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  • Claude Aschenbrenner (SerialMapper - Français)
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  • Collectif de créateurs d'entreprises en série (Entreprise facile - Français)
    Vous voulez échapper à la tyrannie du salariat ? Vous vous défiez des slogans de gauche (le "travaillez moins pour que plus parmi nous travaillent" de Mme Aubry) ou ceux de droite (le désormais célèbre "Tavaillez plus pour gagner plus" de M. Sarkozy repris en écho par Mme Lagarde) ? Vous avez envie de *** CREER *** votre entreprise ? Alors, c'est ici que ça se passe : le vade mecum indispensable pour les candidats à la création d'entreprise et un excellent site de référence pour ceux qui ont déjà fait le pas.
  • Garr Reynolds (English)
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  • Jacques Froissant (Français)
    Le registre de ce qui bouge dans la high-tech en France. Un observatoire aussi des opportunités de travail qui en découlent.
  • Jean Michel Billaut (Français)
    Pas besoin d'avoir 20 ans pour être un "as" des nouvelles technologies. La preuve.
  • Jean Véronis ("Technologies du Langage" en français)
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22/06/2008

Les femmes sont extraordinaires !

Hier fut une journée à marquer d'une pierre blanche.

D'abord, en fin de matinée, j'eus le plaisir de faire la connaissance de Cécile Ladjali, jeune agrégée de lettres modernes, professeur dans le 9-3 et à la Sorbonne nouvelle. Elle me fit l'honneur de me dédicacer son exemplaire personnel de Mauvaise langue. Mais aussi, elle m'expliqua comment elle réussissait à faire aimer la littérature classique aux adolescents de la banlieue. "En faisant preuve d'élitisme", me disait-elle, "je fais passer le message que je leur fais confiance. A partir de ce point-là, je n'ai aucun mal à plonger avec eux dans l'étude de la symbolique ou à la recherche pourtant si ardue des figures de style". Pour Cécile Ladjali, il s'agit d'un combat. Le barbarisme est selon elle le plus court chemin vers la barbarie. C'est en partageant les codes (difficiles) de la langue commune et en découvrant le plaisir des mots que nous pouvons créer du lien social, apprendre à toujours mieux nous raconter auprès d'autrui. Voilà qui tranche singulièrement avec les discours mièvres et suspects sur la soi-disant existence d'un méta-langage propre aux banlieues. Ne s'agit-il pas là d'un prétexte facile pour abandonner l'enseignement de ce qui est beau et grand dans notre culture ?

Plus tard, toujours dans la matinée, je me rendis en famille au mariage de Céline et Bruno. Avant de grimper les degrés nous conduisant à la salle des mariages de la mairie du XXème, je fis rapidement la rencontre de Lana, une jeune chanteuse de 18 ans qui vient de sortir son premier disque.

Quant à Céline, la mariée, elle est comédienne. Elle vient d'achever une tournée de représentation de la pièce de Gotthold Ephraim Lessing, Nathan le Sage. Elle m'avait raconté quelques jours plus tôt la parabole des anneaux, qui se trouve au coeur de l'intrigue. Il s'agit d'un véritable message de tolérance dont les premiers développements sont à chercher dans le Decameron de Boccace - un livre décidément d'une richesse exemplaire !

Plus tard, dans l'après-midi, alors que nous devisons à l'envi sur une terrasse ensoleillée avec vue panoramique sur la ville de Paris, du rocher des singes du parc zoologique de Vincennes jusqu'au mont Valérien, je me surprends à parler opéra avec Sylvain. Sylvain est comédien lui aussi, mais à mi-temps. L'autre moitié de son temps, il est ténor d'art lyrique. Il me fait découvrir la voix de Régine Crespin dans l'air du Spectre de la rose dans les Nuits d'été de Berlioz.

Car sur ton sein, j'ai mon tombeau. Et sur l'albâtre où je repose, un poète avec un baiser écrivit : "Ci-gît une rose que tous les rois vont jalouser".

Grandiose !

Je rentre chez moi, repu d'éclats de beauté et de vie.

Je ne peux m'empêcher de penser aussi, que décidément, les femmes sont extraordinaires.     

08/06/2008

Adorable colère

Fumeuse (Christophe Hohler) Lundi dernier autour de 14 heures. Je prends un café en terrasse d'un bar rue Lafayette, pratiquement en face du siège d'Areva. Autour de moi, quelques fumeurs tirent nerveusement sur leurs clopes.

Le ciel est lourd ; la pluie ne devrait pas tarder à se manifester. Alors, prévoyant, je me glisse sous la marquise. Quelques gouttes claquent sur le bitume. Un souffle frais parcourt la rue. Les fumeurs s'égaillent rapidement. La plupart se précipitent à l'intérieur du bar. Seule une jeune femme reste dehors. Mais voilà, il pleut à verse maintenant. A l'affût d'un abri, elle avise la place à ma droite et s'y installe.

La conversation s'engage naturellement. Comme cette phrase sonne faux sous mes doigts, tant le fait d'engager le dialogue avec une inconnue m'a toujours paru au-delà de mes forces. Pourtant, cette fois, je ne sais pas pourquoi, mais ce fut facile. La pluie sans doute, à moins que ce ne soit sa façon bien à elle de me sourire en s'asseyant. J'appellerai cela un heureux concours de circonstances.   

Le ton est léger. Nous évoquons la difficulté d'être fumeur aujourd'hui. Elle évoque la noirceur des regards, le bel unanimisme désapprobateur des braves gens. A ce moment, sans crier gare, elle s'emballe. Elle se met à fustiger l'esprit de notre époque, ce souci qu'elle dit excessif de normalisation et d'hygiène. Tu ne fumeras point. Tu ne boiras pas. Tu feras du sport. Tu seras sain. Voilà les nouveaux commandements des temps modernes.  

La colère la gagne de plus en plus. Ses jolis yeux noirs fulgurent désormais. Je lui dis mon soulagement à l'entendre, moi l'apprenti vieux con, qui, à l'approche des 50 ans commençe à voir le monde en nuances de gris et tends à perdre le sens de la colorisation. Elle rebondit :

- Non, réplique-t-elle, ce n'est pas une question d'âge !

Au débotté, elle rajoute :

- On ne connaît plus le sens de la séduction.

J'affiche une expression de surprise : 

- Comment une jeune femme belle comme vous peut-elle dire ça ?  

- Mais oui, s'enflamme-t-elle.

Ses yeux toujours plus noirs commencent à teinter en rose mon coeur en sommeil.

- Maintenant, ce qui compte, rajoute-t-elle, c'est la performance. Il n'y a plus de place pour la séduction.

Puis, sans appel, elle conclut :

- Trop marre de ce pays. Je me marie et je file avec mon homme aux Philippines.

A ce moment, je vois mon rendez-vous se profiler au coin de la rue. Me voyant en charmante compagnie, il esquisse un sourire entendu. Je fais les présentations. M'adressant à la jeune femme :

- Je vous présente Carlos.

- Enchantée.

Puis, je lui tends la main.

- Moi, c'est Jean-Marc.

- Et moi Myriam.

Nouveau coup de coeur. Myriam. Immédiatement me vient à l'esprit l'histoire des 2 lettres mem qui enserrent votre nom. Le premier mem, ouvert comme une conversation inopinée et le gouffre de vos yeux où mon coeur s'est laissé aspirer, et le deuxième à la fin, le mem sofit, qui clôt notre rencontre et décroise nos chemins.


Discover Sade!

--

PS : La toile choisie pour illustrer ce billet est La Fumeuse de Christophe Hohler.

31/05/2008

Le lointain, le proche et le reproche

Yaounde Il y a pile-poil quinze ans, je passai une semaine à Yaoundé, la ville des planteurs d'arachide. C'était pour raison professionnelle et j'étais accompagné de S., une collègue de travail. C'était aussi la première fois de ma vie que je posais mes pieds en Afrique noire.

Le jour de l'arrivée, c'était la veille de l'Aïd el Kebir. La ville préparait la commémoration du sacrifice avorté d'Ismaël par Ibrahim / Abraham dont le bras fut retenu à la dernière seconde par le Très Haut avant de s'abattre sur le cou de son fils. A ce propos, j'aimerais que quelqu'un m'explique pourquoi l'enfant sacrifié s'appelle Ismaël chez les Musulmans et Isaac chez les Juifs et les Chrétiens. Y aurait-il plusieurs bibles ?

Mais revenons à nos moutons. Car c'est bien un mouton empêtré dans les ronces que le Très Haut désigne à Ibrahim / Abraham pour offrir en sacrifice en lieu et place de son fils bien aimé. Ce sont donc des moutons qui sont sacrifiés le jour de l'Aïd el Kebir pour festoyer. Du coup, aux effluves de pourriture fleurie provenant de la forêt tropicale voisine, venait s'ajouter l'odeur poisseuse du sang des milliers de moutons égorgés pour l'occasion, en plein air, sur une place du nord de la ville.

La semaine se déroule comme il se doit. Business (almost) as usual. Nous voilà donc rendus au vendredi soir. En réponse à une invitation des musiciens payés pour mettre l'ambiance à l'hôtel où nous logions et accompagnés de deux Français en mission rencontrés sur place, nous voilà plongés dans un décor inhabituel : dans les bidonvilles, un bar sans fenêtre, juste deux béances dans le mur en parpaing donnant sur un chemin de terre séchée, un bidon d'essence dehors servant de brasero. A l'intérieur, dans la salle unique de l'habitation, il y a une petite estrade pour nos trois musiciens (guitare-chant, balafon, percussions), un comptoir au fond, 2-3 tables sur les côtés et, au milieu, la piste de danse avec stroboscope au plafond.

Yaounde (2) Quand nous arrivons, nous sommes les premiers. Les musiciens nous accueillent avec force accolades et sourires. Ils nous présentent au tenancier du lieu : premier contact un peu froid, à peine tiédi par le partage des premières bières. Après les derniers réglages d'instruments, les musiciens attaquent gentiment avec quelques makossas entraînants, avec cette guitare fluide et pleureuse si caractéristique. Nous trinquons en faisant s'entrechoquer nos bouteilles de bière. La semaine a été un succès, c'est le week-end ; nous sommes tous prêts à savourer cette occasion de détente aussi bienvenue qu'exotique. Pourtant, rien ne se passe. Le local reste étonnamment vide. Bien sûr, de temps en temps, des enfants viennent se planter devant les deux échancrures qui font office de fenêtres ; mais personne ne rentre. La patron nous tire une gueule d'expulsion sans sommation et c'est jusqu'aux musiciens dont les sourires sont désormais teintés de gêne.

Balafon Alors, n'écoutant que notre courage, nous nous levons et esquissons quelques pas timides sur la piste. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire hep, les fenêtres sont bouchées par les visages d'enfants du quartier se pressant pour avoir leur part de spectacle. Hilares ! Ils sont hilares ! Pourquoi rient-ils ? On est dans le rythme, non ? On est ridicule, c'est ça le message ? A ce moment, je me dis que je vais m'assoir et siroter ma bière tranquille en boudant. Mais voilà. Les premiers couples de noirs font leur entrée. Sans préavis, ils investissent la piste. Et là tout devient subitement évident. En deux voltes et trois déhanchements, la salle s'électrise. Les musiciens passent à la vitesse supérieure : le frappé des paumes sur les peaux se fait plus sec, la guitare est passée du pleur au rire toutes dents visibles, la voix du chanteur est ferme, ses yeux brillent et c'est jusqu'au balafon dont les sons en chapelets de clochettes évoquent les mystères de la forêt tropicale si proche.

(A ce stade de la lecture, si vous souhaitez vous imprégner de l'ambiance musicale, je vous invite à allumer la radio ci-dessous en cliquant sur le bouton à gauche.)

free music


Alors le va-et-vient des couples se fait plus pressant. Très vite, la piste est bourrée de corps se trémoussant. Chaque couple a son style en propre. Tel tout en douceur et très pudique évoluant en déplacements de faible amplitude. La jupe blanche de la femme ondule sans rupture sur le rebondi de ses fesses. Tel autre, en revanche se la joue en mode collé-serré, mais alors vraiment très collé et assurément très serré. Chaque mouvement du corps de l'un est accompagné à la lettre par le partenaire. Juste le temps de s'ajuster dans un soupir et les corps se sont synchronisés dans une représentation mimant la copulation. Les gouttes de sueur perlent sur la peau ; la lumière du stroboscope les transforme en mille éclats. Des fragrances musquées et l'odeur du désir ont investi la piste. L'envoûtement peut avoir lieu : tout le monde sourit. C'est jusqu'au patron qui a mandaté un petit garçon nous dire qu'il voulait nous parler. Il nous offre les mots et l'accolade de la bienvenue.

A l'origine, une incongruité : quatre blancs dansant le makossa dans un bar borgne de Yaoundé. Eloignement. Puis, le rire des enfants comme sésame. Rapprochement. A partir de ce moment, il suffit de laisser parler les corps pour que les esprits s'apaisent et jouissent du bonheur d'être ensemble.

La nuit lourde et opaque de l'équateur s'était posée sur la terre rouge, adamha, rouge comme le sang du premier homme, Adam, comme cette poussière qui vole au chant des griots. L'heure est aux corps, aux attirances, au zouk qui emballe, au collé-serré qui unit. La nuit est encore longue. Il sera toujours temps de penser aux reproches.  

Voilà. Quand j'ai commencé à écrire ce billet, je partais d'une citation de Michel Maffesoli, émule de Georg Simmel, dans son petit dictionnaire des "iconologies" modernes. A la rubrique baroque, il écrit que ce qui prévaut dans ce style c'est un oui à la vie né du "chatoiement des couleurs, [de] la virevolte des formes, [de] la multiplicité des sens sollicités". Une exubérance qui m'a projeté loin dans le temps et l'espace, dans ce petit bar de Yaoundé où il y a 15 ans, j'ai connu un moment de pur bonheur inexplicable, presque une expérience religieuse. C'était loin ; j'y ai connu la joie du proche. Le baroque serait-il tout simplement une abolition ou plus précisément une distorsion des distances ?  

--

Notes : les photos de Yaoundé sont de J-my Ngora et ont été extraites de la collection éponyme sur flickr. La photo du joueur de balafon est de Waramusso.

24/05/2008

Adamastor

Adamastor Un soir, alors que je me baladais sans but à la pointe du Bairro Alto, je me suis retrouvé sur un belvédère, un miradouro. L'or, toujours cet or qui fascine les coeurs et les esprits... Etant à Lisbonne, j'eusse préféré dire miratejo. Je trouve le mot plus chantant et plus approprié à l'esprit du lieu. Mais voilà, ce nom n'existe pas. Alors je le garde pour moi et le range dans le casier des vocables restant à inventer. Dans une autre vie peut-être connaîtront-ils meilleure fortune...

Appuyé à la main courante, en surplomb des toits de Cais do Sodré, le regard plonge vers l'ouest, là où les rives du fleuve se resserrent et où les eaux glissent à travers un dernier ombilic avant de se mélager à l'écume de l'océan. C'est l'appel au voyage, dont j'ai déjà pu me faire l'écho dans un autre billet.

Mirador de Santa Catarina Mais au-delà de la beauté du point de vue, ce qui fait le charme du belvédère de Santa Catarina, c'est la présence de la statue de l'Adamastor. Il est laid à outrance, avec ses yeux exorbités, sa face déformée en cours de pétrification et ses cheveux hirsutes. 

L'Adamastor est ce monstre mythologique hideux popularisé par Luís de Camões dans son chant épique vantant l'épopée des marins portugais : les Lusiades. Il est de la même engeance que Charybde et Scylla. Comme eux, ils est monstrueux. Comme eux, il veille sur un passage clé : le détroit de Messine d'un côté, le cap de Bonne Espérance de l'autre. Comme dans l'Odyssée, il est cause d'effroi et de naufrages fracassants. Comme eux, il officie sur la vie et la mort.

Je trouve symptomatique que la statue d'Adamastor ait été placée sur un belvédère à l'endroit même où le Tage se rétrécit avant de se fondre dans les eaux du grand large. Certains d'entre vous ont pu railler par le passé ma propension à voir des images archaïques et à forte connotation sexuelle dans la façon dont certaines villes - et Lisbonne en particuier - épousent une topographie, à l'image d'une écriture à patte de souris sur les contours de nos désirs inassouvis. Pourtant. Pourquoi faut-il que des rochers pervers & monstrueux gardent des passages étroits ? Est-ce une manière d'avertir que les monts de Vénus ne sont pas tous des monts de bienvenue ? Pourquoi faut-il aussi que ce passage soit affaire de vie ou de mort ? Pourquoi faut-il enfin que les gardiens des côtes de Sicile aient été une épreuve pour Personne, l'un des pseudos d'Ulysse, quand, beaucoup plus à l'ouest, la statue d'Adamastor si situe à quelques enjambées de celle d'un grand amateur de pseudos, célèbres pour ses hétéronymes, un certain "Ferdinand Personne", traduction en français de Fernando Pessoa. Un aventurier & un poète. Seraient-ils les seuls à savoir se débarrasser des oripeaux d'une identité trop pesante pour mieux apprécier cette liberté que donne l'anonymat dans l'appréhension de l'essence du monde ? Les seuls à déjouer les magiciennes et les monstres ? Est-elle là la raison qui a poussé le jeune poète-aventurier Arthur Rimbaud à s'abîmer sur les terres du Moyen-Orient après avoir fait escale à Marseille ?

En 1492, Christophe Colomb accostait sur les rivages de l'Amérique pour la gloire d'Isabel de Castille et de Ferdinand d'Aragon. Quelques années plus tard, pour la couronne du Portugal cette fois, Vasco Da Gama ouvrait la route maritime des Indes en doublant victorieusement le Cap des Tempêtes, dès lors renommé Cap de Bonne Espérance.

L'histoire de deux dévoilements. Tous deux, marins d'exception, pensaient arriver aux Indes. Mais là où le premier découvrait en réalité l'Amérique, le second faisait renaître l'homérique.

22/05/2008

Belles îles

Dans ce carrousel d'images iliennes, toutes représentent l'Irlande sauf une en provenance de Belle-Ile. Saurez-vous la trouver ?

18/05/2008

Un buisson de genêts

Buisson_de_gentsLa semaine dernière, j'ai animé une formation pour le compte d'un client basé en Irlande. Le client en question avait décidé que la formation se ferait en résidentiel (ou en offsite pour sacrifier au franglais en vigueur dans de plus en plus d'entreprises). L'endroit choisi se situait au pied du mont Kippure, dans les hauteurs du comté de Wicklow, à quelques miles de Dublin. Comme nous sommes au joli mois de mai, de gros flocons jaunes étincelants de lumière s'étalaient sur les pentes fatiguées des collines de granit. Des genêts.

Nous nous trouvions au coeur des collines à des lieues du village le plus proche. Le soir, alors que la nuit n'en finissait pas de tomber, le moment était venu de partager des histoires une pinte de Guinness ou de Murphy à la main. Le barman nous a raconté avoir travaillé comme livreur de lait aux autour de Blessington. Bien sûr, il y a livreur et livreur. Lui, chaque matin, il déposait des casiers de 4 bouteilles devant les maisons de particuliers. Tout se déroulait pour le mieux jusqu'au jour où un particulier - accessoirement la patronne de la laiterie des environs - vint lui demander pourquoi la fois dernière il n'avait livré que 2 bouteilles au lieu des 4 habituelles. Avec un flegme exemplaire et bien qu'ayant la certitude d'avoir bien déposé un casier plein, il ne tenta pas d'argumenter. Il s'excusa, remplaça illico les 2 bouteilles manquantes et s'en alla, un rien décontenancé. Mais voilà que la scène se reproduisit les jours suivants : à chaque fois, deux bouteilles faisaient défaut. Le livreur voulut alors en avoir le coeur net. Le lendemain matin, après avoir déposé son panier de métal avec ses 4 bouteilles de lait devant la maison de la dame, il gara la camion dans un angle mort, se cacha derrière la haie d'arbustes de la maison d'en face et se mit à faire le guet. Au bout de quelques minutes, il vit s'approcher un renard. Après avoir vérifié que la voie était libre, ce dernier se dirigea vers les bouteilles de lait. D'un coup de dent incisif, le renard décapsula une bouteille, s'en saisit dans sa gueule et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'enfuit avec le fruit de son larcin. Quelques secondes plus tard, le renard se présenta à nouveau et le même manège se reproduisit. Puis, il ne revint pas.

Voilà. Le laitier savait désormais à quoi s'en tenir. Alors comme dans le Petit Prince, le livreur apprivoisa le renard. En l'espace de quelques semaines, l'homme et l'animal apprirent à se reconnaître. Bientôt, ils surent se voir avec le coeur. A partir de ce moment, chaque matin, dès que le livreur arrivait avec son camion devant la maison de la patronne, le renard sortait de sa cachette. Il attendait que le livreur se fût acquitté de sa tâche. Puis, il s'approchait de lui. Le livreur, déposait alors 2 bouteilles déjà ouvertes à l'attention du renard. Il reculait alors de quelques pas, puis s'accroupissait. Le renard s'approchait, s'immobilisait un court instant, puis se saisissait d'une bouteille et s'en allait. Il reviendrait plus tard faire un sort à la deuxième bouteille.

La soirée continua avec d'autres histoires de gens et d'animaux. Puis, il fallut nous quitter. Dehors, la nuit s'était installée sans conviction. Sur la crête arrondie et arasée de la colline qui nous faisait face, l'ombre d'une harde de cerfs se déplaçait avec lenteur. L'éclat de la lune laissait espérer la possibilité d'un croisement de regard.

Le lendemain, le soleil était resplendissant. L'air était frais ; un vent froid soufflait en rafales. La beauté éclatante des massifs de genêts me rappela un épisode étrange de la Bible mettant en scène le prophète Elie. En fuyant la cruauté de Jézabel, Elie se retrouve dans le désert. Il y aperçoit un genêt et trouve que l'endroit est bon pour s'assoir et se laisser mourir de désespoir. Mais la mort lui est refusée, par une voix (un ange ?) l'avertissant du passage imminent du Créateur. Elie assistera alors tour à tour à un ouragan, à un séisme, puis à un feu. Mais il est dit que Dieu n'était dans aucune de ces manifestations. Il entendit alors "le bruit d'une brise légère" (1R 19 12).

Coup_de_brise Là, le texte ne dit plus rien. Mais Elie sut qu'il était temps de se relever, de se voiler et de se remettre en marche. La présence du divin serait-elle, comme le suggère Sylvie Germain dans les Echos du silence plus dans les courants d'air que dans les expressions tonitruantes de débordement ou de fracas ?       

Bientôt, ce sera l'été. Les genêts seront fanés sur les hauteurs de Wicklow. L'automne viendra, drapé de ses brumes envoûtantes et équivoques. Les pentes basculeront au pourpre. Le règne de la bruyère sera venu.

Auriez-vous une belle histoire à me raconter dans un décor saturé de bruyères ?

01/05/2008

Caen en Ligue 1 !

Julie_franckC'était il y a tout juste deux ans. Contre vents et marées, mais avec force amour et abnégation, Julie & Franck venaient d'ouvrir le premier club de Jorkyball (R) de Normandie, à Bretteville-sur-Odon, tout près de Caen.

Dès la saison 2007, soit leur première année d'activité, des résultats extrêmement encourageants venaient récompenser leurs efforts. L'équipe féminine du club jouait en Ligue 1 et finissait 4ème du championnat de France. Côté garçons, les deux équipes alignées terminaient 1ère et 2ème du championnat régional et l'équipe 1 ratait de justesse la 3ème marche du podium pour une bête histoire de set-average (c'est comme le goal-average, si ce n'est qu'au lieu de comptabiliser des buts, vous comptabilisez des sets).

Dès le début de cette saison, l'équipe masculine de Caen démarre sur les chapeaux de roue. Après les deux premières journées de compétition, Caen ne compte que des victoires à son actif. Lors de la dernière journée du championnat, qui se tenait à Wissous le week-end passé, le défi est simple : il faut remporter 3 matches sur les 4 confrontations.

Dimanche soir, le contrat était plus que rempli, puisque Cean avait remporté tous ses matchs. Résultat : le Jorkyball(R) normand de Caen est champion de France de Ligue 2. Il accède à l'élite nationale en saison prochaine.

Voilà un superbe résultat qui vient récompenser le talent des joueurs et, à leur côté, le super boulot réalisé par Julie & Franck depuis maintenant plus de deux ans.

Caen_en_1re_division_avril_2008_2 Champagne !

30/04/2008

Du "bootcamp" au "barcamp"

Ru_de_travailQuand, il y a plus de 20 ans, j'ai commencé à travailler comme salarié dans une grande entreprise d'informatique, il n'y avait pas 36 façons d'organiser l'espace de travail. Tout était structuré autour d'un espace clos, plus ou moins privatif, appelé "bureau". Les années se sont succédé. J'ai vu les cloisons disparaître progressivement : le bureau s'est dissous, tiraillé entre deux tensions contradictoires mais tout aussi dévastatrices venues des Etats-Unis. D'un côté, on a assisté au déploiement des espaces de travail ouverts, appelés "open spaces". Mais au même moment, on voyait se développer le concept de la cage à poule appliqué au lieu de travail, le fameux cubicle (prononcer CU-BI-KEUL) popularisé par l'inénarrable Dilbert de Scott Adams. Dans tous les cas de figure, que nous occupions un bureau traditionnel, un open space ou un cubicle, nous restions en présence d'espaces de travail spécialisés, c'est-à-dire dont l'usage est prévisible & codifié.

La semaine dernière, j'animai un atelier de formation au processus de vente pour le compte d'une société spécialisée dans l'édition de logiciels de réseaux sociaux d'entreprise. L'atelier s'est tenu du lundi au mercredi inclus dans un lieu qui m'était inconnu jusque là : la Cantine de Silicon Sentier. Avec un nom pareil, je m'attendais bien à ce que ce soit un espace high-tech & multi-fonctions pour geeks travaillant dans des start-ups Web 2.0. Ce que je découvris dépassa mes espérances. L'espace était bien multi-fonctions, mais à un degré que je ne soupçonnais pas. Jugez vous-même. En trois jours, dans un espace d'un seul tenant et sans cloison, parmi les activités qui se sont déroulées à La Cantine, j'ai dénombré :

  • la fête de lancement d'une start-up dont j'ai déjà oublié le nom (argh, mémoire ennemie...) ;
  • une réunion de sociologues devisant sur l'impact des réseaux sociaux dans la gestion de notre identité ;
  • le séminaire de lancement d'une société de vente en ligne - les roseaux sauvages - restreignant son domaine d'intervention et réservant son savoir-faire aux seules sociétés oeuvrant dans le commerce équitable ;
  • une autre formation que la mienne portant sur l'utilisation d'un logiciel libre de reporting & de décisionnel : JasperSoft
  • des petits groupes de 2 à 4 personnes se réunissant de façon ad-hoc et profitant de la richesse des équipements (internet sans fil, dispositifs de projection) pour travailler ensemble. Après enquête, j'appris que cette pratique portait un nom bien de chez nous : le coworking ;
  • des discussions détendues & sympathiques au bar avec Marie-Noëline, Marie ou Nathanaël, les animateurs de ce lieu hors du commun.

Laurent_fagC'est justement durant l'une de ces discussions-détente que je me fis expliquer l'une des originalités du lieu : l'organisation de barcamps. Un barcamp, c'est un ensemble de gens qui se regroupent autour d'un centre d'intérêt commun et qui partagent du savoir, des expériences et du fun, à travers des ateliers tenus de façon ad-hoc. Cette démarche s'affirme en opposition aux conférences traditionnelles où un détenteur de savoir bavard instruit une audience silencieuse. Elle entend favoriser l'émergence de connexions inattendues, nées de la rencontre inopinée de talents. Bienvenue à la sérendipité !

Est-ce le signe de mon vieillissement ? Il se trouve que plus ça va, plus j'apprécie & j'admire les jeunes d'aujourd'hui. Quand je pense qu'il y a peine 10 ans, alors que je travaillais dans une entreprise de haute technologie, on me demanda d'organiser un "bootcamp", c'est-à-dire de formaliser le parcours d'intégration des nouveaux embauchés... Le terme était hérité de l'argot militaire US puisqu'il désignait la période d'instruction initiale réservée aux bleus, aux bizuts. C'est dire !

Ces trois jours passés à la Cantine de Silicon Sentier furent pour moi un véritable moment de fraîcheur. Ce fut aussi le rappel, en tout point réjouissant, de notre capacité collective intarissable à inventer les nouvelles formes de notre manière d'être au monde. Désormais, les technologies nous affranchissent de plus en plus de la nécessité d'être attaché à un lieu. Notre adresse n'est plus de pierre et de béton ; elle est faite de bits & bytes et l'arobase a remplacé la désignation de la rue. Comme nous n'avons plus de port d'attache, nous avons besoin d'oasis d'un nouveau genre. Dans ces caravansérails du nomadisme moderne, les bootcamps rappelant la vision militaire de notre organisation sociale des XIXè et XXè siècles, cédent la place devant des formes nouvelles de stimulation de l'intelligence collective dont les barcamps ne sont que l'une des manifestations.

La Cantine préfigure avec génie ces espaces de demain où travail, échanges d'expéreiences, partage de savoirs et activités ludiques se combinent avec harmonie.

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A voir : la vidéo de présentation de La Cantine, réalisée lors de son inauguration cet hiver en présence de MM. Huchon et Delanoë.

20/04/2008

La beauté de l'imparfait du subjonctif

Sagrada_familia_gaudiDans le cadre de mes activités professionnelles, je suis régulièrement amené à animer des cours de vente. Cela pourra paraître étrange à certains, mais ce que j'aime avant tout dans la vente, c'est sa dimension humaine. Au désespoir de beaucoup, la vente est difficile à modéliser ; sa pratique peut sembler parfois approximative et apporter des résultats aléatoires. Cela est vrai. Mais à côté de cela, elle sera toujours empreinte de subjectivité, de croyances. Faite d'inhibitions et d'élans, elle restera toujours pétrie de doutes et de désirs. Activité humaine, trop humaine, portée par nos émotions et notre langue, elle échappe par définition aux logiques d'automatisation, d'embrigadement ou de délocalisation.

Or, il y a quelques mois, j'ai animé un cours de vente à Barcelone. C'était la première fois que je le faisais en espagnol. Avant d'en accepter l'idée, comme j'étais littéralement tétanisé par la peur, j'avais demandé à co-instruire ce cours avec une personne de langue maternelle espagnole, Rosy. Pourtant, une fois sur place, en dépit des moments de difficulté éprouvés à trouver le mot juste, malgré l'expression d'incompréhension lue sur les visages après avoir prononcé une locution manifestement née dans les méandres de mon esprit confus, mes appréhensions tombèrent. Voire, j'éprouvai un plaisir intense à m'exprimer dans la langue de Cervantès. Et savez-vous en particulier ce qui me procura le plus de plaisir ? Je vous le donne en mille : l'emploi du subjonctif.

La langue espagnole a cette caractéristique de disposer de deux temps pour le subjonctif passé : l'imperfecto del subjuntivo (es como si el sol estuviera pintado todo de oro) et le subjuntivo pasado (es como si el sol estuviese pintado todo de oro). Là où les choses se compliquent, c'est savoir quand employer l'un ou l'autre, l'un plutôt que l'autre. A chaque fois que j'ai posé la question à des Espagnols, ils m'ont répondu : "Fais comme tu le sens". Alors, je les ai pris au mot. Mais plutôt que de me laisser aller uniquement à des considérations d'euphonie, j'ai décidé de distinguer ces temps selon le moment auquel se rapportait l'action. Si l'action s'inscrivait dans le passé, j'utiliserais le subjonctif passé (estuviese). En revanche, si l'action était projetée dans le futur, j'emploierais l'imparfait du subjonctif (estuviera).

Cette approche discriminatoire ne fut pas complètement le fruit de l'arbitraire. Pour la prendre, je m'appuyai sur le distinguo très clair du portugais entre le subjontif passé (il n'y en a qu'un) et le subjonctif futur (c'est une idiosyncrasie). Dans cet idiome, le subjontif passé "se tu quisesses" (si tu avais voulu) ramène à une action déroulée dans le passé. La chose a été bel et ben entérinée. Il est inutile de revenir dessus, si ce n'est sur le mode du regret. Le subjonctif futur "se tu quiseres" (si tu veux), lui, se rapporte à un choix qui n'a pas été encore fait. C'est donc le temps du libre arbitre. D'où la fameuse salutation "Até amanhã, se Deus quiser" (à demain, si Dieu le veut), où l'idée de nous revoir demain ou un autre jour reste soumise, à tout moment, au bon vouloir du divin.

Mais quel est le rapport, me direz-vous, entre les variations du subjonctif et la pratique commerciale ? Il y en a plusieurs. Il se trouve d'abord que l'acte de vente nécessite d'embrasser les trois temps de base (le passé : comment faisiez-vous hier ?  - le présent : comment faites-vous/vous sentez-vous aujourd'hui ? - le futur : qu'envisagez-vous de faire demain ?). En outre, la rhétorique de la vente trouve ses ressorts dans le doute, le questionnement, la projection, la formulation d'hypothèses, la crainte... bref tout l'éventail des sentiments ou des circonstances qui nécessitent -au moins dans les langues latines- l'emploi du subjonctif. Ainsi, s'il m'était demandé de recruter un commercial en moins de 2 minutes, je demanderais juste au candidat de conjuguer le verbe "pouvoir" à l'imparfait du subjonctif. S'il venait à hésiter, s'il butait, je m'abstiendrais de le prendre. Comment voulez-vous en effet qu'il soit ensuite en mesure de faire visualiser à des clients potentiels le champ des virtualités offert par l'utilisation de ses produits et services ? 

Pourtant, il faut bien que je me rende à l'évidence : l'imparfait du subjonctif tombe en désuétude en français. A chaque fois que je m'essaye à une formulation du genre : "Eussiez-vous ces facultés à votre disposition, pourriez-vous... ", mon auditoire se fout de ma gueule. Je les comprends. Mais au-delà du caractère précieux que suggère désormais l'emploi de l'imparfait du subjonctif en français, il y a plus grave. J'ai le sentiment qu'à travers la disparition programmée de ce temps, nous perdons collectivement un degré de liberté dans notre faculté d'interagir avec autrui. Car le subjonctif est le temps du désir et de la liberté. C'est le temps des hypothèses, des incertitudes, des doutes exprimés, des émois suggérés et des plaisirs différés. Mais c'est aussi le temps du respect de l'autre, à qui il est explicitement reconnu le plein exercice du libre-arbitre. Désormais, j'ai parfois l'impression que plus personne ne comprend à quoi sert le subjonctif surtout à l'imparfait. Nous nous ingénions à en éviter l'emploi en restreignant au minimum l'expression de nos sentiments. Quel homme sait dire aujourd'hui à une femme : "J'attendais que ton regard se posât sur moi" ? Comme pour excuser pareille sécheresse de coeur, nous le faisons apparaître, mais à tort cette fois, après des locutions de temps comme après que. Enfin, il y a des règles grammaticales que je trouve particulièrement stupides. Quelle idée saugrenue en effet d'utiliser l'indicatif après la conjonction "si" alors que la vocation de cette dernière est justement d'ouvrir l'espace de ce qui pourrait être, le domaine par excellence du subjonctif ? Pourquoi sommes-nous obligés d'employer le subjonctif après "bien que", même quand l'action est accomplie ? Là encore l'espagnol est plus respectueux de l'esprit. Après "aunque", l'équivalent de bien que, le choix de la forme verbale variera selon que l'action aura été réalisée (indicatif) ou non (subjonctif). Je déteste les règles lorsque l'injonction qui nous est faite de les respecter à la lettre nous dispense de faire appel à notre intelligence et à notre sensibilité. A moins que les esprits qui ont eu pour mission de codifier notre grammaire aient senti tout ce qu'il y avait de subversif dans ce temps et se soient ligués pour en conjurer les effets en semant la confusion. Dans ce cas, Eryk Orsenna aurait bien raison d'écrire dans Les Chevaliers du subjonctif : "les subjonctifs sont les ennemis de l'ordre, des individus de la pire espèce" .

Au bout du compte, tout cela m'attriste. Pas parce que je suis un puriste. Non ! Bien au contraire. J'aime les métissages, j'aime qu'une langue évolue, j'aime qu'elle s'enrichisse d'apports extérieurs, qu'elle se créolise. Mais je peste dès qu'il y a perte de sens, surtout quand cette perte s'apparente à un abandon de liberté. Or c'est cela justement que je regrette avec la disparition progressive de l'imparfait du subjonctif : notre appauvrissement collectif. On m'a dit il y a longtemps, qu'aux Antilles francophones, les hommes et les femmes basculaient en créole quand ils contaient fleurette. Le français serait-il devenu trop pauvre pour être le réceptable de nos babils coquins et amoureux ?

Non seulement je suis triste, mais comme toujours chez moi, l'amertume se mue en colère. Je souffre de devoir assister, impuissant, au dessèchement du français. Car enfin, voulons-nous condamner les générations futures à rechercher l'âme soeur dans les ambiances saturées de bruit et d'obscurité des discothèques ? Aurions-nous oublié de nous regarder à la lumière du soleil ? Savons-nous encore nous dire le désir qui nous écrase les entrailles avec la légèreté d'une hypothèse ? Et puis, comment transmettrons-nous à nos enfants l'art de se pencher sur cet obscur objet du désir qu'est le subjonctif, d'effeuiller le voile des possibles, fût-ce à mots couverts ?

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Crédit photographique : Athos99 - M. Bobillier

13/04/2008

Sans feu ni lieu

Michel_serresCeux d'entre vous qui me font le plaisir de me lire régulièrement le savent sans doute. J'adore Michel Serres. A chaque fois que je me plonge dans un de ses livres, j'en ressors avec des idées nouvelles, nées de connexions inattendues, d'étymologies insoupçonnées et d'analyses aussi subtiles qu'originales.

La lecture de son dernier ouvrage, le Mal propre, n'aura pas dérogé à la règle. L'effet de frémissement des neurones aura commencé dès les premières pages. Michel Serres y avance l'idée que ce qui nous est propre ne l'est que parce que nous le marquons avec nos sécrétions intimes. D'entrée, nous voilà en présence d'un oxymore puissant en forme de jeu de mots : le propre (ce qui m'appartient) est le sale (ce que je souille). C'est parce que j'ai craché dans la soupe que personne ne viendra m'en contester la possession. Glaviot, urine, sang, sperme et merde, voilà comment je délimite mon territoire. La naissance de Rome, construite sur le sang de Rémus assassiné par son frère, ou les paroles de la Marseillaise nous le rappellent : nous possédons la terre quand cette dernière est abreuvée du sang de l'autre. Pareillement, selon l'usage commun, je "possède" une femme quand je l'ensemence de mon sperme. En voyageant maintenant de l'individu au collectif, on ne s'étonnera plus de constater que les deux pays les plus polluant du monde sont aussi ceux qui expriment le plus fortement leur ambition d'exercer une domination sans partage sur la planète. Il y aurait donc une connivence étroite entre la possession d'un lieu et la capacité à le salir.

Et puis, il y a cette petite histoire admirable. Michel Serres indique que le mot lieu vient du latin locus et qu'il désignait dans cette langue l'ensemble des organes génitaux et sexuels de la femme : loci muliebres. Lieu : il s'agit donc de notre premier habitat. Dans un élan fulgurant, Michel Serres montre comment Jésus a fait passer son message d'amour et de dépossession à travers son rapport aux lieux. Né du corps d'une femme qui n'aura pas été possédée, il passera sa vie à pérégriner, c'est-à-dire à aller de champ en champ, sans élire de domicile fixe. Même mort et enterré, il parviendra à s'affranchir de cette demeure qu'est la tombe. Il la désertera au troisième jour. " Suis-moi ", dit-il à ceux qu'il a désigné, car " je suis ". A ceux qu'il aura élu, il demandera de tout abandonner pour une vie sans feu, ni leu. Pour être près de lui, il faudra être sans lieu, ce qui dans sa bouche aurait pu donner : " Si tu veux être près de moi, tu devras être sans toi(t) ". Don de soi.

Les chemins de la foi passeraient-ils ainsi par l'abandon de l'esprit de propriété, l'éloignement du foyer et des lieux d'habitation ?

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    Le monde d'Angèle Paoli : vu à partir de l'île de Beauté, le monde n'en est que plus merveilleux.

Diapo-Roma

Sur ma table de chevet

  • Mario Vargas Llosa: Tours et détours de la vilaine fille (ISBN 2-07-078083-X)
    Elle est l'archétype de la garce ; il est l'emblème du ballot. Pourtant, à eux deux, ils tissent une admirable histoire d'amour, sans la moindre mièvrerie ("huachaferia" en limésien, traduit en "cucuterie" dans le livre). (****)
  • W. Wilkie Collins: Quand la nuit tombe (ISBN 2-7529-0220-4)
    Anecdotes et expériences curieuses de la vie d'un artiste itinérant. 6 superbes nouvelles un rien empreintes de mystère écrites dans un style très pur par un contemporain de Charles Dickens. (***)
  • Javier Cercas: A la vitesse de la lumière (ISBN 2-7427-6276-0)
    Deux destins se croisent : un ancien du Vietnâm et un jeune maître-assistant espagnol partagent le même bureau au département de langues d'une université du mid-west. Le premier paraît terne. Pourtant, il a connu l'ivresse de la guerre façon Apocalyse Now. Le deuxième découvre la réussite à la sortie de son quatrième roman, avant de déchoir brutalement. A la croisée de leurs chemins, une rencontre improbable et un petit chef d'oeuvre. (****)
  • Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)

    Andrea Camilleri: Le Roi Zosimo (ISBN 2-253-10911-8)
    Avant de lire cet ouvrage truculent, baroque et un rien déjanté, je croyais que seule Barcelone en 1936 avait vécu un intermède d'an-archie. Agrigente aussi. C'était en 1718. (*****)

  • Nicole Krauss: L'histoire de l'amour (ISBN 2-07-077308-6)
    A New York, une jeune fille et un vieillard donnent un visage à une histoire d'amour, sur fond de diaspora. Entre eux : un prénom magique, Alma, et un livre prophétiquement appelé 'histoire de l'amour'. Superbe ! (*****)
  • Ryszard Kapuscinski: Mes Voyages avec Hérodote (ISBN 2-259-20252-7)
    Le grand reporter polonais nous fait découvrir la diversité du monde au travers de ses pérégrinations dans l'espace : Chine, Inde, Ethiopie, Algérie... Chemin faisant, il nous livre son expérience à la lueur du grand conflit Europe / Asie tel que relaté par Hérodote dans son "Enquête" monumentale. Voyage dans le temps et dans l'espace à la fois, avec moult mises en parallèle, anecdotes et digressions sur la diversité et la richesse du monde. Enthousiasmant ! (*****)
  • Michel Butor: La Modification (ISBN 2-7073-0312-7)
    L'ouvrage de référence du Nouveau Roman. Paris - Rome en train. Départ de Paris avec la ferme assurance de quitter femme & enfants pour refaire votre vie avec Cécile, votre maîtresse romaine ; arrivée à Roma Termini avec la certitude désespérée que rien ne changera. La modification : ce sont les tours & détours, les cheminements tortueux de votre esprit durant ce périple ferré, l'abandon final de votre projet d'origine. (***)
  • Erik Orsenna: Voyage aux pays du coton - Petit précis de mondialisation (ISBN 2-213-62527-1)
    Parcours aux 4 coins du monde (Mauritanie, Etats-Unis, Egypte, Ouzbekistan, Chine, France) autour d'une matière première -- le coton -- pour comprendre les mécaniques en oeuvre dans un processus "mondialisé" de longue date. Entre les tenants de la modification génétique (les brésiliens), les gardiens de la tradition (les égyptiens), les productivistes (ouzbeks), les protectionistes tournés vers le client(américains), les laissés-pour-compte (mauritaniens), les capitalistes anti-démocratiques (chinois), ce ne sont que fleurets mouchetés, trahisons & perfidies subtiles dans un climat d'interdépendance souriante. Une pérégrination admirablement racontée par Erik Orsenna. (*****)
  • Anne Nivat: Islamistes - Comment ils nous voient (ISBN 2-213-62862-9)
    Précieux : l'auteur se contente de relater ce qu'elle entend au fil de ses pérégrinations en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq, de la bouche d'islamistes, c'est-à-dire de personnes obéissant aux préceptes du Coran. En s'éloignant délibérément du jugement et en accomplissant de la plus belle des manières son métier de grand reporter, Anne Nivat rend justice à la vérité. (****)

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