Jeudi dernier, à l'issue d'un rendez-vous en clientèle, je me suis rendu au nouveau site de la Bilbliothèque Nationale de France (BNF) près de la gare d'Austerlitz. J'y allais pour voir l'exposition consacrée à René Char en commémoration du centième anniversaire de sa naissance.
J'ai toujours nourri une admiration inaccoutumée pour cet homme. J'aborde ses poèmes avec un mélange de délectation et d'appréhension. J'aime ses phrases courtes, qui jaillissent comme des éclats de quartz sous le coup du burin ; j'en crains le vertige des profondeurs, cette étrange inivitation à plonger en apnée pour découvrir une signification, voire, un faisceau de significations possibles qui s'enchevêtrent sans s'opposer.
Si vous avez près de vous un livre de René Char, je vous convie à l'ouvrir au hasard et à choisir un poème - un seul. Lisez-le. A haute voix. En prenant bien soin de détacher toutes les syllabes de chaque mot. Faites-les claquer, ces syllabes, sèchement, l'une après l'autre, comme les balles d'un fusil-mitrailleur.
Pour joindre l'acte à la parole, j'ouvre Les Feuillets d'Hypnos, le petit recueil de petites phrases ou de notes glanées ou écrites quand René Char s'appelait Alexandre et dirigeait, sous ce nom d'emprunt, le réseau de la Résistancede couvrant la région sud-est . Il avait basé son QG à Céreste, un petit village entre montagne de Lure et Lubéron. Dans Les Feuillets d'Hypnos, les textes not numérotés. Il s'agit du numéro 139. Je vous le livre :
"C'est l'enthousiasme qui soulève le poids des années. C'est la supercherie qui relate la fatigue du siècle."
Dès sa jeunesse, Char cultivait déjà la prémonition de ce qui allait advenir. C'était un grand corps d'armoire-à-glace projeté dans un siècle de violence et dont tous les pores respiraient une quête éperdue d'amitié, d'amour et de liberté. Cette quête, cette confluence, il l'appella la Beauté. Il se donna à elle corps et âme.
"Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté" - in Les Feuillets d'Hypnos, 237.
J'admire René Char parce qu'il aura su dire *** NON *** avant tout le monde. Dès 1931, au moment de l'exposition coloniale, il prend fermement position contre la politique impériale de la France. Dès qu'il sent venir le temps des ténèbres, avant même l'éclatement de la guerre et l'occupation de la France par les nazis, il tirera la sonnette d'alarme et évoque le caractère innommable et inconcevable de ce qui va advenir. Lucide et sans complaisance, il appelle à l'ensauvagement pour lutter contre la barbarie. Plus tard, une fois la paix revenue, il dira non encore une fois. Aux communistes, comme à de Gaulle.
Je l'admire aussi pour sa façon de dire *** OUI *** comme personne. Dans l'expo de la BNF, dans une salle en recoin est diffusé un film tourné à la Libération pour témoigner du quotidien des résistants. René Char y joue son propre rôle, celui d'un chef de réseau. A un moment, une petite fille, Mireille, vient lui remettre un message codé capté sur Radio Londres. René Char lui dit merci et accompagne son merci d'un sourire. Qu'il est beau ce sourire ! Il a la légèreté d'une caresse ; il a la profondeur d'une prière. Il est célébration de la vie et promesse d'explosion de beauté, d'émerveillements en gésine.
L'exposition est construite comme un parcours initiatique. Vous y découvrez un homme entouré de femmes superbes, de peintres illustres (Nicolas de Staël, Joan Miró, Georges Braque, Zao Wou-ki ou Vieira da Silva) et d'écrivains exquis. Parmi eux, il y a une place toute particulière réservée à Camus. Comme lui, Camus aura pris à revers toutes les modes de pensée de son temps pour explorer la voie difficile de la recherche du bonheur. Comme lui, il exaltera la Beauté - celle des femmes, des plages d'Algérie, celle des parfums de Tipasa, celle de la mer, enfin, où viennent mourir tous nos filets de larmes. Mais comme lui, aussi, il aura su prendre les armes et mettre son corps en travers de l'innommable, de l'inconcevable.
En rentrant de l'exposition, j'ai feuilleté le livre de lettres qu'Albert Camus et René Char se sont échangées entre 46 et 59. Les deux hommes viennent à peine de sortir de la clandestinité. A la fin des hostilités, l'un et l'autre déposent calmement les armes et reprennent la vie là où ils l'avaient laissée avant la guerre. Sans un mot. Sans briguer le moindre honneur. Ils ont juste fait ce qu'ils estimaient devoir faire pour rester en harmonie avec eux-mêmes. C'est comme cela qu'ils se reconnaîtront, au croisement de chemins parallèles entamés des deux côtés de la Méditerranée. Dans leur correspondance, ils racontent combien il leur est difficile de retrouver, dans le civil, les gestes simples de la vie, ceux qui embellissent le quotidien, lui donnent sa valeur. Ils écrivent leur amitié en toute simplicité, ils expriment leur complicité avec des mots délicats, purs - des mots qui pourraient faire bonne figure dans une lettre d'amour.
Ma pensée très affectueuse.
A bientôt impatiemment.
Au plaisir de lire vos commentaires.
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