Lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre de l'année passée, intitulée "Ce que peut l'histoire", Patrick Boucheron fait passer le message comme quoi la connaissance de l'histoire peut nous servir de lanterne pour éclairer notre présent et ouvrir l'éventail des futurs. Pour peu que ceux qui font référence à l'histoire sachent conjuguer érudition et imagination : "L'érudition, car elle est cette forme de prévenance dans le savoir qui permet de faire front à l'entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste, consistant à liquider le réel au nom des réalités. L'imagination, car elle est une forme de l'hospitalité, et nous permet d'accueillir ce qui, dans le sentiment du présent, aiguise un appétit d'altérité."
Ce discours, que je ne saurais trop vous inviter à écouter ici tant il est beau et intelligent, commence par la petite histoire que voici :
Il y a un mois, je suis retourné place de la République. Comme tant d’autres, avec tant d’autres, incrédules et tristes. Le soleil de novembre jetait une clarté presque insolente, scandaleuse dans sa souveraine indifférence à la peine des hommes. Depuis janvier 2015, comme une houle battant la falaise, le temps passait sur le socle de pierres blanches qui fait un piédestal à Marianne. Le temps passait, les nuits et les jours, la pluie, le vent, qui délavait les dessins d’enfants, éparpillait les objets, effaçait les slogans, estompant leur colère. Et l’on se disait : c’est cela un monument, qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile ; ce n’est que cela, une ville, cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars ; c’est tout cela l’historie, pourvu qu’elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements.
Parmi les fleurs, les bougies et les papiers collés, j’ai vu une page arrachée à un cahier d’écolier. Quelqu’un, à l’encre bleue, d’une écriture sagement appliquée, y avait recopié une citation de Victor Hugo. Depuis la veille au soir, déjà, la Toile bruissait de ce nom propre, en plusieurs langues et divers alphabets. Au même moment, un collectif de grapheurs retrouvait dans une vieille locution latine la rage d’espérer, ramenant à la noire lumière d’aujourd’hui la devise parisienne qu’on gravait pour la première fois sur un jeton de 1581. Et que ceux qui se flattent de leur désespérance en tenant boutique de nos désarrois, ceux qui s’agitent et s’enivrent aux vapeurs faciles de l’idée de déclin, ceux qui méprisent l’école au nom des illusions qu’ils s’en font, tous ceux qui, finalement, répugnent à l’existence même d’une intelligence collective, que ceux-là se souviennent de ces jours. Car la littérature y fut aussi, pour beaucoup, une ressources d’énergie, de consolation et de mobilisation.
Je rentrais chez moi et me plongeais dans les grands livres illustrés à la reliure rouge qui m’accompagnait depuis l’enfance. A chacun de mes anniversaires, mon grand-père m’offrait un volume de cette édition ancienne et populaire des œuvres complètes de Victor Hugo. J’y retrouvais, en entier, la chose vue place de la République. C’est au troisième livre des Misérables, au premier chapitre intitulé « Paris étudié dans son atome », ode au gamin de la capitale qui raille et qui règne. On y lit ceci : « Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »
Je trouve cette histoire merveilleuse. Dans sa construction d'abord : trois parties, la première pour fixer le décor, la deuxième pour relater le point de bascule à savoir la découverte de la citation de Victor Hugo écrite à l'encre bleue et la troisième, enfin, pour révéler le message. J'aime cette histoire aussi, parce qu'elle émane d'un authentique poète : le choix raffiné des mots, l'évocation du Fluctuat Nec Mergitur, que Brassens n'aurait sans doute pas désavoué et jusqu'à la mise en exergue des deux couleurs - le bleu de l'encre et le rouge de la reliure - qui renvoient au blason de Paris.
Et puis, bien sûr, il y a cette chute avec la phrase de Victor Hugo, qui, par la succession des verbes nous appelle à résister, à agir.
Comme quoi, même quand on est un spécialiste de l'histoire avec un grand "H" - l'histoire comme discipline académique - il peut être bon de se référer à des histoires sans gloire et sans panaches, écrites en minuscule, mais qui servent de jeton, de témoin à la construction de la grande histoire. Et si l'Histoire n'était que le récipiendaire bienveillant de toutes ces petites histoires, ces anecdotes, ces fragments épars d'expérience humaine, ces analectes de conscience vibrante ?
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