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  • Chris Anderson (The Long Tail - English)
    L'un des concepts les plus novateurs de l'économie de l'immatériel. Maintenant que les marchands ne sont plus contraints par la disponibilité d'espace pour vendre leurs produits, les consommateurs voient leur liberté de choix s'élargir. Et ils s'en donnent à coeur joie. Sus à la tyrannie des hits ! A nous les éditions limitées, incunables, épreuves rares. Si vous ne voulez pas rester à la traîne de cette révolution en marche, je vous invite à faire un tour ici.
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    "Stay hungry, stay foolish" (Steve Jobs, en 2005 devant un parterre d'étudiants de Stanford)
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Petites phrases

28/04/2008

Entendre des voix

Toscane_5Je viens de découvrir un prince de l'écriture, un joailler du lexique, un pur esthète de la langue française, un virtuose de l'imparfait du subjonctif : Eric Laurrent. Juste pour vous faire saliver, cette petite phrase de son dernier roman, "Renaissance italienne" :

" elle possédait une voix mélodieuse, limpide et particulièrement chatoyante, qui pouvait tour à tour épouser le flûté de l'enfant, le melliflu de la nonne, le velouté de la catin et le flegme de la vamp. " (Editions de Minuit - page 87)

05/02/2008

Stay Hungry. Stay Foolish.

Si un jour, arrivés au point de bascule entre l'adolescence et l'âge adulte, mes enfants venaient à me demander un conseil sur une conduite à suivre dans la vie, je me contenterais de leur dire : "Apprenez l'anglais. Je sais, c'est difficile. C'est long aussi. Cela vous prendra toute une vie et même à la fin, vous ne saurez sans doute pas encore le parler parfaitement. Mais sachez-le suffisamment bien pour comprendre le discours que Steve Jobs a adressé le 12 juin 2005 aux élèves de Stanford lors de la cérémonie de remise des diplômes. Ecouter ce discours ne vous prendra que 15 minutes, mais à la fin vous saurez ce qui compte dans la vie et vous disposerez d'un viatique pour bâtir votre propre existence".

Si vous comprenez l'anglais, je vous invite à écouter le discours de Steve Jobs (cf la vidéo ci-dessous) en prenant le soin de vous réserver une heure de solitude après coup pour méditer le sens des propos entendus. Vous ne le regretterez pas.

Si vous ne comprenez pas ou difficilement l'anglais parlé, mais que vous le lisez, alors cliquez ici. Vous accéderez au texte de l'allocution. Avant de commencer, assurez-vous que vous disposez d'une demi-heure devant vous et que vous êtes dans un endroit calme où les chances d'être dérangé(e) sont minimes. Cela étant fait, lisez le texte en prenant votre temps. No rush! No hurry!

Si, enfin, vous ne comprenez pas l'anglais - que ce soit sous sa forme parlée ou écrite - alors, je vous invite à lire les quelques lignes qui suivent. A défaut de goûter à la source, vous saurez quels sont les points qui m'ont le plus fasciné et pourquoi.

Le discours de Steve Jobs est d'abord exemplaire sur la forme ; c'est un modèle de structuration avec :

  • une introduction en forme de provocation ("je n'ai jamais obtenu de diplôme universitaire") pour briser la glace et gagner l'attention de son auditoire,
  • trois courtes histoires captivantes comme peuvent l'être les contes de notre enfance, avec pour chacune un titre (respectivement : donner du sens [connecting the dots], perdre et aimer [love and loss], la mort [death]), la présentation des protagonistes et du contexte initial (toujours Steve Jobs, mais à des moments différents de sa vie), d'un événement dramatique (respectivement : quitter l'université faute de moyens financiers, se faire virer de l'entreprise que l'on a créée - Apple -, se faire diagnostiquer un cancer du pancréas), la réaction et le dénouement (respectivement : apprendre la calligraphie pour découvrir des années plus tard que c'est grâce à cela que les ordinateurs d'aujourd'hui sont si riches en polices de caractères, monter de nouvelles entreprises - NeXt, Pixar -, être guéri miraculeusement) et la morale (respectivement : ce n'est que longtemps après les faits que le sens des choses se dévoile, il faut chercher ce que vous aimez, puis le faire sans réserve, vivre chaque jour comme s'il était votre dernier jour sur terre).   
  • enfin, cette conclusion ébouriffante avec le fameux "stay hungry, stay foolish" (littéralement : "ayez faim, soyez fou", assez proche du slogan "soyez raisonnable, demandez l'impossible" de mai 68) répété 4 fois comme une litanie.

Il y a le fond aussi, bien sûr. Pour vous donner une idée du contenu du discours, voici quelques idées ou formules fortes formulées par le fondateur d'Apple :

Stay_hungry_stay_foolish_1

Stay_hungry_stay_foolish_2 Stay_hungry_stay_foolish_3

Stay_hungry_stay_foolish_4_3 Pour les nostalgiques, voilà la fameuse 4ème de couverture à laquelle Steve Jobs fait référence.

Stayhungrystayfoolish_2

Avec son côté "mai 68", voilà le genre de phrase qui me fait vibrer. Et puis, ce sont ce genre de formules qui permettent les vraies ruptures - ce que les Américains appellent des "paradigm shifts". Pas étonnant, après une intervention comme celle-là, que l'université de Stanford ait donné naissance à la plus belle entreprise de technologie de ces dernières années : Google. Pas étonnant non plus, que ce soit là-bas, sous le soleil de Californie, que se conçoivent les innovations qui dessineront le contour de notre vie de demain.

N'en déplaise à certains, la formule "travailler plus, pour gagner plus" est certainement une excellente idée... mais pour le XIXème siècle, c'est-à-dire dans une économie de transformation de la matière de type productiviste. Elle est anachronique - et donc absurde - dans une économie de la connaissance. Dans cette économie-ci, l'étalon n'est plus la sueur ; c'est l'intelligence, le savoir, l'imagination. C'est le plaisir aussi.

You've got to find what you love.

Don't settle.

Period.

11/01/2008

L'hygiène du pouvoir

RgimeUn homme politique et une top model, qu'est-ce que ça peut bien avoir en commun ?

Eh bien plus qu'il n'y paraît de prime abord. En tout cas, il est au moins une chose essentielle sur laquelle l'un comme l'autre se doivent d'être inflexibles : c'est l'impérieuse nécessité, que dis-je, l'obligation absolue de... TENIR LA LIGNE.

Pourtant, s'ils ont cette obsession commune, ils ne s'y plient pas de la même façon. Car s'il est vrai que d'un côté le top model évitera de manger pour tenir la ligne, l'homme politique, lui, fera tout pour tenir la ligne afin de maintenir son casse-croûte.

Dans les deux cas de figure, nous sommes en présence d'une histoire de régime et d'impérieuse nécessité. Pour le top model comme pour l'homme politique, il s'agit là d'une prescription absolue, d'un diktat à ne point négliger sous peine de perdre sa place au soleil.

Vous me direz bien sûr que vous ne vous sentez pas concerné(e) avec l'alibi facile que vous ne faites pas de défilés de mode et que vous ne saluez pas les troupes le 14 juillet ? Balivernes ! Car n'oubliez pas que c'est au nom de cette exigence de tenir la ligne que l'homme politique viendra un jour s'adresser à vous comme si vous étiez des mannequins et qu'il vous dira, l'air patelin :

" *** JE *** tiens la ligne. A vous de faire *** CEINTURE *** ! " 

--

Note - Naturellement, toute ressemblance avec des personnages bla bla bla...

20/12/2007

Curva via, mens recta

Ligne_courbe_librement_ondule_kandi Une phrase qui m'a plu et que je livre à votre sagacité :

" (...) le village était composé de mille chemins invisibles que les villageois et les bêtes empruntaient chaque jour et chaque nuit. Ces chemins étaient plutôt courbes parce que le pas des hommes peut être nonchalant et que le pas des animaux est souvent courbé par l'odeur d'une herbe ou la rondeur d'une graine. Aussi parce que en chantant, on marche comme le serpent joyeux et que le parcours le plus joli n'est pas forcément le plus court. "

in Chamboula de Paul Fournel, aux éditions du Seuil, p. 137.

07/12/2007

La réponse est le malheur de la question (*)

ArithmtiqueQuand j'ai écrit le billet intitulé "Quelles bonnes questions allez-vous poser aujourd'hui ?" , je ne m'attendais pas à ce qu'il suscite autant de réactions. En effet, outre les commentaires que certains parmi vous ont bien voulu poster, j'ai reçu de-ci de-là de nombreuses remarques.

L'idée principale qui ressort de ces retours tourne autour de la notion d'harmonie. Et de la même façon qu'il est difficile de créer une harmonie d'ensemble entre deux lignes musicales, il est ardu de créer une belle composition entre questions & réponses.

La question est appel & ouverture. Elle est appel, mieux, interpellation. Elle sollicite l'intelligence de l'autre. Elle est ouverture aussi, car elle ne préjuge pas de ce que pourra être la réponse. En ce sens, elle est reconnaissance implicite de la liberté de l'autre, quant à la façon qu'il choisira de formuler sa réponse. Car même la question la plus anodine comme " Combien font 1+1 ? " ouvre un champ de réponses innombrables.

Vous en doutez ? Dites-moi alors quelle réponse dans la liste qui suit ne convient pas :

- 2

- L'humanité, car nous sommes tous nés de l'union d'un homme et d'une femme.

- 3. C'est ce que prétendent régulièrement les dirigeants d'entreprise lorsqu'ils annoncent qu'ils fusionnent avec une autre société. Pour étayer leur propos, ils avancent souvent l'existence de supposées synergies entre les 2 organisations.

- 0,7. Il s'agit là de la réponse que le marché renvoie aux chefs d'entreprise, généralement quelques mois à peine après la fusion soi-disant porteuse de si belles synergies.

- L'éternité, car elle est faite d'un instant suivi d'un autre instant, ad nauseam.

- 1, car l'enfant qui vient de naître est le fruit de la rencontre de deux individus.

- 10, en système binaire

- Toujours 1, car peut-on séparer une chose d'elle-même ?

- ... 

En me posant la question " Combien font 1 + 1 ? ", mon interlocuteur me procure un double plaisir. D'abord parce qu'en m'interpellant, il reconnaît ma présence, mon existence. Ensuite, parce qu'en me laissant choisir parmi les innombrables réponses possibles, il aiguillonne mon intelligence.

A moi de jouer maintenant. Sur quel registre ai-je envie de poursuivre la conversation ? J'ai toujours le recours de dire "2". Mais ce faisant, est-ce que je ne cours pas le risque de me montrer trop péremptoire ? Ne vais-je pas figer prématurément cet échange qui s'engageait si bien ? Je crois en effet que j'ai envie de laisser opérer la magie :

- Je pourrais te dire que 1+1 font 2, mais cette réponse ne me satisfait pas, car elle s'apparente trop à une certitude établie.

- (...)

- Et sais-tu ce qu'Edmond Jabès a dit sur la certitude, dans le bien-nommé "Livre des questions" ?

- Non.

- Veux-tu le savoir ?

- Oui.

- La certitude est région de mort ; l'incertitude vallée de vie.

- C'est joli, mais cela ne m'avance pas sur combien font 1+1.

- En réalité, je n'en sais rien. Et toi, as-tu une idée sur la question ?

--

(*) La citation est de Maurice Blanchot dans l'Entretien infini.

(**) Ce billet est largement inspiré d'un article de Frédéric Mantel intitulé "A propos du questionnement". 

02/12/2007

Pertes et compensations

Vide_solitudeLa semaine dernière, mon père me faisait remarquer que la lecture du billet "Langue maternelle" lui avait rappelé la nouvelle Mamm' Emilia ( Cliquez ici pour écouter le texte ) d'Erri de Luca dans son recueil intitulé "Le contraire de un". Dans cette nouvelle, il y a cette phrase que j'adore :

" Je suis éclos de ta plénitude sans te laisser vide, parce que le vide, je l'ai emporté avec moi. "

Un petit bijou.

Comme le récit porte sur le rapport entre l'enfant devenu homme et sa mère, il me sembla naturel d'aller visiter le texte écrit dans la langue maternelle, l'italien. Voilà le texte d'origine :

" Sono sgusciato dalla tua pienezza senza lasciarti vuota perchè il vuoto l'ho portato con me. "

Je m'attendais à être séduit ; je fus déçu. Je m'attendais à ressentir le souffle confondu de l'enfant qui s'endort sur le giron de la mère ; je ressentis au contraire l'expression d'une brisure, la douleur d'une séparation.

Pourtant, le sens est bien le même. La traduction en français respecte scrupuleusement la version originelle en italien. Alors, d'où venait cette sensation étrange d'avoir affaire à deux textes différents ? De l'accumulation de petits riens, de variations infimes qui, mises bout à bout, éclairent de façon distinctes le sens et concourent à la création d'images différentes.

"Sgusciare" se traduit bien par "éclore" quand il renvoie à l'idée de naissance. Pourtant, quand j'entends "sgusciare" - littéralement "sortir de sa coquille" - je visualise aussi, en même temps, le deuxième sens du verbe, qui est celui de "fuir", de "s'esquiver". A l'inverse, quand je lis "éclore", je vois un bouton de rose ; j'imagine la fleur qui s'épanouit. La fuite et l'épanouissement : quoi de plus opposé.

Et puis il y a aussi ce "vide". En français, le même mot désigne le substantif (le vide), l'adjectif masculin (vide) et féminin (vide). C'est presque le cas aussi en italien puisque le substantif (il vuoto) est identique à l'adjectif masculin (vuoto). En revanche, accolé à un nom féminin, l'adjectif s'accorde (vuota). Or, de l'identité des phonèmes en français naît une délicieuse confusion mentale qu'on pourrait presque assimiler à un zeugma. Cela permet à la musique des mots de faire son oeuvre d'enchantement.

Une seule lettre de différence, une malheureuse petite lettre, et voilà que la mélodie de la phrase s'en trouve affectée.

Dans son dernier livre paru en français, Umberto Eco consacre plus de quatre cents pages aux pièges et aux délices de la traduction. Tout est dans le titre : "Dire presque la même chose". Presque. Il y montre combien le travail du traducteur est complexe tant il doit perpétuellement transiger entre le respect de la signification, le choix des mots, l'immensité des interprétations possibles. L'un des chapitres s'intitule "Pertes et compensations". Eco y évoque la difficulté du traducteur qui, dans son rôle de passeur, doit savoir proposer des compensations à chaque fois que le texte se rebiffe, à chaque fois qu'il résite, qu'il répugne à revêtir d'autres mots en d'autres idiomes. Mais il arrive que parfois, au milieu de cette séance d'habillage de mots, le miracle se produise. Dans ces moments-là, la version traduite est encore plus belle que le texte originel. C'est -me semble-t-il- ce qui s'est passé avec la phrase d'Erri de Luca.

25/11/2007

Langue maternelle

Mere_enfant_caravaggioA la naissance, après avoir été expulsés du ventre de la mère, nous faisons notre première expérience de l'exil. Nous voilà livrés à la lumière du monde, le corps nu et fripé, irrémédiablement privés des douceurs de ce corps liquide dans lequel nous nous étions développés. Heureusement, nos pères ont été prévoyants. Dès notre arrivée au monde, ils nous offrent un nom (le patronyme) et un territoire (la patrie). Cela suffira-t-il à compenser la perte du corps de la mère ? On ne le saura jamais. Les hommes sont si pressés et si pusillanimes. Ils ont cultivé le sens du service minimum.

Il nous reste la mère. Celle-là même qui vient de nous expulser, de nous projeter violemment à coups de contractions musculaires saccadées à l'extérieur de leur chair dont nous avions appris à peupler les secrets. Cette mère-marâtre qui vient de couper les ponts avec nous, que dis-je couper, qui vient de trancher le lien torsadé où circulait la vie. De cette rupture, nous garderons toujours le stigmate sur notre corps, cette meutrissure ineffaçable : le nombril.

Alors, il nous faudra apprendre à reconquérir la mère. Par tatônnements successifs, nous allons à la découverte de son corps. Nous en connaissions la face interne ; nous voilà maintenant en train d'en explorer les linéaments. Les seins nourriciers, les aisselles et leur moiteur parfumée seront nos premiers refuges. Et puis, il y a cette voix. Durant notre vie antérieure, nos perceptions sonores étaient scandées par les pulsations régulières du sang qui fuse dans les artères. Toujours le même bruit, toujours le même rythme. Le beat était bon, mais quel ennui ! Et voilà que nos oreilles font l'apprentissage de la mélodie, du grave, de l'aigu, mais aussi de ces mots sussurrés, chuintés, claqués, modulés, mouillés.

A la naissance, le père nous a donné un vrai nom ; la mère, elle, nous donne des phonèmes.

En procédant à l'exploration du corps de la mère, nous découvrons aussi cette autre organe étrange : la bouche. C'est elle qui vient se coller à notre peau pour y déposer des baisers, celle elle qui s'étire pour faire briller les yeux dans un sourire amoureux, elle encore qui s'ouvre et se ferme alternativement pour laisser échapper toute cette variété de sons dont le sens reste un mystère, mais dont la mélodie est si belle.

La mère nous a expulsé pour notre plus grand désarroi. Elle nous reconquiert pour notre plus grand bonheur. Avec les mots. Ce n'est que bien plus tard que nous pourrons mettre du sens à cette musique : langage, lent-gage. Et si ce que nous avons coutume d'appeler l'amour maternel n'était rien d'autre qu'une manière de demander pardon à l'enfant pour l'avoir si violemment projeté dans le monde ? Serait-ce le remords d'une faute ?

Quand, quelques années plus tard, nous aurons apprivoisé les mots, nous découvrirons que la mère nous a laissé un cadeau immense : la langue. Celle-là même qu'on dit maternelle et dont Assia Djebar écrit dans "Nulle part dans la maison de mon père" :

" Doux diminutifs de la prime enfance, tendresse chuchotée, mots chuintés, glissés entre les dents, tout l'amour de ma mère me caressant naguère la peau, les joues, palpant mon corps de fillette au bain maure quand elle m'essorait, moi, nue et grelottante, entre d'épaisses serviettes, en plein coeur ombreux et brûlant du hammam. "

Le cadeau du père est le territoire de l'identité administrative : le patronyme et la patrie. Particulièrement pratique pour se faire établir un passeport, pour se mouvoir de par le vaste monde. Celui de la mère est aussi un territoire, mais il n'est pas référencé sur les cartes. Il s'agit d'une contrée imaginaire, si longue à explorer qu'une vie n'y suffit pas : c'est l'univers de l'amour déchu puis reconstruit avec ce bout de chair caché derrière les lèvres : la langue. C'est un mélange de sons, de baisers mouillés et de mots. C'est la langue de la mère, the mother tongue.         

19/11/2007

Quelles bonnes questions allez-vous poser aujourd'hui ?

QuestionsIsidor Isaac Rabi a obtenu le prix Nobel de physique en 1944 pour ses travaux sur le radar. Lorsqu'on lui demandait à quoi il attribuait son succès, il avait coutume de répondre qu'il le devait à sa mère et à sa façon singulière de l'accueillir le soir, au retour de l'école :

" As-tu posé de bonnes questions aujourd'hui, Isaac ? "

C'est bien connu, les questions sont plus importantes que les réponses. Et les questions d'aujourd'hui ne sont pas celles d'hier. Chaque jour apporte son lot de surprises, d'interrogations, de découvertes. Chaque jour est une pulsation propice à aiguillonner notre curiosité naturelle.

Et vous. Savez-vous quelles questions vous allez poser aujourd'hui et à qui ?

14/07/2007

La tranquillité de Céreste

Bnf_batimentJeudi dernier, à l'issue d'un rendez-vous en clientèle, je me suis rendu au nouveau site de la Bilbliothèque Nationale de France (BNF) près de la gare d'Austerlitz. J'y allais pour voir l'exposition consacrée à René Char en commémoration du centième anniversaire de sa naissance.

J'ai toujours nourri une admiration inaccoutumée pour cet homme. J'aborde ses poèmes avec un mélange de délectation et d'appréhension. J'aime ses phrases courtes, qui jaillissent comme des éclats de quartz sous le coup du burin ; j'en crains le vertige des profondeurs, cette étrange inivitation à plonger en apnée pour découvrir une signification, voire, un faisceau de significations possibles qui s'enchevêtrent sans s'opposer.

Si vous avez près de vous un livre de René Char, je vous convie à l'ouvrir au hasard et à choisir un poème - un seul. Lisez-le. A haute voix. En prenant bien soin de détacher toutes les syllabes de chaque mot. Faites-les claquer, ces syllabes, sèchement, l'une après l'autre, comme les balles d'un fusil-mitrailleur.

Pour joindre l'acte à la parole, j'ouvre Les Feuillets d'Hypnos, le petit recueil de petites phrases ou de notes glanées ou écrites quand René Char s'appelait Alexandre et dirigeait, sous ce nom d'emprunt, le réseau de la Résistancede couvrant la région sud-est . Il avait basé son QG à Céreste, un petit village entre montagne de Lure et Lubéron. Dans Les Feuillets d'Hypnos, les textes not numérotés. Il s'agit du numéro 139. Je vous le livre :

"C'est l'enthousiasme qui soulève le poids des années. C'est la supercherie qui relate la fatigue du siècle."

Char_2Dès sa jeunesse, Char cultivait déjà la prémonition de ce qui allait advenir. C'était un grand corps d'armoire-à-glace projeté dans un siècle de violence et dont tous les pores respiraient une quête éperdue d'amitié, d'amour et de liberté. Cette quête, cette confluence, il l'appella la Beauté. Il se donna à elle corps et âme.

"Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté" - in Les Feuillets d'Hypnos, 237.

J'admire René Char parce qu'il aura su dire *** NON *** avant tout le monde. Dès 1931, au moment de l'exposition coloniale, il prend fermement position contre la politique impériale de la France. Dès qu'il sent venir le temps des ténèbres, avant même l'éclatement de la guerre et l'occupation de la France par les nazis, il tirera la sonnette d'alarme et évoque le caractère innommable et inconcevable de ce qui va advenir. Lucide et sans complaisance, il appelle à l'ensauvagement pour lutter contre la barbarie. Plus tard, une fois la paix revenue, il dira non encore une fois. Aux communistes, comme à de Gaulle.

Je l'admire aussi pour sa façon de dire *** OUI *** comme personne. Dans l'expo de la BNF, dans une salle en recoin est diffusé un film tourné à la Libération pour témoigner du quotidien des résistants. René Char y joue son propre rôle, celui d'un chef de réseau. A un moment, une petite fille, Mireille, vient lui remettre un message codé capté sur Radio Londres. René Char lui dit merci et accompagne son merci d'un sourire. Qu'il est beau ce sourire ! Il a la légèreté d'une caresse ; il a la profondeur d'une prière. Il est célébration de la vie et promesse d'explosion de beauté, d'émerveillements en gésine.

Char_lettera_amorosaL'exposition est construite comme un parcours initiatique. Vous y découvrez un homme entouré de femmes superbes, de peintres illustres (Nicolas de Staël, Joan Miró, Georges Braque, Zao Wou-ki ou Vieira da Silva) et d'écrivains exquis. Parmi eux, il y a une place toute particulière réservée à Camus. Comme lui, Camus aura pris à revers toutes les modes de pensée de son temps pour explorer la voie difficile de la recherche du bonheur. Comme lui, il exaltera la Beauté - celle des femmes, des plages d'Algérie, celle des parfums de Tipasa, celle de la mer, enfin, où viennent mourir tous nos filets de larmes. Mais comme lui, aussi, il aura su prendre les armes et mettre son corps en travers de l'innommable, de l'inconcevable.

En rentrant de l'exposition, j'ai feuilleté le livre de lettres qu'Albert Camus et René Char se sont échangées entre 46 et 59. Les deux hommes viennent à peine de sortir de la clandestinité. A la fin des hostilités, l'un et l'autre déposent calmement les armes et reprennent la vie là où ils l'avaient laissée avant la guerre. Sans un mot. Sans briguer le moindre honneur. Ils ont juste fait ce qu'ils estimaient devoir faire pour rester en harmonie avec eux-mêmes. C'est comme cela qu'ils se reconnaîtront, au croisement de chemins parallèles entamés des deux côtés de la Méditerranée. Dans leur correspondance, ils racontent combien il leur est difficile de retrouver, dans le civil, les gestes simples de la vie, ceux qui embellissent le quotidien, lui donnent sa valeur. Ils écrivent leur amitié en toute simplicité, ils expriment leur complicité avec des mots délicats, purs - des mots qui pourraient faire bonne figure dans une lettre d'amour.

Ma pensée très affectueuse.

A bientôt impatiemment.

Au plaisir de lire vos commentaires.

16/03/2007

L'Art de raconter

Dominique_fernandezDans L'Art de raconter, Dominique Fernandez, dernièrement élu à l'Académie française, fait l'éloge du roman à travers une longue fresque dédiée à ceux qui l'ont le mieux servi. On y retrouve l'Arioste, Alexandre Dumas, Daniel Defoe, Stevenson, Dostoïevski, Dickens, Stendhal, Georges Simenon et tant d'autres. Mais avant de dédier un chapitre à chacun de ces grands romanciers, Dominique Fernandez explique pourquoi le roman représente l'expression la plus achevée de l'art de raconter.

Dans un chapitre liminaire intitulé "Le Mentir/vrai", il met le lecteur en garde face au risque d'égarement de nos sens et de notre intelligence nous amenant à confondre vérité et réalité.

"Raconter", écrit-il, "ne consiste pas à reproduire la réalité, mais à mentir sur la réalité ; à retrouver, derrière ce qu'on croît être la réalité, la vérité des êtres et des choses." (1)

Cette opposition entre réalité & vérité m'a troublé. D'autant que je l'ai retrouvée presque mot pour mot dans un autre roman (délicieux !) de Frédérique Deghelt qui m'avait été conseillé par mes libraires préférées, Nathalie et Elisabeth : La vie d'une autre. Un de ses personnages, Lucas, metteur en scène au théâtre, y affirme :

Frederique_deghelt_2_2"On ne peut pas faire semblant au théâtre. Le public y croit parce que les comédiens sont authentiques. Ce qui se passe entre deux personnages, ce n'est pas la réalité, c'est la vérité."

Plus loin, le même Lucas rajoute : "Ce qu'on écoute entre les sons, ce sont les silences qui servent à entendre les pensées."

Les deux formes artistiques, roman et théâtre, exaltent l'art de raconter des histoires. Or, derrière les histoires est tapie la vérité, qui n'a rien à voir avec la réalité. Prenez une biographie d'homme ou de femme célèbre, par exemple. Quoi de plus réel, de plus irréfutable. Mais quoi de plus lacunaire aussi, de plus faux. Dominique Fernandez alerte sur le fait que les biographies font systématiquement l'impasse sur les trois périodes ou moments les plus éclairants de la vie d'un homme, ceux autour desquels se tissent sa personnalité, son originalité, sa vérité :

  • son enfance,
  • ses amours,
  • sa mort.

L'enfance reste toujours obscure, car ne voyant pas l'homme ou la femme d'exception en gésine, personne ne songe à en faire la relation. Les amours, même les moins interlopes, se noueront dans le secret des alcôves. Ce qui est happé par la lumière des projecteurs n'en est que l'écume. Quant à la mort, elle demeure le mystère absolu, puisque personne n'en est revenu pour nous en narrer l'expérience. C'est donc dans ces trois espaces d'ombre que se joue la vérité d'une vie et non pas dans la partie visible et lumineuse communément appelée la réalité.

En jetant une lumière vive sur des faits irréfutables, la réalité aspire à la vérité. La télé-réalité prétend nous livrer la "vraie vie" de ceux qui en sont les protagonistes ; elle nous en offre seulement un pâle simulacre. La réalité n'est alors que cette lumière aveuglante qui cache une vérité que l'ombre peine à révéler, comme un fondu au blanc.

A suivre...

__

(1) in L'Art de raconter, Grasset, page 37

(2) in La Vie d'une autre, Actes Sud, pages 150 et 151

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    Elle est l'archétype de la garce ; il est l'emblème du ballot. Pourtant, à eux deux, ils tissent une admirable histoire d'amour, sans la moindre mièvrerie ("huachaferia" en limésien, traduit en "cucuterie" dans le livre). (****)
  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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