Ce triangle, pourtant. N'est-il pas aussi la figure géométrique qui produit du divin ? Pour cela, il importe qu'il soit parfaitement équilibré. Quand il est équilatéral, il devient la base sur laquelle se conçoit l'étoile de David et à travers elle la délicieuse structure sur laquelle viennent se greffer rotondes et volutes baroques. En tendant légèrement l'oreille vous pourrez peut-être entendre et s'élever la délicieuse musique des sphères.

Alors, vous retrouverez le goût du sourire. Comment sera-t-il ce premier sourire de votre renaissance ? Sera-t-il fin, aérien, énigmatique et entendu à la fois comme celui du tableau d'Antonello da Messina qui a servi de titre au roman de Vincenzo Consolo ?

Ritratto_duomo_antonello_da_messina

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Post scriptum - A l'analyse, il semble que la seule manière d'éviter la construction de la coquille d'escargot à partir d'un triangle soit lorsque le triangle est équilatéral, c'est-à-dire lorsqu'il y a indifférenciation entre ses côtés, parfaite égalité entre ses angles. Comme quoi c'est sur une simple différence d'angle ou de longueur de côté que se joue l'opposition entre la géométrie de Dieu et celle de Diable. Peut-être l'écart entre bonheur & malheur ne tient-il qu'à ces quelques degrés de plus ou de moins, ces marches de trop qu'on aura voulu gravir dans le feu de l'ambition, dans ce pas incertain, enfin, qui tremble avant de se poser, la fière assurance de la jeunesse qui vacille quand le sentier se fait sinueux et que l'obscurité s'épaissit dans la forêt. La diritta via era smarrita. Le reste n'est que chute silencieuse. Chut...

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    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
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  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
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    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
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    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
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    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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