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Questions ! Réponses ?

08/05/2008

Goya. Encore !

Hier, je profitai de la langueur estivale qui s'est gentiment abattue depuis quelques jours sur Paris pour me rendre à Beaubourg et visiter l'exposition "Traces du Sacré". J'ai adoré l'exposition. Je l'ai trouvée superbe grâce au choix des oeuvres, intelligente dans le tracé du chemin proposé et la qualité des notices explicatives, délicieusement polyphonique enfin par le jeu subtil des correspondances entre oeuvres picturales, sculpturales, sonores et cinématographiques. J'y reviendrai sans doute bientôt sur cette tribune.

Pourtant, c'est de la première image dont je voudrais vous parler. Rappelez-vous : il y a une semaine, jour pour jour, je quittais l'exposition "Goya Graveur" au Petit Palais. Je m'en faisais l'écho sur ce blog. Et là, à peine franchi le seuil de l'exposition, après avoir subi, incrédule, la voix d'une horloge parlante débitant le temps qui s'écoule d'un ton monocorde, je tombe sur une gravure de Goya, justement. Et pas la moins troublante, puisqu'il s'agit de "Nada. Ello dirá" extraite de la collection des Désastres de la Guerre.

Goya_nada_ello_dira

L'estampe dépeint un cadavre en décomposition s'extrayant péniblement de son caveau et traînant derrière lui une pancarte où est inscrit le mot nada, rien. Dans l'assistance de silhouettes incertaines, on distingue avec difficulté une balance en déséquilibre : le combat entre le bien et le mal, sans doute. Mais cette gravure, ici, est avant tout un prélude. Et quel jeu ! Celui où l'homme se retrouve seul, sans Dieu. Dans la même salle, que j'appellerais volontiers un pré-ambule, tant elle est séparée du reste du parcours de l'exposition tout en offrant des clefs d'interprétation à profusion, vous trouverez des tableaux d'églises en ruine et surtout, en surplomb avant de pénétrer dans un tunnel sombre et un rien inquiétant, le tableau de Nietzsche réalisé par Edvard Munch.

Dans le lointain, vous entendez les saccades du rire de Zarathoustra. Le ton est donné. La pitolade métaphysique peut commencer...

Mais je m'égare déjà. Revenons à ce cher Goya et à son estampe. Nada. Ello dirá est traduit en français par Rien. On verra bien. Pas sûr que ce soit un bon présage. Et dans l'expo, du reste, vous pouvez être assuré(e) qu'on en voit des vertes et des pas mûres. Pourtant, dans ce "on verra bien", Goya laisse encore une place à l'espérance. Le doute est bien là, lourdement ancré dans la terre du caveau, mais il ne cède pas encore toute la place au désespoir.

C'est pourtant l'effet d'un retour en arrière.

En effet, à l'origine, Goya avait intitulé l'estampe 69 des Désastres de la guerre : Nada. Ello lo dice. Comprendre : Rien. C'est ce qu'il dit ou c'est lui qui le dit. Là le message est sans appel. L'absence de Dieu est enterinée dans ce constat de désolation. Nulle rémission, nulle compassion ne sont possibles. Notre destin est entièrement entre nos mains. Goya annonçait donc le crime gratuit de Raskolnikov et le tout est permis de Dmitri (Mitia) Karamazov, avec près de 100 ans d'avance...

Le véritable patronyme de Goya est Goya y Lucientes. Or Lucientes, en espagnol, ça veut dire lumineux, brillant en français. Comme quoi on peut être brillant et sombre à la fois sans qu'il y ait la moindre contradiction dans les termes.

30/01/2008

Moment de magie

Cirque_du_soleil_ganaIl est un endroit où je goûte le plaisir de m'oublier, la joie profonde de sortir de mes petits tracas et de faire la nique à un égo qui, il faut bien le reconnaître, se prend très au sérieux et a une tendance certaine à l'hypertrophie. Cet endroit c'est le cirque. Devant un spectacle d'acrobates, de trapezistes ou de clowns, je redeviens enfant. Sans résistance, je me laisse subjuguer par ces défis insensés lancés respectivement à l'équilibre, à l'apesanteur ou au raisonnable. Il n'y a qu'au cirque que j'éprouve ce sentiment de fierté sans mélange d'appartenance à la communauté des humains ; il n'y a que sous ce chapiteau-là que je sens pleinement le sens du mot gratuité, que je me livre pleinement à l'émerveillement.

La semaine dernière, il m'a été donné de vivre un de ces moments de magie absolue. Je suis allé voir avec femme et enfants le spectacle "Imagine-toi" du clown, mime et bruiteur Julien Cottereau.

Julien_cottereauJulien Cottereau a fait ses armes dans la troupe du Cirque du soleil avant de se lancer dans une carrière en solo. Quant au spectacle, il s'agit de l'histoire mimée d'un p'tit bonhomme tout dépenaillé harcelé par une grosse bête féroce. L'animal n'est pas visible, mais à entendre ses grognements lorsqu'il est troublé dans son sommeil, on n'a vraiment pas envie qu'il se réveille. Pour se défaire de cette présence obsédante, notre héros s'invente des distractions : il saute à la corde, fait des bulles avec un chewing gum, jongle avec une balle imaginaire, danse aussi parfois. Il va même jusqu'à faire monter des spectacteurs sur la scène pour jouer avec lui. Il noue des amitiés. Il tombe amoureux, aussi. Et grâce à toute cette tendresse accumulée, avec tous les éclats de rire qu'il aura suscités chez les petits comme chez les grands, il se sentira de taille à affronter le monstre qui le hante et qui tient la femme qu'il aime - une femme choisie dans l'assistance - prisonnière.

Voilà. Pendant plus d'une heure, j'ai tout oublié. Je me suis livré corps et âme aux facéties du clown, j'ai jubilé du plaisir d'imaginer l'intrigue sans l'artifice de la parole. Et quand Julien Cottereau a quitté la scène en bruitant un show de claquettes façon Broadway, je regrettais d'avoir à revenir à la vie normale. En descendant les gradins, à en juger par les sourires sur les visages, je constatai que je n'étais pas le seul à avoir succombé à la magie. Et les plus vieux, n'étaient pas les moins "illuminés".

Alors, si le dénommé Julien Cottereau se donne dans votre voisinage et que vous aimez le cirque, allez-y toute affaire cessante. Je vous fiche mon billet que vous tomberez sous son charme.

--

Compléments :

(1) La photo du chapiteau du Cirque du soleil est tirée de la superbe collection de Gaëna intitulée " Petits lieux et paysages Quatre ". (C) 2006-2008, Gaëna. Tous droits réservés.

(2) Si vous souhaitez avoir un avant-goût du spectacle de Julien Cottereau, vous pouvez visualiser quelque vidéos en faisant un tour ici. Une petite mise en garde cependant, un caveat de rien du tout : je trouve que l'image aplanit salement. La magie du spectacle repose sur la participation du public - que ce soit par les rires, les applaudissements, mais aussi la montée sur scène de personnes triées sur le volet. Il me semble que l'image - même animée - ne rend pas vraiment compte de ce courant, de cette communion étrange entre l'artiste et les spectateurs ; c'est un peu comme si, mauvaise fille, elle faisait écran plus qu'elle ne révélait.

24/01/2008

Qui porte qui ?

Erri_de_luca_2Dès qu'il est de passage à Paris et pour peu que je sois disponible, je ne manque pas une occasion d'assister à une présentation d'Erri De Luca. Je sais par avance que je vais être comblé par une répartie inattendue, ou un trait de pure intelligence. Et puis, à chaque fois que je le vois, je reste confondu par sa façon bien à lui de répondre aux questions qui lui sont posées. Avant de formuler sa réplique, il marque systématiquement quelques secondes de silence. Je vois dans ce soupir de l'intelligence, cette suspension du dire, une marque profonde de respect adressée à l'émetteur de la question. C'est une manière de signifier : "oui, je comprends ce que tu me demandes. Mais avant toute chose, je voudrais m'assurer que ta question irrigue complètement mon esprit. Alors, je pourrai te formuler ma réponse".

Or, il se trouve que dimanche dernier, Erri De Luca était à Paris. Il intervenait à l'occasion de d'une série de conférences intitulées Livres des mondes juifs et diasporas en dialogue. De mon côté, j'étais disponible. Je suis donc allé l'écouter. Et une fois de plus, je tombai sous le charme.

A un moment, un membre de l'assistance lui pose la question : " Comment définiriez-vous votre rapport à la littérature ? " Passées les quelques secondes de latence évoquées plus haut, Erri De Luca énonce cette réponse inattendue : "Tout dépend de savoir qui porte qui." Nouveau silence de courte durée. La salle est dans l'expectative. Alors, il se lance dans l'évocation d'une histoire, de son histoire.

"Lorsque j'étais maçon, le travail était physiquement éprouvant. Le soir venu, j'avais le corps fourbu des fatigues accumulées durant la journée. Aussi quand je montais dans le tramway qui me ramenait chez moi et que j'ouvrais un livre, deux cas de figure pouvaient se produire. Dans un cas, je plongeais dans la lecture, je me laissais emporter par l'intrigue. J'oubliais alors mon corps ; les courbatures s'évanouissaient. Léger, mon esprit s'évadait tant et si bien qu'il m'arrivait parfois de rater mon arrêt. A l'inverse, il y avait aussi des circonstances où je ne parvenais pas à rentrer dans le livre que j'avais emmené avec moi. Sa lecture me pesait alors. Les quelques grammes de son poids venaient alors s'ajouter aux fatigues accumulées pendant la journée. C'est pourquoi je vous dis : tout dépend de savoir qui porte qui."

Un murmure se propage alors dans l'assemblée. C'est un murmure d'assentiment devant la légèreté du trait. C'est un sourire de communion et de gratification.

07/12/2007

La réponse est le malheur de la question (*)

ArithmtiqueQuand j'ai écrit le billet intitulé "Quelles bonnes questions allez-vous poser aujourd'hui ?" , je ne m'attendais pas à ce qu'il suscite autant de réactions. En effet, outre les commentaires que certains parmi vous ont bien voulu poster, j'ai reçu de-ci de-là de nombreuses remarques.

L'idée principale qui ressort de ces retours tourne autour de la notion d'harmonie. Et de la même façon qu'il est difficile de créer une harmonie d'ensemble entre deux lignes musicales, il est ardu de créer une belle composition entre questions & réponses.

La question est appel & ouverture. Elle est appel, mieux, interpellation. Elle sollicite l'intelligence de l'autre. Elle est ouverture aussi, car elle ne préjuge pas de ce que pourra être la réponse. En ce sens, elle est reconnaissance implicite de la liberté de l'autre, quant à la façon qu'il choisira de formuler sa réponse. Car même la question la plus anodine comme " Combien font 1+1 ? " ouvre un champ de réponses innombrables.

Vous en doutez ? Dites-moi alors quelle réponse dans la liste qui suit ne convient pas :

- 2

- L'humanité, car nous sommes tous nés de l'union d'un homme et d'une femme.

- 3. C'est ce que prétendent régulièrement les dirigeants d'entreprise lorsqu'ils annoncent qu'ils fusionnent avec une autre société. Pour étayer leur propos, ils avancent souvent l'existence de supposées synergies entre les 2 organisations.

- 0,7. Il s'agit là de la réponse que le marché renvoie aux chefs d'entreprise, généralement quelques mois à peine après la fusion soi-disant porteuse de si belles synergies.

- L'éternité, car elle est faite d'un instant suivi d'un autre instant, ad nauseam.

- 1, car l'enfant qui vient de naître est le fruit de la rencontre de deux individus.

- 10, en système binaire

- Toujours 1, car peut-on séparer une chose d'elle-même ?

- ... 

En me posant la question " Combien font 1 + 1 ? ", mon interlocuteur me procure un double plaisir. D'abord parce qu'en m'interpellant, il reconnaît ma présence, mon existence. Ensuite, parce qu'en me laissant choisir parmi les innombrables réponses possibles, il aiguillonne mon intelligence.

A moi de jouer maintenant. Sur quel registre ai-je envie de poursuivre la conversation ? J'ai toujours le recours de dire "2". Mais ce faisant, est-ce que je ne cours pas le risque de me montrer trop péremptoire ? Ne vais-je pas figer prématurément cet échange qui s'engageait si bien ? Je crois en effet que j'ai envie de laisser opérer la magie :

- Je pourrais te dire que 1+1 font 2, mais cette réponse ne me satisfait pas, car elle s'apparente trop à une certitude établie.

- (...)

- Et sais-tu ce qu'Edmond Jabès a dit sur la certitude, dans le bien-nommé "Livre des questions" ?

- Non.

- Veux-tu le savoir ?

- Oui.

- La certitude est région de mort ; l'incertitude vallée de vie.

- C'est joli, mais cela ne m'avance pas sur combien font 1+1.

- En réalité, je n'en sais rien. Et toi, as-tu une idée sur la question ?

--

(*) La citation est de Maurice Blanchot dans l'Entretien infini.

(**) Ce billet est largement inspiré d'un article de Frédéric Mantel intitulé "A propos du questionnement". 

19/11/2007

Quelles bonnes questions allez-vous poser aujourd'hui ?

QuestionsIsidor Isaac Rabi a obtenu le prix Nobel de physique en 1944 pour ses travaux sur le radar. Lorsqu'on lui demandait à quoi il attribuait son succès, il avait coutume de répondre qu'il le devait à sa mère et à sa façon singulière de l'accueillir le soir, au retour de l'école :

" As-tu posé de bonnes questions aujourd'hui, Isaac ? "

C'est bien connu, les questions sont plus importantes que les réponses. Et les questions d'aujourd'hui ne sont pas celles d'hier. Chaque jour apporte son lot de surprises, d'interrogations, de découvertes. Chaque jour est une pulsation propice à aiguillonner notre curiosité naturelle.

Et vous. Savez-vous quelles questions vous allez poser aujourd'hui et à qui ?

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