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Religion

13/07/2008

Dualité et impairs en série

Labyrinthe (juillet 08)En relisant hier l'histoire du Minotaure, je fus frappé de découvrir un sens inattendu, un chemin de traverse serpentant en parallèle à l'interprétation usuelle du parcours initiatique. J'aurais tout aussi bien pu appeler ce papier "coups bas entre amis" ou "perfidies de proximité". Car, qu'on se le dise une fois pour toutes, dans cette histoire à dormir debout, nul n'est épargné, nul n'a les mains propres. Tout le monde est coupable et porte sur ses mains un sang coupable.

Tout commence avec un geste d'une sublime arrogance. Minos, roi de Crète ou Candia, veut du grandiose. Il s'en ouvre à Poséïdon, le dieu qui gouverne les mers. Ce dernier lui fait don d'un taureau blanc fabuleux, contre la parole donnée par Minos de le sacrifier après un certain délai. Mais voilà. Ce taureau est trop beau, trop merveilleux. Minos ne sera pas capable de tenir parole. Pour donner le change, il livrera en holocauste un taureau de son troupeau et gardera le bel animal blanc, vivant, près de lui. Parjure doublé de tromperie. 

Pasiphaë, femme de Minos et mère de leurs 6 enfants - 3 filles dont la belle Ariane et trois garçons - s'éprend du taureau. Elle se fait confectionner un accoutrement de vache pour séduire l'animal blanc. Victime de l'illusion, le taureau fabuleux culbutera la reine. De cette union naîtra un être mi-homme, mi-bête, un bipède à face taurine, le minotaure. Tromperie au service d'une liaison zoophile et adultérine.

La suite, vous la connaissez. Il faut d'abord cacher le fruit de ces amours contre-nature. L'architecte Dédale construira donc le labyrinthe. Il faut aussi nourrir la créature. Les Crétois exigeront des Athéniens qu'ils livrent 7 jeunes garçons et 7 jeunes filles pour apaiser le minotaure. Thésée, un jeune fougueux, fait promesse de tuer le monstre. A cette annonce, son père, Egée, est dévasté. Résigné, il lui demande pour seule faveur de faire hisser des voiles blanches en cas de succès de la démarche. Pour l'heure, ce seront des voiles noires qui seront utilisées, en symbole de cette mort effroyable pomise au groupe de jeunes sacrifiés. Thésée s'est glissé parmi eux.

Débarqué sur les rivages de Crète, il croise Ariane. Cette dernière tombe amoureuse du bel Athénien. Informée des dessins du jeune homme venu pour tuer son demi-frère, elle lui fait don d'une hache à double-face et d'une pelote de laine. Complicité de meurtre avec préméditation.

Thésée est beau. Thésée est courageux aussi. Il s'engouffre dans les ténèbres du labyrinthe et va jusqu'en son centre où se tient le minotaure. Avec l'arme qu'Ariane lui a offerte, il tue le minotaure. Avec le fil de la pelote, il retrouvera le chemin du retour à la lumière.

Thésée et le Minotaure

Vainqueur éblouissant, ivre de la lumière retrouvée, Thésée se livre à un rite parfaitement dionysiaque. Il danse. Jouissant de lui-même et de sa toute puissance, il n'a pas le moindre égard pour celle qui a accepté de devenir fratricide en armant son bras. Coupable ingratitude.

Thésée navigue maintenant vers sa patrie. Tout à son ivresse, il aura oublié de veiller au changement de voiles. Quand son navire croisera au large d'Athènes avant d'accoster au Pirée, c'est avec des voiles noires. Devant ce signe d'insuccès, le père de Thésée sombre d'abord dans le désespoir avant de se noyer dans l'onde. Piètre consolation : les flots qui recueillent le corps du père porteront son nom. La mer Egée vient de naître. Une mort en forme de baptême, voilà bien le forfait du fils. Un parricide par inadvertance. Mais pour quelle re-naissance ?

Que retenir en définitive de cette histoire aux multiples rebondissements ? Que le seul être pur de toute souillure serait le minotaure ? Fruit de l'accouplement entre une princesse solaire et un animal à la turgescence fabuleuse, son unique tare serait sa double incarnation et son appétit démesuré de chair humaine. Mi-femme, mi taureau. Né dual, il mourra d'un duel. Conséquence d'un entrelacs de duplicités en série, le minotaure meurt sous les coups de la hache à double tranchant donnée à Thésée par sa demi-soeur Ariane. Quant au héros de cette étonnante aventure, j'ai nommé Thésée, il est lui aussi victime de la dualité - voiles blanches, voiles noires - et de son inconséquence.

Alors de quelle initiation s'agit-il ? Des meurtriers s'entre-déchirent autour de l'effigie d'un monstre. De quelle révélation parlons-nous ? Thésée censément purifié par le meurtre enténébré de la bête hideuse, ne devient-il pas insupportable dès son retour à la lumière éclatante du jour ?

Décidément, je ne parviens pas à comprendre le sens de cette étrange histoire. Et puis tant pis. Car dans cette saga mythologique, c'est au Minotaure que va ma tendresse.

Minotaure (Picasso) 2

Est-ce cette même tendresse que Picasso exprime avec son "minotaure caressant du mufle la main d'une dormeuse" ?

03/06/2008

Familles en perdition

Valério Mastandrea
© Pyramide Distribution Galerie complète sur AlloCiné

Le week-end dernier, j'ai vu deux films au cinéma. Le premier - Ciao Stefano (Non pensarci) de Gianni Zanasi - m'avait été inspiré par la lecture d'un billet dithyrambique sur le blog d'Elseneur. Le deuxième - my father, my Lord de David Volach - s'était imposé à moi quand, sur le chemin que j'ai coutume de faire à pied entre les grands boulevards et Saint-Lazare, j'ai découvert son affiche à la devanture du cinéma Les Cinq Caumartin.



Comme je m'étais très peu renseigné sur ces deux films, je ne me rendais pas compte que j'allais voir deux variations sur le thème de familles à la dérive. Si je l'avais su au préalable, j'aurais sans doute fait un arbitrage entre les deux. Bien mal m'en aurait pris !

Car si le thème est le même - la décomposition d'une famille sous les yeux du fils - la façon de le traiter est diamétralement opposée. Côté décor, d'abord. Dans Ciao Sefano, le fils est une star du rock 'n roll à Rome, qui, après une série d'avanies, décide de rentrer au pays, près des siens restés à Rimini. Dans my father, my Lord, le fils (unique cette fois) est un petit garçon rêveur d'une dizaine d'années. Il s'appelle Menahem et vit à Jérusalem. Son père, Rabbi Abraham, lui inculque avec fermeté les règles (mitzvot) de la Torah.

Ciao Stefano est une bouffonnade truculente. J'y ai beaucoup rigolé, car les secrets les plus sordides de cette famille sont traités comme des moments de franche comédie. Le jeu d'acteur est vif et enlevé, les femmes - Caterina Murino et Anita Caprioli - y sont belles à tomber par terre et le héros - Valerio Mastandrea - habite à merveille son rôle de rock star minable au grand coeur.

Dans My father, my Lord, c'est tout l'opposé. L'ambiance y est lourde. Dès les premiers plans, on sent qu'on assiste à la genèse d'un drame. Ce sera la disparition de l'enfant unique dans le silence assourdissant de l'Eternel. Dans un remake moderne et détourné du sacrifice d'Isaac, au moment de l'appel à la prière du soir, sur une plage de la Mer Morte, Menahem s'emmêle les pinceaux avec ses sandales de plage. Ses gestes sont désordonnés. Par inadvertance, il renverse le sac en plastique où il vient de recueillir un tout petit poisson dans les sources d'eau claire toutes proches. Ce poisson, il entendait le sauver d'une mort certaine. Car à peine aurait-il rejoint la mer que son sa forte salinité l'aurait empoisonné. La scène rappelle alors la découverte par Abraham du bélier aux cornes entravées dans le buisson épineux, à quelques pas de l'autel dressé pour sacrifier son fils Isaac. Quand Menahem se rend compte de la disparition du petit poisson et qu'il arrivera désormais trop tard pour la prière, il remonte à la source puis suit en courant le parcours jusqu'à la Mer Morte. Dans ses flots, il se laissera engloutir.

Dans un cas comme dans l'autre, les secrets ou le drame sont trop lourds à porter. Après avoir appris qu'il était en réalité le fils d'un inconnu dont il venait d'assister aux obsèques, Stefano retourne à Rome. Il se remet à jouer de la guitare, mais un jour de concert, il pète les plombs. Il lâche son instrument, le pose sur scène, puis se jette incontinent dans la fosse. Quant aux parents de Menahem, ils vivent le calvaire absolu. Après le moment du drame viendra celui des reproches. Esther, la mère, ne conçoit pas qu'un appel à la prière ait pu amener le père à abandonner son fils, seul, sur la grève. Les reproches naissent toujours d'une trop grande distance laissée entre deux êtres, doublée d'un trop peu d'attention.

La foi vacille alors. Le doute s'installe. Le silence, aussi.

Chute des idoles.

Arrêt sur image.

Deuxième commandement.

31/05/2008

Le lointain, le proche et le reproche

Yaounde Il y a pile-poil quinze ans, je passai une semaine à Yaoundé, la ville des planteurs d'arachide. C'était pour raison professionnelle et j'étais accompagné de S., une collègue de travail. C'était aussi la première fois de ma vie que je posais mes pieds en Afrique noire.

Le jour de l'arrivée, c'était la veille de l'Aïd el Kebir. La ville préparait la commémoration du sacrifice avorté d'Ismaël par Ibrahim / Abraham dont le bras fut retenu à la dernière seconde par le Très Haut avant de s'abattre sur le cou de son fils. A ce propos, j'aimerais que quelqu'un m'explique pourquoi l'enfant sacrifié s'appelle Ismaël chez les Musulmans et Isaac chez les Juifs et les Chrétiens. Y aurait-il plusieurs bibles ?

Mais revenons à nos moutons. Car c'est bien un mouton empêtré dans les ronces que le Très Haut désigne à Ibrahim / Abraham pour offrir en sacrifice en lieu et place de son fils bien aimé. Ce sont donc des moutons qui sont sacrifiés le jour de l'Aïd el Kebir pour festoyer. Du coup, aux effluves de pourriture fleurie provenant de la forêt tropicale voisine, venait s'ajouter l'odeur poisseuse du sang des milliers de moutons égorgés pour l'occasion, en plein air, sur une place du nord de la ville.

La semaine se déroule comme il se doit. Business (almost) as usual. Nous voilà donc rendus au vendredi soir. En réponse à une invitation des musiciens payés pour mettre l'ambiance à l'hôtel où nous logions et accompagnés de deux Français en mission rencontrés sur place, nous voilà plongés dans un décor inhabituel : dans les bidonvilles, un bar sans fenêtre, juste deux béances dans le mur en parpaing donnant sur un chemin de terre séchée, un bidon d'essence dehors servant de brasero. A l'intérieur, dans la salle unique de l'habitation, il y a une petite estrade pour nos trois musiciens (guitare-chant, balafon, percussions), un comptoir au fond, 2-3 tables sur les côtés et, au milieu, la piste de danse avec stroboscope au plafond.

Yaounde (2) Quand nous arrivons, nous sommes les premiers. Les musiciens nous accueillent avec force accolades et sourires. Ils nous présentent au tenancier du lieu : premier contact un peu froid, à peine tiédi par le partage des premières bières. Après les derniers réglages d'instruments, les musiciens attaquent gentiment avec quelques makossas entraînants, avec cette guitare fluide et pleureuse si caractéristique. Nous trinquons en faisant s'entrechoquer nos bouteilles de bière. La semaine a été un succès, c'est le week-end ; nous sommes tous prêts à savourer cette occasion de détente aussi bienvenue qu'exotique. Pourtant, rien ne se passe. Le local reste étonnamment vide. Bien sûr, de temps en temps, des enfants viennent se planter devant les deux échancrures qui font office de fenêtres ; mais personne ne rentre. La patron nous tire une gueule d'expulsion sans sommation et c'est jusqu'aux musiciens dont les sourires sont désormais teintés de gêne.

Balafon Alors, n'écoutant que notre courage, nous nous levons et esquissons quelques pas timides sur la piste. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire hep, les fenêtres sont bouchées par les visages d'enfants du quartier se pressant pour avoir leur part de spectacle. Hilares ! Ils sont hilares ! Pourquoi rient-ils ? On est dans le rythme, non ? On est ridicule, c'est ça le message ? A ce moment, je me dis que je vais m'assoir et siroter ma bière tranquille en boudant. Mais voilà. Les premiers couples de noirs font leur entrée. Sans préavis, ils investissent la piste. Et là tout devient subitement évident. En deux voltes et trois déhanchements, la salle s'électrise. Les musiciens passent à la vitesse supérieure : le frappé des paumes sur les peaux se fait plus sec, la guitare est passée du pleur au rire toutes dents visibles, la voix du chanteur est ferme, ses yeux brillent et c'est jusqu'au balafon dont les sons en chapelets de clochettes évoquent les mystères de la forêt tropicale si proche.

(A ce stade de la lecture, si vous souhaitez vous imprégner de l'ambiance musicale, je vous invite à allumer la radio ci-dessous en cliquant sur le bouton à gauche.)

free music


Alors le va-et-vient des couples se fait plus pressant. Très vite, la piste est bourrée de corps se trémoussant. Chaque couple a son style en propre. Tel tout en douceur et très pudique évoluant en déplacements de faible amplitude. La jupe blanche de la femme ondule sans rupture sur le rebondi de ses fesses. Tel autre, en revanche se la joue en mode collé-serré, mais alors vraiment très collé et assurément très serré. Chaque mouvement du corps de l'un est accompagné à la lettre par le partenaire. Juste le temps de s'ajuster dans un soupir et les corps se sont synchronisés dans une représentation mimant la copulation. Les gouttes de sueur perlent sur la peau ; la lumière du stroboscope les transforme en mille éclats. Des fragrances musquées et l'odeur du désir ont investi la piste. L'envoûtement peut avoir lieu : tout le monde sourit. C'est jusqu'au patron qui a mandaté un petit garçon nous dire qu'il voulait nous parler. Il nous offre les mots et l'accolade de la bienvenue.

A l'origine, une incongruité : quatre blancs dansant le makossa dans un bar borgne de Yaoundé. Eloignement. Puis, le rire des enfants comme sésame. Rapprochement. A partir de ce moment, il suffit de laisser parler les corps pour que les esprits s'apaisent et jouissent du bonheur d'être ensemble.

La nuit lourde et opaque de l'équateur s'était posée sur la terre rouge, adamha, rouge comme le sang du premier homme, Adam, comme cette poussière qui vole au chant des griots. L'heure est aux corps, aux attirances, au zouk qui emballe, au collé-serré qui unit. La nuit est encore longue. Il sera toujours temps de penser aux reproches.  

Voilà. Quand j'ai commencé à écrire ce billet, je partais d'une citation de Michel Maffesoli, émule de Georg Simmel, dans son petit dictionnaire des "iconologies" modernes. A la rubrique baroque, il écrit que ce qui prévaut dans ce style c'est un oui à la vie né du "chatoiement des couleurs, [de] la virevolte des formes, [de] la multiplicité des sens sollicités". Une exubérance qui m'a projeté loin dans le temps et l'espace, dans ce petit bar de Yaoundé où il y a 15 ans, j'ai connu un moment de pur bonheur inexplicable, presque une expérience religieuse. C'était loin ; j'y ai connu la joie du proche. Le baroque serait-il tout simplement une abolition ou plus précisément une distorsion des distances ?  

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Notes : les photos de Yaoundé sont de J-my Ngora et ont été extraites de la collection éponyme sur flickr. La photo du joueur de balafon est de Waramusso.

18/05/2008

Un buisson de genêts

Buisson_de_gentsLa semaine dernière, j'ai animé une formation pour le compte d'un client basé en Irlande. Le client en question avait décidé que la formation se ferait en résidentiel (ou en offsite pour sacrifier au franglais en vigueur dans de plus en plus d'entreprises). L'endroit choisi se situait au pied du mont Kippure, dans les hauteurs du comté de Wicklow, à quelques miles de Dublin. Comme nous sommes au joli mois de mai, de gros flocons jaunes étincelants de lumière s'étalaient sur les pentes fatiguées des collines de granit. Des genêts.

Nous nous trouvions au coeur des collines à des lieues du village le plus proche. Le soir, alors que la nuit n'en finissait pas de tomber, le moment était venu de partager des histoires une pinte de Guinness ou de Murphy à la main. Le barman nous a raconté avoir travaillé comme livreur de lait aux autour de Blessington. Bien sûr, il y a livreur et livreur. Lui, chaque matin, il déposait des casiers de 4 bouteilles devant les maisons de particuliers. Tout se déroulait pour le mieux jusqu'au jour où un particulier - accessoirement la patronne de la laiterie des environs - vint lui demander pourquoi la fois dernière il n'avait livré que 2 bouteilles au lieu des 4 habituelles. Avec un flegme exemplaire et bien qu'ayant la certitude d'avoir bien déposé un casier plein, il ne tenta pas d'argumenter. Il s'excusa, remplaça illico les 2 bouteilles manquantes et s'en alla, un rien décontenancé. Mais voilà que la scène se reproduisit les jours suivants : à chaque fois, deux bouteilles faisaient défaut. Le livreur voulut alors en avoir le coeur net. Le lendemain matin, après avoir déposé son panier de métal avec ses 4 bouteilles de lait devant la maison de la dame, il gara la camion dans un angle mort, se cacha derrière la haie d'arbustes de la maison d'en face et se mit à faire le guet. Au bout de quelques minutes, il vit s'approcher un renard. Après avoir vérifié que la voie était libre, ce dernier se dirigea vers les bouteilles de lait. D'un coup de dent incisif, le renard décapsula une bouteille, s'en saisit dans sa gueule et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'enfuit avec le fruit de son larcin. Quelques secondes plus tard, le renard se présenta à nouveau et le même manège se reproduisit. Puis, il ne revint pas.

Voilà. Le laitier savait désormais à quoi s'en tenir. Alors comme dans le Petit Prince, le livreur apprivoisa le renard. En l'espace de quelques semaines, l'homme et l'animal apprirent à se reconnaître. Bientôt, ils surent se voir avec le coeur. A partir de ce moment, chaque matin, dès que le livreur arrivait avec son camion devant la maison de la patronne, le renard sortait de sa cachette. Il attendait que le livreur se fût acquitté de sa tâche. Puis, il s'approchait de lui. Le livreur, déposait alors 2 bouteilles déjà ouvertes à l'attention du renard. Il reculait alors de quelques pas, puis s'accroupissait. Le renard s'approchait, s'immobilisait un court instant, puis se saisissait d'une bouteille et s'en allait. Il reviendrait plus tard faire un sort à la deuxième bouteille.

La soirée continua avec d'autres histoires de gens et d'animaux. Puis, il fallut nous quitter. Dehors, la nuit s'était installée sans conviction. Sur la crête arrondie et arasée de la colline qui nous faisait face, l'ombre d'une harde de cerfs se déplaçait avec lenteur. L'éclat de la lune laissait espérer la possibilité d'un croisement de regard.

Le lendemain, le soleil était resplendissant. L'air était frais ; un vent froid soufflait en rafales. La beauté éclatante des massifs de genêts me rappela un épisode étrange de la Bible mettant en scène le prophète Elie. En fuyant la cruauté de Jézabel, Elie se retrouve dans le désert. Il y aperçoit un genêt et trouve que l'endroit est bon pour s'assoir et se laisser mourir de désespoir. Mais la mort lui est refusée, par une voix (un ange ?) l'avertissant du passage imminent du Créateur. Elie assistera alors tour à tour à un ouragan, à un séisme, puis à un feu. Mais il est dit que Dieu n'était dans aucune de ces manifestations. Il entendit alors "le bruit d'une brise légère" (1R 19 12).

Coup_de_brise Là, le texte ne dit plus rien. Mais Elie sut qu'il était temps de se relever, de se voiler et de se remettre en marche. La présence du divin serait-elle, comme le suggère Sylvie Germain dans les Echos du silence plus dans les courants d'air que dans les expressions tonitruantes de débordement ou de fracas ?       

Bientôt, ce sera l'été. Les genêts seront fanés sur les hauteurs de Wicklow. L'automne viendra, drapé de ses brumes envoûtantes et équivoques. Les pentes basculeront au pourpre. Le règne de la bruyère sera venu.

Auriez-vous une belle histoire à me raconter dans un décor saturé de bruyères ?

08/05/2008

Goya. Encore !

Hier, je profitai de la langueur estivale qui s'est gentiment abattue depuis quelques jours sur Paris pour me rendre à Beaubourg et visiter l'exposition "Traces du Sacré". J'ai adoré l'exposition. Je l'ai trouvée superbe grâce au choix des oeuvres, intelligente dans le tracé du chemin proposé et la qualité des notices explicatives, délicieusement polyphonique enfin par le jeu subtil des correspondances entre oeuvres picturales, sculpturales, sonores et cinématographiques. J'y reviendrai sans doute bientôt sur cette tribune.

Pourtant, c'est de la première image dont je voudrais vous parler. Rappelez-vous : il y a une semaine, jour pour jour, je quittais l'exposition "Goya Graveur" au Petit Palais. Je m'en faisais l'écho sur ce blog. Et là, à peine franchi le seuil de l'exposition, après avoir subi, incrédule, la voix d'une horloge parlante débitant le temps qui s'écoule d'un ton monocorde, je tombe sur une gravure de Goya, justement. Et pas la moins troublante, puisqu'il s'agit de "Nada. Ello dirá" extraite de la collection des Désastres de la Guerre.

Goya_nada_ello_dira

L'estampe dépeint un cadavre en décomposition s'extrayant péniblement de son caveau et traînant derrière lui une pancarte où est inscrit le mot nada, rien. Dans l'assistance de silhouettes incertaines, on distingue avec difficulté une balance en déséquilibre : le combat entre le bien et le mal, sans doute. Mais cette gravure, ici, est avant tout un prélude. Et quel jeu ! Celui où l'homme se retrouve seul, sans Dieu. Dans la même salle, que j'appellerais volontiers un pré-ambule, tant elle est séparée du reste du parcours de l'exposition tout en offrant des clefs d'interprétation à profusion, vous trouverez des tableaux d'églises en ruine et surtout, en surplomb avant de pénétrer dans un tunnel sombre et un rien inquiétant, le tableau de Nietzsche réalisé par Edvard Munch.

Dans le lointain, vous entendez les saccades du rire de Zarathoustra. Le ton est donné. La pitolade métaphysique peut commencer...

Mais je m'égare déjà. Revenons à ce cher Goya et à son estampe. Nada. Ello dirá est traduit en français par Rien. On verra bien. Pas sûr que ce soit un bon présage. Et dans l'expo, du reste, vous pouvez être assuré(e) qu'on en voit des vertes et des pas mûres. Pourtant, dans ce "on verra bien", Goya laisse encore une place à l'espérance. Le doute est bien là, lourdement ancré dans la terre du caveau, mais il ne cède pas encore toute la place au désespoir.

C'est pourtant l'effet d'un retour en arrière.

En effet, à l'origine, Goya avait intitulé l'estampe 69 des Désastres de la guerre : Nada. Ello lo dice. Comprendre : Rien. C'est ce qu'il dit ou c'est lui qui le dit. Là le message est sans appel. L'absence de Dieu est enterinée dans ce constat de désolation. Nulle rémission, nulle compassion ne sont possibles. Notre destin est entièrement entre nos mains. Goya annonçait donc le crime gratuit de Raskolnikov et le tout est permis de Dmitri (Mitia) Karamazov, avec près de 100 ans d'avance...

Le véritable patronyme de Goya est Goya y Lucientes. Or Lucientes, en espagnol, ça veut dire lumineux, brillant en français. Comme quoi on peut être brillant et sombre à la fois sans qu'il y ait la moindre contradiction dans les termes.

13/04/2008

Sans feu ni lieu

Michel_serresCeux d'entre vous qui me font le plaisir de me lire régulièrement le savent sans doute. J'adore Michel Serres. A chaque fois que je me plonge dans un de ses livres, j'en ressors avec des idées nouvelles, nées de connexions inattendues, d'étymologies insoupçonnées et d'analyses aussi subtiles qu'originales.

La lecture de son dernier ouvrage, le Mal propre, n'aura pas dérogé à la règle. L'effet de frémissement des neurones aura commencé dès les premières pages. Michel Serres y avance l'idée que ce qui nous est propre ne l'est que parce que nous le marquons avec nos sécrétions intimes. D'entrée, nous voilà en présence d'un oxymore puissant en forme de jeu de mots : le propre (ce qui m'appartient) est le sale (ce que je souille). C'est parce que j'ai craché dans la soupe que personne ne viendra m'en contester la possession. Glaviot, urine, sang, sperme et merde, voilà comment je délimite mon territoire. La naissance de Rome, construite sur le sang de Rémus assassiné par son frère, ou les paroles de la Marseillaise nous le rappellent : nous possédons la terre quand cette dernière est abreuvée du sang de l'autre. Pareillement, selon l'usage commun, je "possède" une femme quand je l'ensemence de mon sperme. En voyageant maintenant de l'individu au collectif, on ne s'étonnera plus de constater que les deux pays les plus polluant du monde sont aussi ceux qui expriment le plus fortement leur ambition d'exercer une domination sans partage sur la planète. Il y aurait donc une connivence étroite entre la possession d'un lieu et la capacité à le salir.

Et puis, il y a cette petite histoire admirable. Michel Serres indique que le mot lieu vient du latin locus et qu'il désignait dans cette langue l'ensemble des organes génitaux et sexuels de la femme : loci muliebres. Lieu : il s'agit donc de notre premier habitat. Dans un élan fulgurant, Michel Serres montre comment Jésus a fait passer son message d'amour et de dépossession à travers son rapport aux lieux. Né du corps d'une femme qui n'aura pas été possédée, il passera sa vie à pérégriner, c'est-à-dire à aller de champ en champ, sans élire de domicile fixe. Même mort et enterré, il parviendra à s'affranchir de cette demeure qu'est la tombe. Il la désertera au troisième jour. " Suis-moi ", dit-il à ceux qu'il a désigné, car " je suis ". A ceux qu'il aura élu, il demandera de tout abandonner pour une vie sans feu, ni leu. Pour être près de lui, il faudra être sans lieu, ce qui dans sa bouche aurait pu donner : " Si tu veux être près de moi, tu devras être sans toi(t) ". Don de soi.

Les chemins de la foi passeraient-ils ainsi par l'abandon de l'esprit de propriété, l'éloignement du foyer et des lieux d'habitation ?

Quen_pensezvous

15/03/2008

Quand l'horizon est bouché, il reste le ciel.

Ghetto_vecchioDans son journal, l'écrivain et dramaturge Mihail Sebastian décrit l'art de survivre dans une Roumanie de l'entre-deux-guerres succombant aux sirènes de la droite et de l'antisémitisme les plus abjects. Alors que son quotidien s'assombrit au rythme des avanies et de la compromission de ses anciens amis de l'intelligentsia, Mihail Sebastian cède parfois au désespoir. Mais en parallèle, il déploie aussi une aptitude extraordinaire au bonheur. Il écrit, il reçoit, il aime. Il vit en somme. Parmi les petits événements qui lui redonnent du baume au coeur, il raconte une conversation en 1939 avec la princesse Elisabeth Bibesco. Au détour de leur échange, une répartie improbable de la grande dame. "J'aime les Juifs", dit-elle. "Je les aime passionnément. Ce n'est pas parce qu'ils sont malheureux. Non. Je les aime parce qu'ils éloignent l'horizon."

Immanence.

Il y a une dizaine de jours, alors que je me baladais dans les rues de Venise, je me rappelai que c'est là, dans cette cité aux mille reflets que fut inventé le ghetto. Dès le début - nous sommes en 1516, quelques années après le décret d'expulsion des Juifs d'Espagne - tous les composants de l'horreur à venir sont réunis : la stigmatisation par le port d'un signe distinctif, les restrictions économiques sous la forme d'autorisation / interdiction à exercer tel ou tel métier, les mesures vexatoires. C'est jusqu'à l'étymologie du mot - ghetto signifie fonderie en vénitien - qui n'est pas sans évoquer les métaux durs. Et puis il y a aussi bien sûr la ségrégation spatiale : à la nuit tombée, les Juifs du ghetto doivent rentrer dans un espace clos, réduit, fermé sur lui-même. Avec la réclusion forcée, c'est l'horizon qui se rapproche.

Je me suis rendu au ghetto vénitien entre chien et loup. L'endroit est à l'écart des grands chemins suivis par les touristes, dans un quartier populaire appelé Cannaregio. Il est banal et rien ne le distingue du reste de la ville. Ca et là, pourtant, une enseigne assortie d'une étoile de David ou des caractères hébraïques sur une vitrine rappellent qu'on est bien au ghetto.

Ghetto_panneauAprès avoir déambulé dans un dédale de venelles obscures, j'arrive enfin au coeur du " ghet[t]o vec[c]hio " ,le vieux ghetto. C'est une jolie placette aux contours irréguliers. Des immeubles de quatre étages enserrent le regard dans l'espace clos. Pourtant, au centre de ce décor sans ligne de fuite, il y a un grand arbre nu - un marronnier ? Les ramilles de sa couronne pointent vers le ciel.

Transcendance.   

30/12/2007

Les roses d'Islamabad, de Jalalabad, ou d'ailleurs...

Hafiz_dtail_de_son_tombeauOn dit que les plus belles roses du monde proviennent de Shiraz, au sud de l'Iran. Shiraz, c'est aussi la ville des poètes qui, à l'image de Hâfiz ou de Saâdi, ont mis l'amour en rime de la plus belle des manières.

Car cette semaine fut pour moi marquée par les roses. Ce fut d'abord cette image étrange de ces milliers de pétales déposés sur la dépouille de Benazir Bhutto.

Benazir_bhutto_rosesCe sont les roses de la douleur. Elles me rappellent ces branches de fenouil (finocchio en italien), que les romaines jetaient sur les brasiers dressés sur ordre de la Sainte Inquisition pour y consumer les corps d'hommes dont le péché était d'aimer d'autres hommes. Ces roses-là sont les fleurs de la compassion face au fanatisme religieux. Pourvu que leur parfum apaise la souffrance et rende le passage vers l'au-delà plus supportable...

Et puis il y a cet article lu hier dans Libération et intitulé L'avenir en roses à Jalalabad. C'est l'histoire d'un jeune homme, Mathieu Beley, qui s'installe en Afghanistan pour y monter une entreprise de distillation. Son entreprise s'appelle Gulestan (le jardin des roses en persan), emploie 150 personnes et s'inscrit dans cette globalisation heureuse conciliant commerce équitable et développement durable. Avec l'essence extraite de ces roses, les femmes pourront encore nous griser, nous faire tourner la tête et chavirer nos coeurs. L'ivresse des sens et de l'esprit en résultera. Ce sont les roses de la vie.

Parfum de mort d'un côté, ivresse de vie de l'autre - voilà la rose dans sa plénitude et son amiguïté. Entre les deux, D.ieu nous a donné à choisir :

" J'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité " (Deutéronome / Devarim [Paroles] 30, 19)

Rose_damascneDe façon plus prosaïque, quoiqu'en rimes, Saâdi nous dit la même chose dans un recueil intitulé Golestan (notez l'éponymie avec l'entreprise de Mathieu Beley) :

"Emporte une rose du jardin
Elle durera quelques jours,
Emporte un pétale de mon jardin de Roses.
Il durera l'Eternité."

A toutes celles et tous ceux dont le regard se posera sur ces quelques lignes, je souhaite un excellent passage en 2008 !

22/12/2007

Madone, nomade...

100_0719_3Mercredi dernier, j'étais à Marseille.

J'aime Marseille. C'est même la ville de France que je préfère. Peut-être parce qu'elle me semble si peu française. Marseille m'a toujours fait rêver à des terres lointaines au-delà des mers. Et puis Marseille, c'est aussi ce splendide creuset des peuples de la Méditerranée, ce confluent où les filles ont des yeux de chat et des chevelures noir jais.

Mais si j'étais à Marseille mercredi dernier, c'était pour y fêter l'anniversaire de mon père. J'avais envie qu'il me parle de la Méditerranée justement, de l'Algérie où il est né, de son enfance là-bas.

Le temps était enchanteur, comme à chaque fois que le mistral a soufflé. La mer scintillait de mille reflets d'argent et le ciel avait l'éclat d'un baiser sans apprêt. Alors, comme le temps s'y prêtait, nous nous sommes rendus au bout de la corniche, à Callelongue, là où la route s'arrête au pied des calanques.

Callelongue_marseilleTapenade, salade de soupions... Le décor était planté comme dans un polar de Jean-Claude Izzo. Il n'y manquait que la poutargue et un verre de Lagavulin. Mais voilà, si j'adore les oeufs de mulet (découverts lors d'un séjour en Sardaigne), je dois confesser que je ne raffole pas de whisky. Alors, ce sera juste un verre de muscat de Beaumes de Venise.

Quand nous sommes sortis du restaurant, le soleil déclinait déjà sur la baie. Nous avons repris la corniche, direction centre ville, pour jouir encore de ce spectacle merveilleux.

Une petite balade sur la Canebière à chiner dans les librairies et nous voilà attablés à la brasserie des Danaïdes. Ce soir-là, à l'instigation de la Pensée de midi, il s'y donne une conférence sur le thème des "Mythologies méditerranéennes". Thierry Fabre a réuni autour de lui un réprésentant de chacun des 3 grands monothéismes dont la Méditerranée est le berceau : le dessinateur Jacques Ferrandez, l'humoriste, romancier et comédien Fellag et l'écrivain Maurice Attia.

Pour lancer le débat, Thierry Fabre s'adresse tour à tour aux trois invités et leur demande de partager leur vision sur ce que signifie être méditerranéen. La réponse de Maurice Attia me marque. Il y a trois points qui caractérisent l'appartenance à cet espace, affirme-t-il.

Le premier, c'est le rapport à la mère. Pour illustrer le propos, Attia raconte une histoire. Ce sont trois mères juives qui se retrouvent pour parler des mérites respectifs de leur fils. La première : "Mon fils m'aime tellement, que, chaque semaine, il m'invite dans l'un des plus grands restaurants de la ville". La deuxième de renchérir : "Le mien, c'est tous les jours qu'il m'envoie un bouquet de fleurs". Alors, la troisième prend la parole. Elle dit : "Tout ça, ce n'est rien. Jugez plutôt. Le mien, 2 fois par semaine, il paye quelqu'un pour parler de moi". Madone ou matrone, la mère méditerranéenne est abusive, excessive, possessive. Excessive, abusive, obsessive, elle est le point fixe de tout attachement, qu'il soit de raison ou de passion. Omniprésente, la mère est ici, pour reprendre le bon mot de Gad Elmaleh, "l'auteur de l'auteur", la matrice fondamentale et l'éternelle nourrice.

Le deuxième point de repère de l'espace méditerranéen, selon Maurice Attia, c'est la terrasse. Il confiera qu'à chaque fois qu'il aura eu besoin de calme, de goûter au sentiment d'absolu ou de plénitude, il sera allé le rechercher sur une hauteur, sur un promontoire, un mira d'oro. Qu'il s'agisse des hauteurs qui dominent la Casbah à Alger, de Notre-Dame de la Garde à Marseille, du cimetière marin de Sète, la terrasse constitue ce lieu magique de l'espace, où cicatriser les blessures du présent et laisser s'épanouir les desseins les plus audacieux. L'évidence du bonheur y apparaît dans l'éclat des lumières et la profusion des parfums. C'est l'ivresse de Camus dans les Noces, quand il se donne tout entier à la jouissance de l'être-là.   

Quant au troisième invariant de la Méditerranée, Maurice Attia l'associera à l'idée d'exil et de retour. Chaque année, alors qu'il vit désormais à Orléans, il dit avoir besoin de découvrir un lieu inconnu sur les rives de la Grande Bleue. C'est l'esprit du nomade qui, mêlé à une forme de nostalgie, conduit alors ses pas.

La madone pour dire l'attachement, le nomade pour dire la séparation et la terrasse, au-dessus, pour goûter au plaisir de vivre. J'aime ce triptyque.

Pourtant, il y avait quelque chose qui me chiffonnait dans cette représentation. Trop simple, trop idyllique. Il me manquait un élément, mais je ne savais comment le définir. La réponse m'est venue très récemment et de façon tout à fait inattendue en découvrant le film admirable d'Abdellatif Kechiche : la graine et le mulet. Les points clés évoqués par Maurice Attia sont là : les femmes y jouent un rôle clé. Il y a la mère, façon matrone ; il y a l'amante et sa fille - Hafsia Herzi - dont l'entregent permettra de faire des miracles. On devine, derrière les volets de la chambre de Monsieur Beiji - Habib Boufares - la colline qui domine Sète, la tombe de Paul Valéry, cette terrasse en pente douce qui vient mourir dans les flots. Le projet est fou : créer un restaurant flottant de couscous (la graine) au poisson (le mulet), en récupérant et réaménageant une vieille carcasse de bateau. Pourtant, on y croit pratiquement jusqu'à la fin. Tout le monde y met du sien, chacun selon ses talents et ses prédispositions. Car, dans la communauté, on sait bien qu'il faut que ça marche. C'est ça ou le retour au bled ; le chemin de l'exil à l'envers. Celui qui mène vers la dernière demeure. Alors, on se met à espérer, on veut y croire.

Mais rien n'y fera. Tout tournera vinaigre. Car, c'était sans compter sur l'intervention du mauvais oeil. Le voilà, l'élément qui me faisait défaut, l'empêcheur de tourner rond, le démolisseur d'illusions, l'aplatisseur de nos plus belles élévations. C'est le daïmôn ou daemon des Grecs.

Madone, nomade, daemon : trois anagrammes pour dire le destin méditerranéen. L'évidence du bonheur y côtoie la permanence du malheur. La trame est là, sans cesse enrichie de fils nouveaux. Nous croyons pouvoir la dévider du haut d'une terrasse plongeant sur l'azur. Illusion, pure illusion.

La veille de cette belle journée à Marseille où le juif, le musulman et le chrétien racontent à l'unisson le bonheur d'être baignés par la lumière de la Méditerranée, un attentat avait fait des dizaines de morts, de l'autre côté de la mer, à Alger.

 

17/09/2007

Cherchez la femme (suite)

Raphael_dame_la_licorneBeaucoup s'accordent à dire que Giulia Farnese était la plus belle femme de la Renaissance italienne. Hélas, nous ne disposons aujourd'hui d'aucune trace visuelle de sa physionomie. Certains estiment qu'elle est la Dame à la licorne (ci-dessus) ou qu'elle est cette belle femme représentée au premier plan de la Transfiguration, deux tableaux signés Raphaël. Pourtant, rien ne l'atteste formellement.

On sait par ailleurs de source sûre que Giulia Farnese a servi de modèle à des peintres. Les preuves abondent. Que ce soit dans Vite de Giorgio Vasari, les chroniques de Stefano Infessura ou des lettres de François Rabelais, dans les trois cas est évoquée l'existence d'un tableau de Pinturicchio mettant en scène la belle Giulia en madone tenant dans ses bras un enfant Jésus. Là où les choses se corsent, c'est qu'il y a aussi un homme représenté dans cette oeuvre. Et pas n'importe quel homme, puisqu'il s'agit de Rodrigo Borgia, le trop célèbre pape Alexandre VI. A l'époque (nous sommes à la fin du XVème siècle), il est clair pour tout le monde que Giulia Farnese, épouse Orsini côté cour, est aussi, côté jardin, la maîtresse d'Alexandre VI, le pape. Un parfum de scandale imprègne le plus haut lieu de l'Eglise. Mais ça, Rodrigo Borgia n'en a cure. C'est lui qui a commandé l'oeuvre au Pinturicchio. Ce tableau, il le veut. Il le revendique comme un talisman et le fait exposer dans sa chambre au mépris des jaseurs. Imaginez un peu. Certes, les moeurs de l'époque sont détendues et l'heure est à la plus grande libéralité. Mais quand même. Exposer sur les murs du Vatican une scène d'adoration de l'enfant Jésus masquant en réalité les amours adultérines d'une femme de la haute société romaine avec le pape, cela fait franchement désordre. Les mauvaises langues de l'époque ajoutent même que les traits de l'enfant Jésus sont ceux de... Laura, la fille née Orsini de Giulia, mais censément conçue Borgia. Cela fait vraiment beaucoup.

Lorsque plus d'un siècle plus tard et alors que la pudibonderie a repris sérieusement le devant de la scène, un Chigi est nommé pape sous le nom de... Alexandre VII, l'une des premières choses qu'il fera sera de faire disaparaître l'oeuvre infâmante. Mais plutôt que de détruire la toile, Alexandre VII la fera démembrer en 3 fragments distincts, chacun représentant l'un des personnages de cette bien étrange trinité. Afin d'éviter que vienne l'idée à un esprit malin ou observateur de restaurer l'unité perdue, le sourverain pontife s'assure que les 3 toiles échoient entre des mains différentes ayant peu de chances de se croiser.

Une chape de silence tombe alors sur l'histoire du tableau de Pinturicchio. Désormais, tout le monde s'accorde à dire que Vasari, Infessura et Rabelais se sont trompés, que le tableau regoupant la belle Giulia et son amant de pape n'a jamais existé. Le temps fait son ouvrage ; l'oubli s'installe et avec lui la résignation de ne jamais savoir à quoi ressemblait le visage de la belle Giulia Farnese.

Mais voilà. En 1940, coup de théâtre. En visite à Mantoue, un collectionneur d'art romain tombe en arrêt devant une toile décrivant un pape en adoration devant une madone voilée tenant l'Enfant sur son giron. Aucun doute n'est possible quant à son identité : il s'git d'Alexandre VI, Borgia. Agenouillé, Il tend sa main pour soutenir le pied de Jésus délicatement tenu à la taille par une madone voilée. Il fait immédiatement le lien avec un tableau étrange, de petite taille, qu'il lui a été donné de voir dans le circuit des antiquaires et mettant en scène un enfant Jésus seul, entouré de 3 mains sans visage - ce qui fait 5 mains au total. Les mêmes traits, la même attitude. Aucun doute n'est permis. Nous sommes en présence d'une seule et même oeuvre. Le fragment ( il Bambin Gesù delle mani ) en est l'original ; le portrait à 3 en est la copie.

De proche en proche, le mystère se dévoile. Au milieu du XVIème siècle, après avoir obtenu confirmation de l'existence de la toile, tenue cachée au Vatican, le duc de Mantoue, de la famille Gonzague, aura fait réaliser une copie de cette dernière. Son but était clair : disposer d'une preuve irréfutable du lien de chair entre la belle Giulia et Alexandre VI, étaler le scandale sur la place publique et compromettre ainsi définitivement les Farnese, ses rivaux. Il obtint bien une copie de la toile mais les soubressauts de l'histoire ne lui permettront pas de mettre son plan à exécution.

Alors, de quoi disposons-nous aujourd'hui après toutes ses tribulations plus rocambolesques les unes que les autres ? D'une preuve additionnelle de la relation amoureuse entre le pape Alexandre VI et Guilia Farnese. Du tableau magnifique d'un enfant Jésus dont le mystère tient à la propriété des mains qui l'enserrent. D'une histoire picaresque qui traverse les siècles. Une ombre de tristesse cependant demeure. L'enfant et l'homme ont été retrouvés ; mais pas la femme. La beauté de Giulia Farnese est-elle condamnée à rester une légende ad vitam aeternam ?

   

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  • Mario Vargas Llosa: Tours et détours de la vilaine fille (ISBN 2-07-078083-X)
    Elle est l'archétype de la garce ; il est l'emblème du ballot. Pourtant, à eux deux, ils tissent une admirable histoire d'amour, sans la moindre mièvrerie ("huachaferia" en limésien, traduit en "cucuterie" dans le livre). (****)
  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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