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    Dans l'économie de l'immatériel, la technique veut systématiquement occuper le haut du panier. Dans sa pratique du journalisme & de la communication, Emmanuelle sait toujours la remettre élégamment à sa place pour replacer l'homme au centre des débats.
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Raconter des histoires

21/09/2008

A l'âge de 38 ans, les ados d'aujourd'hui auront connu 14 emplois différents en moyenne

Il y a quelques jours, j'assistai à la réunion de rentrée en 3ème de mon fils de 13 (bientôt 14) ans. Les professeurs étaient en forme, plutôt dynamiques et motivants. Pourtant, on a quand même eu droit à quelques couplets sur l'air de "vos enfants sont des endormis", "c'est l'âge -et les hormones- qui veulent ça"... Je fais de mon mieux pour les observer, ces ados - les miens et ceux des autres. Et je n'ai pas l'impression qu'ils soient endormis. Je les trouve même plutôt passionnés pour ce qu'ils font. Si ce n'est que le monde dans lequel ils font germer leurs passions ne ressemble pas au mien. J'ai du mal à le comprendre, ce monde. C'est un peu comme si la différence d'âge entre nous -une génération- couvrait plusieurs années-lumière. 

Ci-dessous une petite vidéo intelligente pour mieux comprendre *** LEUR *** monde et la mise au défi qui en résulte, en matière d'enseignement.

Bienvenue dans un monde diffracté par l'usage des technologies !

13/09/2008

Révélation à vélo

Fausto Coppi 

Epoustouflant, ébouriffant... Les qualificatifs me manquent pour vous dire combien j'ai adoré la lecture des Forcenés de Philippe Bordas. Et pourtant, en première approche, rien ne me prédisposait à aimer ce livre. Il y est question de vélo. Le vélo et moi, ça fait deux. Moi, quand j'étais môme, j'étais plutôt foot. Pas par snobisme. Simplement par commodité. Quand, petit, on souffre d'asthme et qu'on vit dans une région où le plat est un concept abstrait abordé uniquement en cours de maths, le vélo, c'est un peu comme l'interdit absolu. Une figure de l'impossible. Trop douloureux. Trop de souffrance.

Il y avait bien pourtant dans ma classe de CE1 un gamin qui s'appelait Lauredi, dont le paternel tenait une buvette en face de l'hippodrome. Je me souviens encore du regard de mon père quand je lui présentai la photo de la classe et que je lui indiquais le nom et le prénom de chaque enfant. En m'entendant prononcer le nom de Lauredi, je vis son visage s'illuminer. "Lauredi... Le fils de Nello Lauredi ?" me demanda-t-il avec émotion. Oui. C'était ça, comme je devais l'apprendre un peu plus tard, renseignements pris. C'était bien le fils de Nello Lauredi, coureur du Tour de France dans les années qui suivirent la Libération.   

Dans son palmarès, une 6ème place au Paris-Roubaix édition 1956...

Mais que diable venait faire un fils du soleil, un émigré de Toscane dans l'enfer des pavés du Nord ?

C'est là le passage qui m'a le plus fasciné dans le livre de Philippe Bordas. Car sans crier gare, l'ancien journaliste sportif de l'Equipe se lance dans une dérive hallucinée associant dans un corps à corps inattendu l'épreuve sportive d'un côté, la vocation de Jérémie et la Kabbale, de l'autre. Le cahin-caha et le tohu-bohu sont au rendez-vous, prière de libérer le passage. A noter du reste une connivence certaine entre ces deux expressions : la présence simultanée du "h" dédoublé, comme dans le tétragramme divin.

Car voilà, pour reprendre les termes de l'auteur, le tohu en hébreu serait "le mal qui jette l'homme dans la confusion" (page 81, chez Fayard). Et le mal, c'est la Nord. "Et l`Éternel me dit : c'est du septentrion que la calamité se répandra sur tous les habitants du pays" (Jérémie 1, 14).

On parle bien de l'enfer du Nord, de ces pavés qui brisent les élans et éreintent les ambitions les mieux trempées. C'est là, dans ces décors chaotiques du pays chti' que la noblesse des classes popu', que les dandys aux muscles découplés et à l'envie rageuse iront jusqu'au bout d'eux-mêmes.  

C'était un autre temps aussi. Celui où existait encore un prolétariat qui se faisait bouffer les tripes et les poumons à l'usine ou à la mine. Pour eux, le cyclisme c'était la rédemption, la sortie par le haut vers la lumière et l'air libre.

Car le cyclisme, ce n'est pas pour les gars des cités d'aujourd'hui. "Douleur maximale. Salaire moyen. Sex appeal nul" (p. 113) . Ce n'est pas pour la bourgeoisie, non plus. Et ce à quelqu'époque que ce soit. Bordas est formel : "aucun champion français ne sort de la classe moyenne - qui cède la maîtrise du corps contre la jouissance des objets" (p. 115). Le vélo, c'est pour les sans-grades, les va-nu-pieds, les gueules cassées du progrès, les réprouvés de l'ascension sociale. C'est le sport d'une joyeuse bande d'exaltés, d'insensés, de têtes brûlées et de mollets conquérants que la proximité de l'enfer fait sourire. 

01/09/2008

Le double secret de Pénélope

Ulysse_et_penelope

Imaginez un peu la situation. Vous vous êtes morfondue dans l'attente du retour de l'être aimé, parti à la guerre. Vous vous êtes consacrée corps et âme à votre fils. Vous l'avez vu grandir. Vous avez assisté, admirative, à la transformation des lignes de son corps. Vous avez épié les changements dans la tonalité et la profondeur de sa voix. Pour meubler votre attente, vous avez donné le sein à une jeune fille des environs. En offrant votre poitrine à cette enfant, vous avez donné symboliquement une soeur à votre fils.

Vingt années d'attente angoissée se sont écoulées. Dans votre maison, de ravissants jeunes hommes se sont installés. Ils n'ont qu'un désir : vous voir succomber à leurs avances empressées. Vous résistez. Alors, pour tromper leur attente déçue, ils s'adonnent aux jeux de l'amour avec les servantes. Ce ne sont que rires, baisers, ripailles, jeux. Votre fille de lait vole d'un bras à l'autre, toute à l'ivresse de sa découverte des plaisirs de la chair. Votre fils, lui, semble bouder ces élans.

Et puis voilà qu'un inconnu affublé en mendiant déboule chez vous sans crier gare. Il réclame l'hospitalité avec autorité. En moins de 24 heures, il sème la mort et la désolation dans votre logis. Il massacre tous ceux qui vous courtisaient. Pire ! Il entraîne votre fils dans cette orgie de sang en le sommant de tuer les servantes. Ce dernier s'exécute et exécute sans barguigner. Il pousse même l'obéissance à son comble d'ignominie en choisissant pour les jeunes femmes une mort odieuse : la pendaison.

Leur forfait accompli, le mendiant se présente à vous. L'inconnu décline son identité ; il affirme être votre époux. Après une partie de fleuret moucheté pour valider qu'il s'agit bien de l'homme qui vous a laissé il y a 20 ans pour partir à la guerre, vous vous donnez à lui pour une longue étreinte qui durera toute la nuit.

Est-ce bien raisonnable ? Quelle femme ouvrira le cercle de ses bras à un homme qui aurait massacré plus de 100 personnes sous son toit (108 exactement), fût-il son mari ? Quelle femme supportera l'idée que son fils unique tue sans coup férir une cinquantaine de servantes, parmi lesquelles sa soeur de lait ? 

C'est pourtant là l'histoire du retour d'Ulysse à Ithaque. Il extermine les prétendants et entraîne Télémaque à tuer les servantes, au nombre desquelles figure Mélantho, la "perle noire" à qui Pénélope a généreusement offert son sein et son amour de mère.

Pourtant, je n'entends pas remettre en cause ce qui est écrit. Je veux croire que Pénélope et Ulysse se sont aimés d'un amour vrai et que leur étreinte se sera prolongée jusqu'au petit matin.

Mais voilà. Pénélope est une taiseuse. Elle est rusée aussi, tout comme son Ulysse. Il y aurait donc des passages manquants, volontairement tus. D'abord, il me semble que par fidélité à la parole de son homme, Pénélope a été infidèle. Ulysse revient après 20 années d'absence. Le fils de leur union, Télémaque a donc au moins 19 ans lors du retour de son père. Comme rien ne dit qu'il est glabre, il doit porter barbe. Or, depuis que Télémaque a du poil aux joues, Pénélope est affranchie de l'obligation de fidélité prononcée au moment du départ d'Ulysse pour Troie. J'imagine que Pénélope, experte dans l'utilisation de la navette, aura goûté au plaisir de chair avec chacun des prétendants. En s'offrant à chacun d'eux, elle s'épargnait la triste obligation de jeter son dévolu sur l'un en particulier. De retour de la guerre, Ulysse traîne trop sur les flots ou dans des bras ensorcelants. Il trompe Pénélope. Elle le trompe. Nul n'est dupe. Sans mot dire, les époux savent qu'il vaut mieux s'épargner mutuellement des tracas inutiles. Vivants, les prétendants ajouteraient trop de variantes au récit, l'emberlificoteraient. Alors Ulysse, qui aura été reconnu immediatement par sa femme avant même d'avoir franchi l'huis, devra s'acquitter de cette sinistre obligation de tuer ceux qui auront aidé son épouse à tromper l'ennui d'Ithaque. Pénélope infidèle... Cette idée est aussi au coeur de Naissance de l'Odyssée de Jean Giono.

Quant au deuxième secret, il touche à Mélantho, la fille de lait. Pénélope ne pourrait pas se faire à l'idée qu'elle soit pendue et a fortiori des mains de son propre fils. J'imagine, à l'image de l'hypothèse émise par Annie Leclerc dans Toi, Pénélope que la reine d'Ithaque l'aura cachée en un lieu connu d'elle seule.  

Pour que l'amour soit plein, Pénélope doit tromper Ulysse et Ulysse doit faire taire les prétendants. Fidèle, Pénélope serait toute rancoeur. Elle trompe Ulysse donc. Dans sa chair et par sa malice. Avec ses lèvres, toujours, quand elle embrasse d'autres bouches comme quand elle se tait et préserve ses secrets.

Homère lui-même ne nous prévient-il pas en nous laissant entendre qu'en matière de ruse, de mètis, le subtil Ulysse ne connaît qu'un maître : son épouse Pénélope ?

--

PS - Un immense merci pour Hélène de m'avoir fait découvrir Toi, Pénélope. Je me suis régalé à la lecture de ce petit livre.

Crédit iconographique : Ulysse et Pénélope de Miguel Escrihuela.

20/07/2008

La fleur et l'enfant

Desert 

Dans le désert du Neguev, au sommet d'une dune battue par les vents et éreintée par la sécheresse, il y a un enfant qui parle à une rose de Jéricho. La fleur est rabougrie et tend vers l'enfant ses doigts de sorcière desséchés comme une mamelle de femme prématurément vieillie à force d'avoir donné la vie et trop offert le sein. L'enfant sonde la rose et lui demande : " S'il était en mon pouvoir de faire crever le ciel, de l'égoutter, de l'essorer pour que l'eau vienne se déverser sur toi, que ferais-tu de ce présent ?" La fleur répondit : " Je me ferais plus haute et plus grande pour être vue de plus loin ; je deviendrais ainsi un repère pour les voyageurs égarés. " Cette réponse ne plut pas à l’enfant. Il s'en alla.

Le lendemain, l'enfant revint au même endroit, retrouva la rose de Jéricho, se pencha vers elle délicatement et lui posa la même question. Cette fois, la fleur répondit : "Je ferai éclore une fleur brillante et colorée, si éclatante qu'elle serait visible aussi la nuit. Ainsi, je pourrai guider les méharées qui traversent la région quand, à la nuit tombée, la température devient supportable aux hommes". L'enfant grimaça de dépit et s'en alla à nouveau.

Quelques jours s'écoulèrent. La rose se ratatinait de tristesse de ne pas avoir eu l'heur de plaire à l'enfant. Elle se demandait si elle aurait à nouveau l'occasion de le revoir. Après tout, dans le désert, les opportunités de rencontrer des gens sont rares. Et puis, quand on est une fleur, il est inhabituel qu'un humain - même de petite taille - s'intéresse à soi. 

Pourtant, quand l'enfant revint finalement, la fleur ne voulut pas montrer combien il lui avait manqué. Elle affecta la plus souveraine indifférence. L'enfant, obstiné, lui reposa même question. Mais cette fois, la rose de Jéricho feignit l'exaspération et lui répondit : "Tu m'énerves avec cette question idiote. Tu n'es qu'un gamin sans jugeote... Et quand bien même tu serais un homme formé... Personne ne sait faire tomber la pluie dans ce maudit pays où seuls pullulent les scorpions et les faibles d'esprit. Pourtant, je voudrais te faire une confidence. Si, par le plus grand des hasards, de l'eau venait à s'écouler en abondance sur ma tige, je m'abandonnerais au plaisir d'être baignée, j'exhalerais un parfum capiteux pour moi toute seule, je jouirais de me sentir belle et désirable. Et tant pis s'il n'y a personne pour en profiter. Je saurai me suffire à moi-même."

La réponse plut à l'enfant. Il détacha la gourde de sa ceinture et en déversa le contenu sur la rose de Jéricho. L'espace d'un instant, l'eau épousa les formes de la fleur. Puis, l'enfant rappela à la fleur son engagement. Cette dernière dégagea alors un parfum merveilleux, une fragrance inédite. Et son bonheur était si manifeste, que le vent venait parfois voler un peu de son odeur délicieuse et la conduire aux narines des voyageurs.

C'est ainsi qu'à cause d'un petit enfant curieux et des facéties du vent, la dune fut baptisée d'un nom arabe signifiant "le nard du sable". Désormais, lorsque les voyageurs s'approchent de la dune, leurs narines se dilatent, ils ferment les yeux et ils se délectent d'un parfum étrange leur évoquant le corps nu des femmes et la douceur d'une étreinte. Un sourire rêveur se dessine alors sur leurs lèvres.

Plus tard, quand ils se reposeront à la nuit tombée dans les caravansérails des cités marchandes, ils raconteront à qui veut bien les écouter, l'histoire de ce petit enfant du désert qui connaissait si bien la valeur d'un cadeau et le moment de le donner.                   

 

31/05/2008

Le lointain, le proche et le reproche

Yaounde Il y a pile-poil quinze ans, je passai une semaine à Yaoundé, la ville des planteurs d'arachide. C'était pour raison professionnelle et j'étais accompagné de S., une collègue de travail. C'était aussi la première fois de ma vie que je posais mes pieds en Afrique noire.

Le jour de l'arrivée, c'était la veille de l'Aïd el Kebir. La ville préparait la commémoration du sacrifice avorté d'Ismaël par Ibrahim / Abraham dont le bras fut retenu à la dernière seconde par le Très Haut avant de s'abattre sur le cou de son fils. A ce propos, j'aimerais que quelqu'un m'explique pourquoi l'enfant sacrifié s'appelle Ismaël chez les Musulmans et Isaac chez les Juifs et les Chrétiens. Y aurait-il plusieurs bibles ?

Mais revenons à nos moutons. Car c'est bien un mouton empêtré dans les ronces que le Très Haut désigne à Ibrahim / Abraham pour offrir en sacrifice en lieu et place de son fils bien aimé. Ce sont donc des moutons qui sont sacrifiés le jour de l'Aïd el Kebir pour festoyer. Du coup, aux effluves de pourriture fleurie provenant de la forêt tropicale voisine, venait s'ajouter l'odeur poisseuse du sang des milliers de moutons égorgés pour l'occasion, en plein air, sur une place du nord de la ville.

La semaine se déroule comme il se doit. Business (almost) as usual. Nous voilà donc rendus au vendredi soir. En réponse à une invitation des musiciens payés pour mettre l'ambiance à l'hôtel où nous logions et accompagnés de deux Français en mission rencontrés sur place, nous voilà plongés dans un décor inhabituel : dans les bidonvilles, un bar sans fenêtre, juste deux béances dans le mur en parpaing donnant sur un chemin de terre séchée, un bidon d'essence dehors servant de brasero. A l'intérieur, dans la salle unique de l'habitation, il y a une petite estrade pour nos trois musiciens (guitare-chant, balafon, percussions), un comptoir au fond, 2-3 tables sur les côtés et, au milieu, la piste de danse avec stroboscope au plafond.

Yaounde (2) Quand nous arrivons, nous sommes les premiers. Les musiciens nous accueillent avec force accolades et sourires. Ils nous présentent au tenancier du lieu : premier contact un peu froid, à peine tiédi par le partage des premières bières. Après les derniers réglages d'instruments, les musiciens attaquent gentiment avec quelques makossas entraînants, avec cette guitare fluide et pleureuse si caractéristique. Nous trinquons en faisant s'entrechoquer nos bouteilles de bière. La semaine a été un succès, c'est le week-end ; nous sommes tous prêts à savourer cette occasion de détente aussi bienvenue qu'exotique. Pourtant, rien ne se passe. Le local reste étonnamment vide. Bien sûr, de temps en temps, des enfants viennent se planter devant les deux échancrures qui font office de fenêtres ; mais personne ne rentre. La patron nous tire une gueule d'expulsion sans sommation et c'est jusqu'aux musiciens dont les sourires sont désormais teintés de gêne.

Balafon Alors, n'écoutant que notre courage, nous nous levons et esquissons quelques pas timides sur la piste. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire hep, les fenêtres sont bouchées par les visages d'enfants du quartier se pressant pour avoir leur part de spectacle. Hilares ! Ils sont hilares ! Pourquoi rient-ils ? On est dans le rythme, non ? On est ridicule, c'est ça le message ? A ce moment, je me dis que je vais m'assoir et siroter ma bière tranquille en boudant. Mais voilà. Les premiers couples de noirs font leur entrée. Sans préavis, ils investissent la piste. Et là tout devient subitement évident. En deux voltes et trois déhanchements, la salle s'électrise. Les musiciens passent à la vitesse supérieure : le frappé des paumes sur les peaux se fait plus sec, la guitare est passée du pleur au rire toutes dents visibles, la voix du chanteur est ferme, ses yeux brillent et c'est jusqu'au balafon dont les sons en chapelets de clochettes évoquent les mystères de la forêt tropicale si proche.

(A ce stade de la lecture, si vous souhaitez vous imprégner de l'ambiance musicale, je vous invite à allumer la radio ci-dessous en cliquant sur le bouton à gauche.)

free music


Alors le va-et-vient des couples se fait plus pressant. Très vite, la piste est bourrée de corps se trémoussant. Chaque couple a son style en propre. Tel tout en douceur et très pudique évoluant en déplacements de faible amplitude. La jupe blanche de la femme ondule sans rupture sur le rebondi de ses fesses. Tel autre, en revanche se la joue en mode collé-serré, mais alors vraiment très collé et assurément très serré. Chaque mouvement du corps de l'un est accompagné à la lettre par le partenaire. Juste le temps de s'ajuster dans un soupir et les corps se sont synchronisés dans une représentation mimant la copulation. Les gouttes de sueur perlent sur la peau ; la lumière du stroboscope les transforme en mille éclats. Des fragrances musquées et l'odeur du désir ont investi la piste. L'envoûtement peut avoir lieu : tout le monde sourit. C'est jusqu'au patron qui a mandaté un petit garçon nous dire qu'il voulait nous parler. Il nous offre les mots et l'accolade de la bienvenue.

A l'origine, une incongruité : quatre blancs dansant le makossa dans un bar borgne de Yaoundé. Eloignement. Puis, le rire des enfants comme sésame. Rapprochement. A partir de ce moment, il suffit de laisser parler les corps pour que les esprits s'apaisent et jouissent du bonheur d'être ensemble.

La nuit lourde et opaque de l'équateur s'était posée sur la terre rouge, adamha, rouge comme le sang du premier homme, Adam, comme cette poussière qui vole au chant des griots. L'heure est aux corps, aux attirances, au zouk qui emballe, au collé-serré qui unit. La nuit est encore longue. Il sera toujours temps de penser aux reproches.  

Voilà. Quand j'ai commencé à écrire ce billet, je partais d'une citation de Michel Maffesoli, émule de Georg Simmel, dans son petit dictionnaire des "iconologies" modernes. A la rubrique baroque, il écrit que ce qui prévaut dans ce style c'est un oui à la vie né du "chatoiement des couleurs, [de] la virevolte des formes, [de] la multiplicité des sens sollicités". Une exubérance qui m'a projeté loin dans le temps et l'espace, dans ce petit bar de Yaoundé où il y a 15 ans, j'ai connu un moment de pur bonheur inexplicable, presque une expérience religieuse. C'était loin ; j'y ai connu la joie du proche. Le baroque serait-il tout simplement une abolition ou plus précisément une distorsion des distances ?  

--

Notes : les photos de Yaoundé sont de J-my Ngora et ont été extraites de la collection éponyme sur flickr. La photo du joueur de balafon est de Waramusso.

18/05/2008

Un buisson de genêts

Buisson_de_gentsLa semaine dernière, j'ai animé une formation pour le compte d'un client basé en Irlande. Le client en question avait décidé que la formation se ferait en résidentiel (ou en offsite pour sacrifier au franglais en vigueur dans de plus en plus d'entreprises). L'endroit choisi se situait au pied du mont Kippure, dans les hauteurs du comté de Wicklow, à quelques miles de Dublin. Comme nous sommes au joli mois de mai, de gros flocons jaunes étincelants de lumière s'étalaient sur les pentes fatiguées des collines de granit. Des genêts.

Nous nous trouvions au coeur des collines à des lieues du village le plus proche. Le soir, alors que la nuit n'en finissait pas de tomber, le moment était venu de partager des histoires une pinte de Guinness ou de Murphy à la main. Le barman nous a raconté avoir travaillé comme livreur de lait aux autour de Blessington. Bien sûr, il y a livreur et livreur. Lui, chaque matin, il déposait des casiers de 4 bouteilles devant les maisons de particuliers. Tout se déroulait pour le mieux jusqu'au jour où un particulier - accessoirement la patronne de la laiterie des environs - vint lui demander pourquoi la fois dernière il n'avait livré que 2 bouteilles au lieu des 4 habituelles. Avec un flegme exemplaire et bien qu'ayant la certitude d'avoir bien déposé un casier plein, il ne tenta pas d'argumenter. Il s'excusa, remplaça illico les 2 bouteilles manquantes et s'en alla, un rien décontenancé. Mais voilà que la scène se reproduisit les jours suivants : à chaque fois, deux bouteilles faisaient défaut. Le livreur voulut alors en avoir le coeur net. Le lendemain matin, après avoir déposé son panier de métal avec ses 4 bouteilles de lait devant la maison de la dame, il gara la camion dans un angle mort, se cacha derrière la haie d'arbustes de la maison d'en face et se mit à faire le guet. Au bout de quelques minutes, il vit s'approcher un renard. Après avoir vérifié que la voie était libre, ce dernier se dirigea vers les bouteilles de lait. D'un coup de dent incisif, le renard décapsula une bouteille, s'en saisit dans sa gueule et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'enfuit avec le fruit de son larcin. Quelques secondes plus tard, le renard se présenta à nouveau et le même manège se reproduisit. Puis, il ne revint pas.

Voilà. Le laitier savait désormais à quoi s'en tenir. Alors comme dans le Petit Prince, le livreur apprivoisa le renard. En l'espace de quelques semaines, l'homme et l'animal apprirent à se reconnaître. Bientôt, ils surent se voir avec le coeur. A partir de ce moment, chaque matin, dès que le livreur arrivait avec son camion devant la maison de la patronne, le renard sortait de sa cachette. Il attendait que le livreur se fût acquitté de sa tâche. Puis, il s'approchait de lui. Le livreur, déposait alors 2 bouteilles déjà ouvertes à l'attention du renard. Il reculait alors de quelques pas, puis s'accroupissait. Le renard s'approchait, s'immobilisait un court instant, puis se saisissait d'une bouteille et s'en allait. Il reviendrait plus tard faire un sort à la deuxième bouteille.

La soirée continua avec d'autres histoires de gens et d'animaux. Puis, il fallut nous quitter. Dehors, la nuit s'était installée sans conviction. Sur la crête arrondie et arasée de la colline qui nous faisait face, l'ombre d'une harde de cerfs se déplaçait avec lenteur. L'éclat de la lune laissait espérer la possibilité d'un croisement de regard.

Le lendemain, le soleil était resplendissant. L'air était frais ; un vent froid soufflait en rafales. La beauté éclatante des massifs de genêts me rappela un épisode étrange de la Bible mettant en scène le prophète Elie. En fuyant la cruauté de Jézabel, Elie se retrouve dans le désert. Il y aperçoit un genêt et trouve que l'endroit est bon pour s'assoir et se laisser mourir de désespoir. Mais la mort lui est refusée, par une voix (un ange ?) l'avertissant du passage imminent du Créateur. Elie assistera alors tour à tour à un ouragan, à un séisme, puis à un feu. Mais il est dit que Dieu n'était dans aucune de ces manifestations. Il entendit alors "le bruit d'une brise légère" (1R 19 12).

Coup_de_brise Là, le texte ne dit plus rien. Mais Elie sut qu'il était temps de se relever, de se voiler et de se remettre en marche. La présence du divin serait-elle, comme le suggère Sylvie Germain dans les Echos du silence plus dans les courants d'air que dans les expressions tonitruantes de débordement ou de fracas ?       

Bientôt, ce sera l'été. Les genêts seront fanés sur les hauteurs de Wicklow. L'automne viendra, drapé de ses brumes envoûtantes et équivoques. Les pentes basculeront au pourpre. Le règne de la bruyère sera venu.

Auriez-vous une belle histoire à me raconter dans un décor saturé de bruyères ?

13/04/2008

Sans feu ni lieu

Michel_serresCeux d'entre vous qui me font le plaisir de me lire régulièrement le savent sans doute. J'adore Michel Serres. A chaque fois que je me plonge dans un de ses livres, j'en ressors avec des idées nouvelles, nées de connexions inattendues, d'étymologies insoupçonnées et d'analyses aussi subtiles qu'originales.

La lecture de son dernier ouvrage, le Mal propre, n'aura pas dérogé à la règle. L'effet de frémissement des neurones aura commencé dès les premières pages. Michel Serres y avance l'idée que ce qui nous est propre ne l'est que parce que nous le marquons avec nos sécrétions intimes. D'entrée, nous voilà en présence d'un oxymore puissant en forme de jeu de mots : le propre (ce qui m'appartient) est le sale (ce que je souille). C'est parce que j'ai craché dans la soupe que personne ne viendra m'en contester la possession. Glaviot, urine, sang, sperme et merde, voilà comment je délimite mon territoire. La naissance de Rome, construite sur le sang de Rémus assassiné par son frère, ou les paroles de la Marseillaise nous le rappellent : nous possédons la terre quand cette dernière est abreuvée du sang de l'autre. Pareillement, selon l'usage commun, je "possède" une femme quand je l'ensemence de mon sperme. En voyageant maintenant de l'individu au collectif, on ne s'étonnera plus de constater que les deux pays les plus polluant du monde sont aussi ceux qui expriment le plus fortement leur ambition d'exercer une domination sans partage sur la planète. Il y aurait donc une connivence étroite entre la possession d'un lieu et la capacité à le salir.

Et puis, il y a cette petite histoire admirable. Michel Serres indique que le mot lieu vient du latin locus et qu'il désignait dans cette langue l'ensemble des organes génitaux et sexuels de la femme : loci muliebres. Lieu : il s'agit donc de notre premier habitat. Dans un élan fulgurant, Michel Serres montre comment Jésus a fait passer son message d'amour et de dépossession à travers son rapport aux lieux. Né du corps d'une femme qui n'aura pas été possédée, il passera sa vie à pérégriner, c'est-à-dire à aller de champ en champ, sans élire de domicile fixe. Même mort et enterré, il parviendra à s'affranchir de cette demeure qu'est la tombe. Il la désertera au troisième jour. " Suis-moi ", dit-il à ceux qu'il a désigné, car " je suis ". A ceux qu'il aura élu, il demandera de tout abandonner pour une vie sans feu, ni leu. Pour être près de lui, il faudra être sans lieu, ce qui dans sa bouche aurait pu donner : " Si tu veux être près de moi, tu devras être sans toi(t) ". Don de soi.

Les chemins de la foi passeraient-ils ainsi par l'abandon de l'esprit de propriété, l'éloignement du foyer et des lieux d'habitation ?

Quen_pensezvous

26/03/2008

Ennemis publics & servitude librement consentie

Tv_micro_onde_chatHier soir, alors que je suivais les informations sur une chaîne prétendument nationale, je fus saisi de colère. Jugez vous-même. Voici l'ordre exact dans lequel furent présentées lesdites informations :

1. Découverte d'un nourrisson dans un congélateur. Mort.

2. C'est parce que le conducteur du minibus n'avait pas son permis mais de l'alcool dans le sang qu'il aurait perdu le contrôle de son véhicule et aurait été à l'origine de l'accident mortel de ce week-end sur l'autoroute A9. Des morts encore.

3. Descente de bande dans un bahut pour tout casser. Pas de mort, mais des dégâts.

4. Tribulations d'un professeur avec la justice après avoir giflé un élève.

5. Discours du président de la République à l'attention des autorités chinoises, révélant l'inquiétude de la France devant les agissements de la Chine au Tibet à quelques mois de la cérémonie officielle d'ouverture des JO de Pékin. 

A l'époque où je faisais des études de journalisme -il y a plus de 20 ans- je me serais fait passer un savon sévère si j'avais présenté les informations selon ce choix et dans cet ordre. Mon professeur d'alors m'aurait fait remarquer que les 4 premiers titres ne méritaient pas la qualité d'information -si ce n'est dans une gazette locale. Alors pensez bien que l'idée de les traiter en premier m'aurait sans doute valu une exclusion pure et simple du cours pour incompétence avérée.

Il faut croire que les temps ont changé. A quoi rime cet étalage de pseudo-infos ? Car aujourd'hui, il semble que les informations ne servent plus à informer. Alors à quoi servent-elles ? Manifestement, à désigner à l'opprobre du collectif les individus qui constituent un danger pour l'ordre, à montrer du doigt les ennemis publics. Qu'ils soient des parents dénaturés, des jeunes voyous des banlieues, des conducteurs sans permis et/ou alcooliques, les voilà les coupables, les fauteurs de trouble ! Voyez-vous comme ils sont laids et malfaisants ? Sentez-vous monter dans vos tripes une juste et saine aversion vis-à-vis de ces agents de déviance. Avez-vous envire de crier " Justice " et pafois même " Vengeance " ? Parvenez-vous encore à retenir le rictus de dégoût qui se dessine comme une ride mauvaise à la commissure de vos lèvres ?

Dans son dernier livre appelé Les Années, Annie Ernaux offre à la troisième personne une vision panoramique des 65 dernières années, de sa naissance jusqu'à aujourd'hui. En parcourant les années 2004-2007, elle évoque ce phénomène de fabrique de méchanceté maquillée derrière l'exigence de justice à grande échelle :

" Un discours mauvais cognait librement, rencontrant l'assentiment de la plus grande partie des téléspectateurs qui ne s'émouvaient pas d'entendre le ministre de l'Intérieur vouloir " nettoyer au karcher " la " racaille " des banlieues. Les vieilles valeurs étaient brandies, l'ordre, le travail, l'identité nationale, lourdes de menaces contre des ennemis qu'il était laissé aux " honnêtes gens " le soin de reconnaître, les chômeurs, les jeunes de banlieue, les immigrés clandestins, les sans-papiers, les voleurs et les violeurs, etc. Jamais un si petit nombre de mots n'avait propagé autant de foi depuis longtemps - des mots auxquels les gens s'abandonnaient comme s'ils avaient le tournis de toutes les analyses et informations, le dégoût des sept millions de pauvres, des SDF, des statistiques du chômage, qu'ils s'en remettaient à la simplicité. 77% des sondés estiment que la justice est trop clémente avec les délinquants. "

Et pour finir cette phrase en forme de prémonition :

" On pressentait que rien n'empêcherait l'élection de Sarkozy (...) Il y avait de nouveau une envie de servitude et d'obéissance à un chef " (page 227).

Le militant anti-apartheid Steve Bantu Bikou disait que " l'arme la plus puissante entre les mains de l'oppresseur est l'esprit de l'opprimé ".

Car la puissance de ceux qui nous gouvernent puise dans le désir d'asservissement des gouvernés. C'était là déjà une thèse formulée avec une élégance exquise par Etienne de la Boëtie dans un magnifique petit livre rédigé alors qu'il n'avait que 18 ans : le Discours de la servitude volontaire.

N'est-il pas grand temps d'en introduire la lecture et l'étude dans les classes de collège ou de lycée ?

Espérons simplement qu'il n'est pas déjà trop tard.

05/02/2008

Stay Hungry. Stay Foolish.

Si un jour, arrivés au point de bascule entre l'adolescence et l'âge adulte, mes enfants venaient à me demander un conseil sur une conduite à suivre dans la vie, je me contenterais de leur dire : "Apprenez l'anglais. Je sais, c'est difficile. C'est long aussi. Cela vous prendra toute une vie et même à la fin, vous ne saurez sans doute pas encore le parler parfaitement. Mais sachez-le suffisamment bien pour comprendre le discours que Steve Jobs a adressé le 12 juin 2005 aux élèves de Stanford lors de la cérémonie de remise des diplômes. Ecouter ce discours ne vous prendra que 15 minutes, mais à la fin vous saurez ce qui compte dans la vie et vous disposerez d'un viatique pour bâtir votre propre existence".

Si vous comprenez l'anglais, je vous invite à écouter le discours de Steve Jobs (cf la vidéo ci-dessous) en prenant le soin de vous réserver une heure de solitude après coup pour méditer le sens des propos entendus. Vous ne le regretterez pas.

Si vous ne comprenez pas ou difficilement l'anglais parlé, mais que vous le lisez, alors cliquez ici. Vous accéderez au texte de l'allocution. Avant de commencer, assurez-vous que vous disposez d'une demi-heure devant vous et que vous êtes dans un endroit calme où les chances d'être dérangé(e) sont minimes. Cela étant fait, lisez le texte en prenant votre temps. No rush! No hurry!

Si, enfin, vous ne comprenez pas l'anglais - que ce soit sous sa forme parlée ou écrite - alors, je vous invite à lire les quelques lignes qui suivent. A défaut de goûter à la source, vous saurez quels sont les points qui m'ont le plus fasciné et pourquoi.

Le discours de Steve Jobs est d'abord exemplaire sur la forme ; c'est un modèle de structuration avec :

  • une introduction en forme de provocation ("je n'ai jamais obtenu de diplôme universitaire") pour briser la glace et gagner l'attention de son auditoire,
  • trois courtes histoires captivantes comme peuvent l'être les contes de notre enfance, avec pour chacune un titre (respectivement : donner du sens [connecting the dots], perdre et aimer [love and loss], la mort [death]), la présentation des protagonistes et du contexte initial (toujours Steve Jobs, mais à des moments différents de sa vie), d'un événement dramatique (respectivement : quitter l'université faute de moyens financiers, se faire virer de l'entreprise que l'on a créée - Apple -, se faire diagnostiquer un cancer du pancréas), la réaction et le dénouement (respectivement : apprendre la calligraphie pour découvrir des années plus tard que c'est grâce à cela que les ordinateurs d'aujourd'hui sont si riches en polices de caractères, monter de nouvelles entreprises - NeXt, Pixar -, être guéri miraculeusement) et la morale (respectivement : ce n'est que longtemps après les faits que le sens des choses se dévoile, il faut chercher ce que vous aimez, puis le faire sans réserve, vivre chaque jour comme s'il était votre dernier jour sur terre).   
  • enfin, cette conclusion ébouriffante avec le fameux "stay hungry, stay foolish" (littéralement : "ayez faim, soyez fou", assez proche du slogan "soyez raisonnable, demandez l'impossible" de mai 68) répété 4 fois comme une litanie.

Il y a le fond aussi, bien sûr. Pour vous donner une idée du contenu du discours, voici quelques idées ou formules fortes formulées par le fondateur d'Apple :

Stay_hungry_stay_foolish_1

Stay_hungry_stay_foolish_2 Stay_hungry_stay_foolish_3

Stay_hungry_stay_foolish_4_3 Pour les nostalgiques, voilà la fameuse 4ème de couverture à laquelle Steve Jobs fait référence.

Stayhungrystayfoolish_2

Avec son côté "mai 68", voilà le genre de phrase qui me fait vibrer. Et puis, ce sont ce genre de formules qui permettent les vraies ruptures - ce que les Américains appellent des "paradigm shifts". Pas étonnant, après une intervention comme celle-là, que l'université de Stanford ait donné naissance à la plus belle entreprise de technologie de ces dernières années : Google. Pas étonnant non plus, que ce soit là-bas, sous le soleil de Californie, que se conçoivent les innovations qui dessineront le contour de notre vie de demain.

N'en déplaise à certains, la formule "travailler plus, pour gagner plus" est certainement une excellente idée... mais pour le XIXème siècle, c'est-à-dire dans une économie de transformation de la matière de type productiviste. Elle est anachronique - et donc absurde - dans une économie de la connaissance. Dans cette économie-ci, l'étalon n'est plus la sueur ; c'est l'intelligence, le savoir, l'imagination. C'est le plaisir aussi.

You've got to find what you love.

Don't settle.

Period.

24/01/2008

Qui porte qui ?

Erri_de_luca_2Dès qu'il est de passage à Paris et pour peu que je sois disponible, je ne manque pas une occasion d'assister à une présentation d'Erri De Luca. Je sais par avance que je vais être comblé par une répartie inattendue, ou un trait de pure intelligence. Et puis, à chaque fois que je le vois, je reste confondu par sa façon bien à lui de répondre aux questions qui lui sont posées. Avant de formuler sa réplique, il marque systématiquement quelques secondes de silence. Je vois dans ce soupir de l'intelligence, cette suspension du dire, une marque profonde de respect adressée à l'émetteur de la question. C'est une manière de signifier : "oui, je comprends ce que tu me demandes. Mais avant toute chose, je voudrais m'assurer que ta question irrigue complètement mon esprit. Alors, je pourrai te formuler ma réponse".

Or, il se trouve que dimanche dernier, Erri De Luca était à Paris. Il intervenait à l'occasion de d'une série de conférences intitulées Livres des mondes juifs et diasporas en dialogue. De mon côté, j'étais disponible. Je suis donc allé l'écouter. Et une fois de plus, je tombai sous le charme.

A un moment, un membre de l'assistance lui pose la question : " Comment définiriez-vous votre rapport à la littérature ? " Passées les quelques secondes de latence évoquées plus haut, Erri De Luca énonce cette réponse inattendue : "Tout dépend de savoir qui porte qui." Nouveau silence de courte durée. La salle est dans l'expectative. Alors, il se lance dans l'évocation d'une histoire, de son histoire.

"Lorsque j'étais maçon, le travail était physiquement éprouvant. Le soir venu, j'avais le corps fourbu des fatigues accumulées durant la journée. Aussi quand je montais dans le tramway qui me ramenait chez moi et que j'ouvrais un livre, deux cas de figure pouvaient se produire. Dans un cas, je plongeais dans la lecture, je me laissais emporter par l'intrigue. J'oubliais alors mon corps ; les courbatures s'évanouissaient. Léger, mon esprit s'évadait tant et si bien qu'il m'arrivait parfois de rater mon arrêt. A l'inverse, il y avait aussi des circonstances où je ne parvenais pas à rentrer dans le livre que j'avais emmené avec moi. Sa lecture me pesait alors. Les quelques grammes de son poids venaient alors s'ajouter aux fatigues accumulées pendant la journée. C'est pourquoi je vous dis : tout dépend de savoir qui porte qui."

Un murmure se propage alors dans l'assemblée. C'est un murmure d'assentiment devant la légèreté du trait. C'est un sourire de communion et de gratification.

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Sur ma table de chevet

  • Mario Vargas Llosa: Tours et détours de la vilaine fille (ISBN 2-07-078083-X)
    Elle est l'archétype de la garce ; il est l'emblème du ballot. Pourtant, à eux deux, ils tissent une admirable histoire d'amour, sans la moindre mièvrerie ("huachaferia" en limésien, traduit en "cucuterie" dans le livre). (****)
  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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